Pierre Della Faille, Jean de la Faute

L’empire de la stérilité

Pierre DELLA FAILLEJean de la Faute,  Le Cormi­er, 1998

Il arrive par­fois de feuil­leter une antholo­gie ou un manuel de lit­téra­ture comme on déam­bule dans un cimetière : il n’y a guère à voir, guère à appren­dre sauf à s’y promen­er car­net et cray­on à la main et re­constituer les vies qui gisent là, les inven­ter évidem­ment puisqu’il n’en reste rien qu’un nom, des dates, quelques titres — de gloire ou de livres — et quelques clichés qui, à la longue, devi­en­nent ironiques ou dépourvus de sens. Né à Anvers en 1906, le poète et essay­iste Pierre Del­la Faille n’au­rait sans doute pas détesté que son nom peu à peu s’ef­face, qu’il ne se pro­longe qu’à tra­vers l’im­pré­ca­tion imper­ti­nente ou la fic­tion la plus débridée. Certes, il pub­lia de nom­breux recueils, par­mi lesquels Sa Majesté l’Ecorché, L’homme glacial ou Le mythe de Gold Archibald, mais ses édi­teurs s’avéraient générale­ment con­fi­den­tiels voire éphé­mères, et son œuvre demeure mécon­nue. Il s’y mon­tre sans con­ces­sion, résol­u­ment à l’é­cart de tous les mirages — esthé­tiques, éthiques ou idéologiques. Cer­tains écrivains d’au­jour­d’hui auraient d’ailleurs trou­vé chez lui à qui par­ler : dans ses cour­tes pros­es poé­tiques, la cru­auté se fait manifes­tement jubi­la­tion.

De plus, à la ques­tion de savoir quelle était la qual­ité fon­da­men­tale chez le poète, il répon­dit de façon non moins rad­i­cale : « Sa capac­ité de refus. Jeune, le refus de la facil­ité. Mûr, le refus de la foire lit­téraire. Vieux, le refus d’écrire pour se sur­vivre. » . Dis­paru en 1989, l’au­teur s’é­tait aupar­a­vant établi à Tiz­zano, en Corse, comme en retrait d’un monde qu’il n’abor­dait pas directe­ment mais dont il ne ces­sait, en fait, de décrire la sourde bar­barie. Avant son décès, il avait émis le souhait qu’un der­nier texte soit pub­lié par les Edi­tions Le Cormi­er, quelques années après sa mort. Jean de la Faute est cet ultime pied de nez, cette facétie sub­tile con­tre l’ab­surde.

Qui est Jean ? C’est un ensem­ble de possi­bilités lais­sées à l’imag­i­naire dans les blancs de l’His­toire ; c’est, dit l’écrivain, « le théâtre où nous jouons tous des rôles que nous réci­tons sans les com­pren­dre — à la plus grande gloire du Néant ». C’est un homme qui, s’il a une iden­tité, pour­rait voir celle-ci rem­placée par mille autres, aus­si val­ables et aus­si soumis­es aux caprices du temps. Il pour­rait s’ac­com­mod­er de toutes les épo­ques ou n’être d’au­cune : « Il a tou­jours existé, exis­tera tou­jours. » Aus­si Pierre délia Faille sème-t-il les cail­loux de la des­tinée de Jean à des moments sin­guliers, ni totale­ment arbi­traires ni automa­tique­ment signi­fiants, qui ren­dent le per­son­nage à la fois étrange et fam­i­li­er. S’il fal­lait à Jean une nais­sance, elle aurait lieu en 1515, mais la créa­ture de papi­er con­naît encore l’aven­ture au XIXe siè­cle et en 1795, peu après la Ter­reur. Celle-ci four­nit d’ailleurs l’oc­ca­sion de crois­er une « trogne enlu­minée par le gros rouge de la dém­a­gogie » : un des attraits du réc­it réside pré­cisé­ment dans la fac­ulté qu’a l’au­teur d’y gliss­er des sail­lies sub­ver­sives, des vérités bonnes à dire qui survi­en­nent de manière impromptue et mod­i­fient la portée d’un texte où la fan­taisie, de prime abord, parais­sait domin­er. Si Jean est « fils de per­sonne » et « peut-être quiconque », il est donc égale­ment, comme tous les quidams de la terre, con­fron­té au pou­voir, soit à une réa­lité fon­cière­ment aber­rante et oppres­sante. Il s’avère trop lucide pour ne pas con­stater qu’en la matière, dans la société des hom­mes, rien n’échappe vrai­ment à la bêtise et à la bru­tal­ité. Dans la curieuse cité de Balti­more, il hérite de l’en­viée fonc­tion de maître, devient prince à la place du prince. Or, le pou­voir est une chimère par­faite, il ne sert aucun but en dehors de lui-même, et Bal­ti­more est un Etat sans durée, sans amour, sans jus­tice « Que faire dans ce roy­aume atroce ? C’est pour­tant ain­si que se fait une roy­auté. Pour régn­er, il faut être d’une cru­auté sans défaut. » Pierre délia Faille s’ingénie à con­stru­ire des mythes qui ne tar­dent jamais à se dégrad­er, où le cours sup­posé naturel des événe­ments finit par dévi­er. Sous sa plume, l’imag­i­na­tion ne vient pas au sec­ours du réel : elle ne se veut ni rédemptrice ni con­so­la­trice. Pous­sant cer­taines logiques à leur terme, elle dé­monte les mécan­ismes de ce qu’il est, mal­gré tout, con­venu d’ap­pel­er une civil­i­sa­tion. Dans l’u­nivers sur­prenant où évolue Jean de la Faute, le plaisir et la joie sont les pal­li­at­ifs d’un mal­heur plus grand, d’une mélan­col­ie qui n’a pas de fin. En ces empires incon­nus, en effet, l’on ne s’a­muse pas sans amer­tume : « Tous les matins, l’Im­péra­trice s’éveil­lant se demande où est la joie de son peu­ple. Dés­espérée, elle proclame sat­ur­nal le jour qui se lève. Pourquoi refuser licence et plaisir dans un empire où tout se meurt dans la stéril­ité ? » Au fil du réc­it, Belle, l’aimée, la désirée, déjà présente dans cer­tains recueils de poèmes, occupe une place crois­sante. Son union avec Jean de la Faute se scelle aux con­fins de la mort, là où se pro­crée ce qui seul peut l’être, « le vol­ume du bon­heur dés­espéré ». Des images somptueuses font la chair de cette con­tre-épopée où l’an­goisse et le fan­tasme devi­en­nent allé­gories. Aucune pose, naturelle­ment, rien de pom­peux ni de pom­pi­er : inclass­able et intran­sigeant, le poète de L’homme inhab­it­able ne se regar­dait pas écrire.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°108 (1999)