Les chemins de la création : Patrick Delperdange

Patrick Delperdange

Patrick Delper­dan­ge © Marc Bail­ly

Patrick Delper­dan­ge, après avoir exer­cé quelque temps les métiers de cor­recteur, de tra­duc­teur et de jour­nal­iste, est passé assez rapi­de­ment au statut d’écrivain à temps plein – même si la notion de « temps  plein » est dans son cas, ain­si que l’on le lira ci-dessous, plutôt rel­a­tive. Il est aujourd’hui l’un des très rares auteurs belges fran­coph­o­nes à vivre exclu­sive­ment de sa plume, et de sur­croît à n’écrire que de la fic­tion (romans pour adultes ou ado­les­cents, scé­nar­ios de bande dess­inée). Il me reçoit dans son apparte­ment de Schaer­beek, à un jet de pierre du parc Jos­aphat. Sim­plic­ité de l’accueil et facil­ité du verbe : Patrick Delper­dan­ge est aus­si à l’aise à l’oral qu’il est effi­cace à l’écrit. Chez lui, auteur ne rime pas avec douleur. Y aurait-il donc des écrivains heureux ? C’est en tout cas l’impression que me laisse cette ren­con­tre.

Une écriture qui s’invente au fur et à mesure

Le Car­net et les instants : De quelle manière com­mencez-vous un texte ? Partez-vous d’une intrigue déjà con­stru­ite ou vous lais­sez-vous guider par un per­son­nage, une scène, une atmo­sphère ?
Patrick Delper­dan­ge : Cela démarre la plu­part du temps par une scène assez suc­cincte. Un échange, un rap­port entre deux per­son­nages. Sans que cela soit encore bien net dans mon esprit, je me dis que cette scène pour­rait don­ner lieu à une his­toire. Avec, très vite, par­fois en même temps, un cer­tain lan­gage, un cer­tain ton – qu’il s’agisse d’une phrase nar­ra­tive ou d’une réplique. Le per­son­nage arrive tout de suite avec son phrasé, son vocab­u­laire, sa façon de s’exprimer. Avant même d’avoir un nom, les per­son­nages ont un lan­gage, qui est en rela­tion avec celui d’un autre per­son­nage. La con­fronta­tion de ces deux per­son­nages qui n’existent pas encore me fait penser qu’il y a là le point de départ d’une his­toire intéres­sante.

À quel moment de l’intrigue se situe cette scène orig­inelle ?
Il s’agit tou­jours de la scène ini­tiale. Je ne sais pas encore ce qui va se pass­er, où l’action va se situer, etc. Tout cela sera pré­cisé dans les pre­mières pages. J’écris mes textes dans la con­ti­nu­ité. Je ne peux pas rédi­ger le chapitre 13 avant le chapitre 12. Il m’arrive évidem­ment de revoir des choses, mais jamais pour boule­vers­er l’ordre de suc­ces­sion des événe­ments. Lorsque j’écris un chapitre, je ne sais pas ce qui va se pass­er dans le suiv­ant, tout au plus en ai-je une vague idée. La scène de départ, je peux la dévelop­per tout de suite, ou au con­traire la garder en réserve, par­fois pen­dant des mois, voire des années.

Pourquoi cette manière d’écrire en suiv­ant la chronolo­gie ?
J’ai besoin d’entretenir le désir et la curiosité chez le lecteur, mais aus­si chez moi. Le plaisir que j’ai à écrire tient en grande par­tie au fait que je décou­vre l’histoire à mesure qu’elle s’écrit. Si j’avais un plan plus ou moins détail­lé, si je devais racon­ter une his­toire qui existe déjà, que je me suis déjà racon­tée à moi-même, ce serait très ennuyeux. Et si je n’ai pas de plaisir à écrire, c’est sim­ple, je n’écris pas. Je ne peux pas tra­vailler dans l’absence de plaisir.

Il y a très peu d’ellipses tem­porelles dans vos romans. Est-ce voulu ?
Par­fois, j’aimerais qu’il y en ait davan­tage. Je ter­mine un texte court où j’essaie de jouer sur l’ellipse. Mais j’ai dû me forcer pour ne pas tout racon­ter, pour qu’il y ait entre deux chapitres des choses qui ne sont pas dites, qui sont seule­ment évo­quées dans le chapitre suiv­ant comme ayant déjà eu lieu. Dans les séries comme L’œil du milieu, les ellipses se font plus naturelle­ment. D’un chapitre à l’autre ou d’un livre à l’autre, des événe­ments sont passés sous silence. C’est en somme le vieux principe du roman-feuil­leton, où on laisse le héros en fin de chapitre dans une posi­tion déli­cate, créant chez le lecteur l’envie de savoir com­ment il va s’en tir­er.

Et toutes ces ébauch­es d’histoires, vous les notez ou vous les gardez en mémoire ?
Non, je les ai en tête. Si par la suite je les oublie, je me dis qu’elles ne devaient pas être telle­ment intéres­santes. Les idées impor­tantes, on finit tou­jours par retomber dessus. C’est un peu comme l’anecdote que racon­te Hitch­cock dans ses entre­tiens avec Truf­faut. Celle de quelqu’un qui rêve d’histoires for­mi­da­bles mais qui ne s’en sou­vient jamais au réveil, jusqu’au jour où il décide de se réveiller pour not­er son rêve. Le lende­main, quand il lit ce qu’il a écrit, il voit sur son bout de papi­er : « Boy meets girl »… Cela dit, il m’arrive aus­si de dévelop­per ces embryons d’histoires, de don­ner des noms, des prénoms, de car­ac­téris­er un peu plus les per­son­nages, de pré­cis­er le con­texte où la scène peut pren­dre place. Par­fois, quand je les reprends par la suite, cer­taines ébauch­es ne me parais­sent plus intéres­santes, je ne com­prends plus ce que j’ai voulu y met­tre, cela sig­ni­fie qu’elles sont mortes. D’autres en revanche restent vivantes, et sont sus­cep­ti­bles d’être menées à bon terme. 

Savoir terminer une histoire

Vous n’êtes pas le genre d’écrivain à s’angoisser devant la page blanche ou l’écran vide.
S’il y a une angoisse, ce n’est pas celle du début, mais plutôt celle de la fin. Je trou­ve bien plus dif­fi­cile de ter­min­er un livre que de le com­mencer. Autant le début de l’histoire est don­né, autant sa fin peut deman­der du temps et du tra­vail. Même quand je sais que je m’approche du but, je crains tou­jours que les choses s’arrêtent, que je ne sache pas com­ment con­tin­uer – bien que dans la pra­tique, cela ne se soit presque jamais pro­duit.

Qu’est-ce que c’est, pour vous, arriv­er à « faire une bonne fin » ?
C’est arriv­er à nouer les fils qui ont été éparpil­lés, tout en appor­tant une dimen­sion sup­plé­men­taire, un éclairage nou­veau. C’est savoir s’arrêter à temps, sans créer pour cela chez le lecteur la frus­tra­tion de ne pas avoir en savoir davan­tage. Au début d’une his­toire, tous les pos­si­bles sont ouverts, même si cer­tains ne mènent nulle part. À l’inverse, quand on s’approche de la fin, on est con­traint par ce que l’on a soi-même mis en place.

Recherchez-vous ce qu’on appelle une fin ouverte ?
En tant que lecteur, je déteste ça. Je trou­ve sou­vent les fins insat­is­faisantes, que ce soit dans les livres ou dans les films. On devrait être sur­pris par ce qui nous est révélé et en fait on ne l’est pas, on se dit « tout ça pour ça ». Les fins ouvertes ou semi-ouvertes me don­nent l’impression que l’auteur n’a pas trou­vé la fin « idéale », soit parce qu’elle n’existe pas, soit parce qu’il n’a pas su la décou­vrir. Ce côté ni chair, ni pois­son est déce­vant. Et donc, en tant qu’écrivain, j’essaie de ne pas décevoir à mon tour le lecteur. Main­tenant, je n’arrive pas tou­jours à faire ce que je voudrais, et je ne pré­tends pas que les fins que j’ai trou­vées ne me déçoivent pas moi-même quelque­fois. Non parce que je les aurais ratées, mais parce qu’il me sem­ble avoir lais­sé des choses en sus­pens. J’essaie de cam­ou­fler cela en focal­isant la nar­ra­tion sur des élé­ments très forts. Si le lecteur est suff­isam­ment cap­tivé par ce qu’on lui racon­te, il ne pense plus que cer­taines pistes ont été com­plète­ment oubliées en cours de route. Je n’ai jamais relu un de mes livres du début à la fin, mais il m’arrive d’en relire des pas­sages, et le sou­venir que j’en garde est celui-là. 

Ne pas se forcer

Êtes-vous de ceux qui pensent qu’il faut par­fois se forcer, ou de ceux qui pensent au con­traire qu’il faut atten­dre le moment où l’inspiration vient ?
Je ne suis pas du genre à m’obstiner, à rester devant l’écran en atten­dant que l’inspiration se présente. Je devrais peut-être le faire, mais ce n’est pas dans ma nature. Il faut que l’envie soit là, qui pousse le pro­jet à avancer. Le plus sou­vent elle y est, et elle per­dure pen­dant le reste de la journée. À d’autres moments, divers fac­teurs peu­vent faire que j’aie du mal à y met­tre : une mau­vaise nuit, un prob­lème de san­té, une soirée un peu arrosée… Pour le dire claire­ment, il m’est impos­si­ble d’écrire en ayant bu de l’alcool. Mais il y a d’autres blocages qui tien­nent à l’écriture pro­pre­ment dite. Si je suis en panne et qu’au bout de deux ou trois jours, je n’ai tou­jours pas trou­vé l’étincelle, la manière de faire redé­mar­rer la machine, là je com­mence à me pos­er des ques­tions. Je me dis que je suis dans un cul-de-sac et que je ne m’en suis pas ren­du compte. Je dois faire machine arrière, retrou­ver l’embranchement où j’ai choisi la mau­vaise piste. C’est vrai­ment ain­si que je vois l’écriture. C’est comme si j’étais dans un labyrinthe, j’entrevois vague­ment la porte de sor­tie, comme une lueur loin­taine dans l’obscurité, mais je ne sais pas com­ment arriv­er jusque-là. J’essaie seule­ment chaque jour de m’en rap­procher un peu plus.

Retra­vaillez-vous beau­coup vos textes ?
Non, pas vrai­ment. Quand j’ai ter­miné mes deux pages quo­ti­di­ennes, j’y reviens le lende­main avant de pour­suiv­re, mais par la suite il est assez rare que je remanie le texte en pro­fondeur. Sauf cas par­ti­c­uli­er : je viens de com­mencer une nou­velle série dont j’ai écrit le pre­mier vol­ume. On en a dis­cuté avec mon éditrice chez Nathan, et on a estimé qu’il y avait des choses à revoir, non pas au niveau styl­is­tique, mais dans la struc­ture. Je vais devoir sac­ri­fi­er des per­son­nages, élim­in­er cer­taines pistes pour ne pas égar­er d’emblée le lecteur.

Faites-vous lire vos textes à quelqu’un avant qu’ils par­tent à l’impression ?
En cours d’écriture, je fais lire à ma femme ce que j’ai écrit, quo­ti­di­en­nement ou presque. Elle suit donc l’évolution de l’histoire au jour le jour, au rythme où moi-même je l’écris. En dehors d’elle, je ne faire lire mes textes à per­son­ne.

Même pas à vos col­lègues ?
Non, et pour une rai­son très sim­ple : je sais que moi, si on me le pro­po­sait, je serais mal à l’aise. Cri­ti­quer le tra­vail d’un autre, même quelqu’un avec qui j’entretiens une rela­tion d’amitié, je trou­ve cela très dérangeant.

Et avec vos enfants ?
S’ils en font la demande, j’en suis ravi. Mais si ce n’est pas le cas, ce n’est pas moi qui vais le leur pro­pos­er. Mon fils, qui a aujourd’hui 16 ans, a beau­coup lu jusqu’il y a peu, mais aujourd’hui ne le fait plus guère – pour beau­coup d’ados, lire n’est pas branché, c’est presque mal vu. Récem­ment, j’ai don­né à lire à ma fille, qui a 13 ans, le début d’un texte. Elle l’a appré­cié, ça m’a fait plaisir. Mais il ne s’agit pas d’un véri­ta­ble retour, plutôt d’une appré­ci­a­tion glob­ale, j’aime, je n’aime pas. 

Écrire pour les adultes, écrire pour les adolescents

Il y a des dif­férences évi­dentes entre écrire pour la jeunesse et écrire pour un pub­lic adulte, ne serait-ce que dans les thèmes abor­dés ou dans le vocab­u­laire employé. Mais s’agit-il de deux types d’investissement dif­férents ?
Non, je ne crois pas. Je ne passe pas plus de temps pour un roman adulte, je n’y réfléchis ni plus ni moins que pour un roman jeunesse. Mais il est clair que dans un roman jeunesse, il y a des choses que j’évite de faire. Par exem­ple aller dans la noirceur absolue, dans des scènes très vio­lentes ou très crues sur le plan sex­uel. Cela mis à part, l’investissement est le même. Bien que l’écriture d’un texte comme Chants des gorges ait sans doute remué en moi des choses plus pro­fondes, dont je n’avais pas con­science moi-même, ce qui n’arrive pas avec les romans jeunesse. Si la pédophilie ou l’érotisme y sont plutôt sug­gérés, en revanche l’épisode final, où le nar­ra­teur tue son père, est décrit de façon très explicite. Je voulais qu’on sache que ce per­son­nage était capa­ble d’une vio­lence extrême, tout en main­tenant l’indécision le plus longtemps pos­si­ble, c’est pourquoi le meurtre inter­vient à la toute fin du livre. Là aus­si, j’aurais pu ter­min­er sur une fin ouverte, mais j’ai préféré une scène qui dis­sipe toute équiv­oque.

Sans par­ler des man­gas, existe-t-il aujourd’hui une lit­téra­ture jeunesse qui mobilise ces mêmes pul­sions ?
Depuis un an ou deux, on assiste à l’apparition de col­lec­tions typ­ique­ment jeunesse, des­tinées à un pub­lic d’adolescents de 14 ou 15 ans, où il y a de la vio­lence et du sexe. Cela crée d’ailleurs une polémique, on peut se deman­der s’ils ne sont pas écrits volon­taire­ment dans un but racoleur. Bien sûr, la vio­lence et le sexe font par­tie de notre monde, et donc de l’univers men­tal des ado­les­cents, qui ne sont pas épargnés et ne vivent pas dans une bulle. Faut-il pour autant les caress­er dans le sens du poil ? N’est-il pas plus intéres­sant de leur racon­ter des his­toires qui les empor­tent sans pour autant être des bluettes ? Il est sou­vent plus effi­cace et plus sub­til de sug­gér­er que de décrire de manière explicite. C’est vrai non seule­ment pour les ado­les­cents, mais aus­si pour les adultes que nous sommes. Une allu­sion – un geste, un regard – nous touche sou­vent davan­tage qu’une scène de la cru­dité la plus totale. Ce que je cherche à créer chez mes lecteurs, qu’ils aient douze ans, ou quar­ante, ou qua­tre-vingts, ce sont des émo­tions. En tant que lecteur, je sais que c’est cela que j’attends d’un livre. Si j’arrive à pro­duire la même réac­tion chez mes pro­pres lecteurs, cela veut dire que nous faisons par­tie de la même espèce, que ces émo­tions font de nous des êtres humains, qu’elles font réson­ner la part d’humain qui est en nous. 

Où, quand, comment ? 

Dedans ou dehors ?
Je tra­vaille tou­jours à l’intérieur, dans mon bureau. Il y a deux con­di­tions néces­saires, mais pas suff­isantes : je dois être dans une pièce où il n’y a per­son­ne d’autre ; je ne dois pas me trou­ver devant une fenêtre, sinon mon atten­tion est dis­traite par ce qui se passe à l’extérieur. Donc, j’écris devant un mur, dans l’angle de la pièce de séjour. Je ne pour­rais pas écrire dans un café comme le font cer­tains, je n’arrive pas à com­pren­dre com­ment on peut s’abstraire de la foule, du bruit, des con­ver­sa­tions. Si je me trou­ve dans un café, je regarde les gens, j’écoute ce qui se dit autour de moi. De toute façon, il est rare que je prenne des notes quand je suis à l’extérieur. Par­fois, il me vient un titre, un bout de phrase qui pour­raient débouch­er sur une his­toire. Il y a toute­fois une excep­tion : depuis quelques mois, je tiens un blog où j’écris chaque jour un texte court, quelques lignes à par­tir d’une pho­togra­phie de Clair. Il arrive que tout à coup, j’aie une idée pour l’un de ces textes, parce que ces pho­togra­phies restent en moi, que je les ai déjà vues plusieurs fois. Mais de façon générale, j’ai besoin de calme, de repères, de l’absence de sol­lic­i­ta­tion extérieure. Il y a vingt-cinq ans, quand j’ai com­mencé à écrire, je le fai­sais en musique. Puis, au fil du temps, j’en ai eu de moins en moins envie.

Le matin ou le soir ?
Seule­ment le matin. Ma journée de tra­vail com­mence vers 9 heures, lorsque tout le monde est par­ti et que j’ai lu les jour­naux. La lec­ture des jour­naux est une tran­si­tion, c’est aus­si une manière de repren­dre pied dans le monde, de voir ce qu’il s’y passe. Et puis cela peut amen­er des pistes d’écriture. Si, vers 9 heures et demie, je n’ai encore rien fait, il est clair que les choses sont mal engagées. La plu­part du temps, je passe à autre chose. Sou­vent je mène plusieurs travaux de front, ce n’est donc pas vrai­ment un prob­lème. Je réfléchis au texte en cours, j’essaie de défaire le nœud qui m’empêche d’avancer. J’aime savoir com­ment je vais recom­mencer le lende­main. La plu­part du temps, j’arrête d’écrire vers 10 heures et demie, 11 heures. Cela me per­met d’écrire env­i­ron deux ou trois pages de roman (ou deux ou trois planch­es de bande dess­inée). J’écris vite, de façon très intense, après quoi mon quo­ta d’énergie pour la journée est épuisé. Je me suis ren­du compte que si j’essaie d’en faire davan­tage, lorsque je relis ce que j’ai fait la veille, les pages que j’ai écrites en plus des deux ou trois sont moins intéres­santes. Je dois pass­er la mat­inée à les retra­vailler, par­fois je les sup­prime pure­ment et sim­ple­ment. Puisque j’arrête de tra­vailler assez tôt, cela me laisse une large plage de temps. Je l’utilise en m’occupant de l’intendance. J’aime beau­coup cuisin­er, je pense à l’avance au menu du jour, je vais faire les cours­es, le soir c’est moi qui pré­pare le repas. Je me balade, j’écoute de la musique, j’achète des livres… La ques­tion ne se pose jamais de savoir ce que je vais bien pou­voir faire de ma journée.

À la main ou à l’ordinateur ?
Au début, j’écrivais à la machine, puis je suis passé à l’ordinateur. Cela remonte à une ving­taine d’années, lorsque sont apparus les pre­miers ordi­na­teurs per­son­nels. J’ai com­mencé par un Mac Plus avec écran inté­gré, puis j’ai suivi l’évolution tech­nique. Il m’a fal­lu quelque temps pour pass­er de l’une à l’autre, on a tou­jours un peu de réti­cence à chang­er de tech­nolo­gie. Mais dès les pre­miers essais à l’ordinateur, je me suis ren­du compte que ce n’était rien d’autre qu’une machine à écrire per­fec­tion­née, avec des avan­tages non nég­lige­ables. Je n’étais plus obligé de recopi­er des pages entières, cela me fai­sait gag­n­er du temps. Il y a toute­fois un texte qui fait excep­tion, où cela s’est passé de manière dif­férente, et d’ailleurs assez mys­térieuse pour moi : c’est Chants des gorges. Un jour, j’ai pris une feuille de papi­er et un cray­on, et j’ai écrit les pre­mières lignes du texte. Cela peut paraître nor­mal à la plu­part des gens, mais à moi cela ne m’était jamais arrivé. J’ai fait deux pages et je les ai rangées dans un tiroir. Un jour, je les ai repris­es, et j’ai écrit deux autres pages, tou­jours à la main. Chaque année, au moment où, étant en vacances, je ne dis­po­sais pas d’un ordi­na­teur, je rajoutais deux nou­velles pages. Au bout de cinq ou six ans, j’ai eu ain­si la matière du pre­mier chant. La suite, les cinq autres chants, je l’ai écrite à l’ordinateur, en l’espace de trois ou qua­tre mois. Cela tombait bien, puisque entre le chant I et le chant II, il y a un change­ment de nar­ra­teur, et donc de style, de ton. Mais pour le reste, l’ordinateur n’a rien boulever­sé dans ma manière d’écrire.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°157 (2009)