On y danse tous en rond
Patrick DELPERDANGE, Un peu après la fin du monde, Grand Miroir, 2010
Cinquante ans à peine et déjà une œuvre considérable et singulièrement variée derrière lui, Patrick Delperdange se situe comme un « écrivain tout simplement » qui se soucie comme d’une pomme de la classification des genres. On le retrouve toutefois sous les intitulés d’écrivain pour la jeunesse, d’auteur de polars et romans noirs (dont Le Chant des gorges, Prix Rossel 2005), de scénarios de BD sans oublier, c’est important, le traducteur de grands romanciers américains. C’est à l’enseigne de la « manière noire » qu’il convient de loger son dernier livre Un peu après la fin du monde qui, contrairement à ce que le titre pourrait suggérer ne relève pas de la science-fiction mais plutôt d’un réalisme dans le sillage d’un Simenon mâtiné de Tennessee Williams.
Pour rester dans l’artifice commode de l’immatriculation des genres, disons qu’il ne s’agit ni tout-à-fait d’un roman ni tout-à-fait d’un recueil de nouvelles. Mais bien d’un enchaînement (ou d’un accordéon) de textes autonomes reliés par le fil d’un personnage ou d’un événement, selon une organisation subtile qui donne à l’ouvrage toute sa densité, son unité et jusqu’à son sens profond. Un univers blessé où l’on danse tous en rond une pavane sans espoir. Comme sur la ruine d’un pont qui ne mène à rien. Si les lieux ne sont pas clairement définis, (hormis dans un texte où émergent des noms fictifs à consonance francophone), tout semble ramener à la familiarité de Delperdange avec les auteurs américains. Outre des prénoms tels que Jimmy, Fred ou Frank, ce sont les comportements particuliers, le décor de vastes espaces, de nombreux détails de la vie courante, mais aussi la sobre efficacité de l’écriture et des dialogues, qui évoquent irrésistiblement la rudesse et le pragmatisme élémentaire, souvent tragique, propres à la littérature inspirée par l’Amérique profonde. Ce que ne dément pas vraiment l’image récurrente et pourtant tellement banale d’un « 4X4 Toyota monté sur des roues de camion ». On n’imagine pas non plus, par exemple, des flics européens aborder un suspect de la même façon (pas nécessairement meilleure ou pire) que celle utilisée par le duo policier du livre et faite de cette espèce d’obséquiosité menaçante popularisée, entre autres, par le cinéma. Cela dit, ce sont bien entendu les sentiments profonds des différents personnages, leur grande solitude, leur détresse, leurs égarements, leurs haines et surtout leur besoin d’amour qui tissent la toile de ce continuum dominé par la fatalité. Et dont chaque élément semble se clore sur un flou ou sur une énigme qui renvoie ces acteurs à leur difficulté d’être et le lecteur à la piste ambigüe tracée par les intitulés des textes.
Le livre s’ouvre sur les cogitations fantasques, à la limite de la démence, de Marthe, une femme âgée et aigrie, naguère abandonnée par son amant alors qu’elle était enceinte. Tout en se remémorant son passé à partir de photos commentées, elle distille sa rancœur et le plus souvent sa haine vis à vis de ses proches (père, sœur, fille) en attendant la visite imminente de la mort. Sans avoir le temps de « relire certains commentaires » au bas des photos ou de préciser ce qui aurait peut-être éclairé le lecteur, ou dissipé ses doutes, sur le fin mot de sa solitude. C’est cette « méchante » Marthe-là que l’on retrouvera enfant, à l’autre bout du livre, et déjà confrontée au cataclysme de la mort – celle de sa mère- et à des réflexions essentielles de cette profondeur à la fois pénétrante et imagée dont seuls sont capables les désespoirs secrets de l’enfance. Entre ces deux textes ‑qui emballent le roman comme d’un voile noir sur le sens (ou le non-sens) de l’existence- se joue, tout en dépaysement, cette ronde des personnages récurrents, de leurs destins croisés et de leurs frustrations, dans ce décor commun de film country. Avec, en préalable, une non-assistance à personne qui ressemble fort à un meurtre. Et puis, l’hostilité entre deux frères, une mère amnésique, les deux flics dont l’un cache un désaxé mystique et sanguinaire sous des apparences plus ou moins normales, la désertion d’une épouse, d’un amant ou d’un mari, la perte d’un travail… Sans oublier l’irruption de vertiges irrationnels qui consacrent la contingence et la porosité du temps et de la mémoire, comme la visite d’un père mort à son fils, ou la possible substitution d’un homme à son enfant et son retour aux illuminations premières.
À ce propos, si Delperdange se plait souvent, comme dans ce livre, à faire vivre des situations d’une grande noirceur, il semble que l’enfance, lieu de toutes les nostalgies, reste aussi pour lui la clé de toute espérance. Fût-elle précaire et la plupart du temps trahie et saccagée.
Ghislain Cotton
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°163 (2010)