Patrick Delperdange, Chants des gorges, Espace Nord

Le chant d’un juste, le livre des chants

Patrick DELPERDANGE, Chants des gorges, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace nord », 2014

delperdange chant des gorges espace nordExcel­lente ini­tia­tive que d’avoir réédité dans la col­lec­tion Espace nord le bril­lant roman, Chants des gorges, qui a valu à Patrick Delper­dan­ge le prix Rossel en 2005. Cette fois, l’auteur nous con­te l’aventure d’un garçon, un gosse sans nom : le fils de Marie, orig­i­naire d’un vil­lage « noir et pour­ri ». Il est « à part », nous dit-on de lui. « En  dessous, ou au-dessus, je n’en sais rien. Mais c’est pas quelqu’un de nor­mal. » Il est étrange, en effet, cet enfant que les pre­mières lignes du texte nous mon­trent écœuré par l’éveil, la présence du jour, la saleté, la vie sans doute, et ani­mé du désir de tuer l’homme qui couche dans le lit de sa mère, « le tuer, dans son som­meil, avant même qu’il s’éveille, d’un coup de couteau plongé pro­fond dans la gorge ».

Ce n’est pas la fange, la boue piét­inée par les ani­maux de la ferme et dans laque­lle il peut bien se vautr­er, qui lui fait hor­reur, mais celle des hommes. De celui-là, qui est prob­a­ble­ment son père, du curé qui a voulu le vio­l­er, des deal­ers, des per­sé­cu­teurs de pau­vres et de gens du voy­age. Il est en décalage par rap­port au reste de l’humanité, à quelques excep­tions près, comme le vieux gitan, sa famille, sa fille Sirine. Cette extranéité le voue à  une quête soli­taire et l’entraîne dans des voies peu com­munes où il trou­ve peu de raisons de s’attacher et peu de per­son­nes sus­cep­ti­bles de l’aider ou sim­ple­ment de le com­pren­dre. Sa dif­férence l’écarte des gens médiocres ou mal­hon­nêtes, et même des gens ordi­naires, même s’il doit les fréquenter, car elle a fait de lui un « juste ». Ce mot est pronon­cé par un vieux sage, avec rai­son, car il a de cet enfant sauvage une com­préhen­sion implicite et l’adopte, en quelque sorte. Il le ferait réelle­ment, sans doute, si, toute­fois, il était adopt­able. Mais le con­texte n’est pas sim­ple. Le sens de cette qual­ité de « juste » dont seul cet enfant est doté demeure mys­térieux, ne se perçoit qu’à tra­vers de sub­tiles appréhen­sions ou déduc­tions, car il défie la loi, la morale courante. Ce sauvage est agres­sif, se drogue, vole, tue. Con­stam­ment à la recherche de la force qui peut soutenir sa vio­lence. A moins que cela ne soit l’inverse. Mys­tère aus­si que ce ton général du réc­it, lyrique puisque divisé en chants, comme un long poème en prose et nar­ratif ou comme une épopée. Cette struc­ture s’ouvre à la poly­phonie. Sujet partout, au long des sept chants, « le gosse » ne s’exprime directe­ment que dans le pre­mier et le dernier. Les chants inter­mé­di­aires don­nent la parole à d’autres, ce qui mul­ti­plie les points de vue, les regards sur celui qui ne ressem­ble à per­son­ne. Ce qui per­met surtout à l’étonnement, rarement à l’adhésion, à l’incompréhension le plus sou­vent, et à la peur de s’exprimer.

La voca­tion lyrique du texte s’exprime aus­si dans le choix des métaphores, la con­stance des images de même nature et leur reprise. L’eau, la riv­ière, la soif, l’inondation, le courant mor­tifère, la boue, la bouil­lasse, la merde qui débor­de : autant d’évocations qui se répè­tent, mar­quées tan­tôt pos­i­tive­ment, tan­tôt néga­tive­ment. Pour­ri­t­ure, bassesse con­tre pureté, la pureté du « juste » : la dual­ité est claire. Pierre-Eti­enne Van­damme a fait le relevé et le com­men­taire de ces fréquences dans la post­face. Il a aus­si com­paré ce per­son­nage nou­veau à d’autres fig­ures des romans ou des réc­its du même auteur et noté sa sin­gu­lar­ité, rel­e­vant aus­si, par­mi les per­son­nages sec­ondaires, des sil­hou­ettes déjà con­nues ou recon­naiss­ables, à la mesure d’une œuvre dont il a une large con­nais­sance. Il sig­nale aus­si la richesse de ce réc­it à plusieurs voix, ce qui le range hors la loi ou hors gen­res ou l’apparente à quelque œuvre musi­cale.

Le livre tout entier est à la hau­teur du per­son­nage hors du com­mun, juste.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°184 (2014)