Patrick Delperdange, Ishango

Métamorphoses de Delperdange

Patrick DELPERDANGE, Ishango, tome 1, La nuit des méta­mor­phoses, Nathan, coll. « Nathanpoche », 2010

delperdange ishango t1Patrick Delper­dan­ge, natif de Charleroi mais vivant à Brux­elles, est décidé­ment un écrivain poly­mor­phe. Dans les pages du Car­net, on l’évoque de temps à autre et on le con­naît surtout pour ses romans, entre autres pour son remar­quable prix Rossel paru en 2005 Le chant des gorges, un roman noir digne des plus grands maîtres du genre… C’est aus­si un nou­vel­liste dont le dernier recueil est évo­qué dans ce numéro.  Mais il est simul­tané­ment sur bien d’autres ter­rains, tra­duc­teur d’une dizaine d’au­teurs anglais et améri­cains et scé­nar­iste des séries de ban­des dess­inées S.T.A.R. et Mac­Na­ma­ra. Chez Cast­er­man, il vient de repren­dre le per­son­nage Lefranc créé par Jacques Mar­tin,  un géant de la bande dess­inée fran­co-belge qui nous a quit­té il y a peu. Delper­dan­ge est aus­si depuis 1985, depuis son pre­mier roman Monk qui lui a valu au tout début de sa car­rière le prix Simenon, un auteur pro­lixe de lit­téra­ture jeunesse où il rem­porte l’ad­hé­sion d’un pub­lic jeune et ent­hou­si­aste. Il n’aime pas les clas­si­fi­ca­tions et déclare vouloir « faire éclater les bar­rières que l’on pose depuis que la lit­téra­ture existe. »

Au fond de l’Afrique, aux envi­rons d’Ishango, un vil­lage situé au bord d’un grand lac à la fron­tière du Con­go, le lac Édouard, un géo­logue belge a décou­vert un petit bout d’os sur lequel avaient été tail­lées plusieurs encoches. Cet os  date de près de 20 000 ans et sem­ble avoir servi de cal­culette.

Il est con­servé à l’Institut Roy­al des Sci­ences Naturelles, à Brux­elles. C’est la ren­con­tre avec cet objet qui a inspiré à Patrick Delper­dan­ge le point de départ de ce réc­it fan­tas­tique… Mar­tin Kan­tor et sa petite sœur Guinea ont suivi leur père, ingénieur pour la Con­ti­nen­tal Corp., au cœur de l’Afrique noire. Mais Mar­tin a, depuis le début du voy­age, dans la moi­teur de leur hôtel, de mau­vais pressen­ti­ments. Et, comme pour y répon­dre, sa sœur, puis son père à sa recherche, dis­parais­sent… Par­ti lui-même à l’aventure au cœur de la jun­gle, intrigué par ces policiers qui traque­nt son père, le garçon va se retrou­ver en pos­ses­sion d’un os gravé d’é­tranges mar­ques. Il s’apercevra que ce fétiche per­met de se trans­former en léopard ! Mais aus­si d’exercer la magie à la tombée du jour. Mais ce pou­voir ances­tral lui impose égale­ment une lourde et périlleuse mis­sion : pro­téger une peu­plade de Pyg­mées en voie de dis­pari­tion con­tre les agisse­ments des « Moloss­es », enten­dez des hommes blancs, de la Con­ti­nen­tal Corp. Et les cer­cles de l’os, qui s’ef­facent jour après jour, rap­pel­lent à Mar­tin que ses jours sont comp­tés…

Des per­son­nages attachants et ambi­gus crois­eront la route de l’ado­les­cent : une jeune archéo­logue, peut-être manip­ulée, des indigènes plus men­acés que menaçants, le som­bre Bas­sari, un polici­er prêt à tout pour cap­tur­er Mar­tin, auquel il voue une haine farouche et enfin Boris Kan­tor, son père qui joue un dou­ble jeu et qui n’est peut-être pas étranger aux activ­ités secrètes de cette dan­gereuse firme inter­na­tionale.

Voici donc un roman qui cherche à oppos­er  magie noire et pop­u­la­tions prim­i­tives con­tre nou­velles tech­nolo­gies et empires financiers. Tout un pro­gramme ! Mais une gageure que Patrick Delper­dan­ge relève avec maes­tria dans ce pre­mier tome. Chaque chapitre amène son lot d’aven­tures – et de méta­mor­phoses de sit­u­a­tions — et devrait tenir en haleine et ravir tout jeune lecteur qu’il soit ama­teur d’é­colo­gie, d’exotisme, de fan­tas­tique ou d’al­ter­mon­di­al­isme…

Comme dans ses romans noirs des­tinés aux adultes, Delper­dan­ge excelle à dis­tiller une angoisse, un malaise à la fois physique et moral, com­posé de sous-enten­dus et de tor­peur. Il s’y entend pour men­er tam­bour bat­tant une his­toire pal­pi­tante, au héros attachants et ambi­gus. Nul doute que les jeunes lecteurs d’Is­hango – à par­tir de 12 ans, con­seille l’éditeur — s’aventureront avec Mar­tin au cœur de l’Afrique, qu’ils éprou­veront son exci­ta­tion quand il se trou­ve trans­for­mé en léopard, qu’ils trem­bleront avec lui quand il est attaqué par les hommes de main du ser­gent Bas­sari. Et que leurs cœurs bat­tront pour la jolie Lina… Il y a chez Delper­dan­ge un vrai plaisir de con­teur, qui n’est pas sans rap­pel­er des maîtres du passé tels Steven­son, Alexan­dre Dumas ou plus proche de nous Hen­ri Verne. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces derniers temps, les face­book­iens ont pu redé­cou­vrir grâce à ce livre pré­cisé­ment les joies du feuil­leton.

Bien sûr, beau­coup de ques­tions – peut-être trop dirait un lecteur de mau­vaise foi — restent posées à la fin de ce pre­mier tome. Qu’à cela ne tienne : le deux­ième tome est ter­miné et doit paraître en févri­er prochain. Pour plus d’in­for­ma­tions ? www.ishango-la-serie.fr. Un peu de patience, les jeunes…

Karel Logist


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°164 (2010)