Laurent Demoulin, Palimpseste insistant

Parce qu’écrire c’est aussi lire, relire et inciter à lire

Lau­rent DEMOULIN, Palimpses­te insis­tant, illus­tra­tions d’Antoine Demoulin, Tétras Lyre, 2014

demoulin palimpseste insistantCe que je n’aime pas dans les pas­tich­es, c’est la méchanceté gra­tu­ite de la plu­part d’en­tre eux, nous dit, dans la post­face de son livre, Lau­rent Demoulin. À lire les poèmes de Palimpses­te Insis­tant, on le croit volon­tiers. Aucune vacherie en eux. Aucune hargne con­tre un tel ou une telle, aucune charge con­tre tel ou tel courant lit­téraire. Ils débor­deraient même plutôt d’une admi­ra­tion sans bornes pour ceux et celles qu’ils pas­tichent et par­o­di­ent.

Du coup, on pour­rait se deman­der : si l’in­ten­tion de Demoulin n’est pas polémique, quelle est-elle dès lors ? Pourquoi nous don­ner à lire ces « exer­ci­ces d’ad­mi­ra­tion » somme toute très privés ?

Dans sa post­face, Demoulin nous livre les « règles d’écri­t­ure » des trois par­ties de son livre : d’abord, des par­o­dies, où Demoulin fait ren­dre hom­mage un auteur ancien à un auteur récent (Vil­lon ren­dant hom­mage à Vian, par exem­ple, ou La Fontaine à Ponge) ; ensuite, Demoulin traduit en alexan­drins des textes, en prose ou en vers, qui nous sont par ailleurs égale­ment don­nés à lire ; enfin, des pas­tich­es, Demoulin imite, sur une ou deux pages, un cer­tain nom­bre d’écrivains qu’il admire (Sav­itzkaya, Mal­in­coni, Roegiers, etc.).

Alors quoi, ces poèmes ? Des jeux ? Rien d’autre ? Non. Je n’y crois pas une sec­onde. Sous sa drô­lerie appar­ente, je pense même l’af­faire extrême­ment sérieuse et sub­tile.

Dans sa post­face, Demoulin fait sienne une réflex­ion de Ponge pour qui rien ne peut être bon, en matière d’écri­t­ure (comme dans tout autre matière artis­tique d’ailleurs) si la « sen­si­bil­ité au mode d’ex­pres­sion choisi » (pour les écrivains, la langue, les mots) n’est pas « au moins égale à la sen­si­bil­ité au monde ». Même, nous dit Demoulin, l’œu­vre par­faite serait celle qui parviendrait à un équili­bre par­fait entre ces deux préoc­cu­pa­tions.

Et si, au-delà de l’hom­mage à des œuvres « par­faites », Palimpses­te Insis­tant fonc­tion­nait comme une antholo­gie per­son­nelle et une invi­ta­tion ?

Antholo­gie parce qu’on ne par­o­die pas n’im­porte quel texte, on ne pas­tiche pas n’im­porte quel auteur. Il y a des choix à opér­er. Des cadrages pré­cis à effectuer. Les textes-sources de la sec­onde par­tie met­tent en jeu des ques­tions vives : choix de ne pas être père, chez Frédéric Sae­nen ; aimer c’est d’abord aimer sa pro­pre souf­france, chez Jean Eustache ; réflex­ion sur les règles de l’art formel, chez Pierre Bour­dieu, etc. Par­i­ons que ces ques­tions tra­vail­lent ou ont tra­vail­lé, nour­ris­sent ou ont nour­ri, Demoulin, son art et ses mul­ti­ples activ­ités autour de la lit­téra­ture. Par­i­ons, en tout cas, qu’elles délim­i­tent ou ont délim­ité un ter­ri­toire qu’il aime arpen­ter, tant comme lecteur, poète, cri­tique, chercheur uni­ver­si­taire ou enseignant.

Invi­ta­tion parce que pend, peu ou prou, au nez des auteurs con­vo­qués ici (comme au nez de n’im­porte quel auteur d’ailleurs) le même sort que celui de Vic­tor Hugo ? Dans Vic­tor Hugo douze pieds sous terre, Demoulin s’in­ter­roge : Quelqu’un se sou­vient-il, Hugo, du poète que tu as été ? Car qu’est encore Hugo, aujour­d’hui ? À peine un romanci­er. Plutôt, même, un scé­nar­iste par contumace/De dessins ani­més anaclitiques,/De films tou­jours recommencés/Et de comédies soi-dis­ant musi­cales. Drôle de des­tin, en effet, pour un homme qui, au XIXème, était « l’alexan­drin en per­son­ne » ! Dans notre mémoire col­lec­tive, Vic­tor Hugo, en tant que poète, n’est plus rien. Ou pas grand chose. Juste un nom dans une his­toire lit­téraire. Mais qui le lit encore ? Qui lit encore les poètes ?

Palimpses­te insis­tant et son antholo­gie toute per­son­nelle pour­rait dès lors se lire, au-delà son jeu très drôle et qua­si oulip­i­en, comme une façon dis­crète, mais « insis­tante », d’at­tir­er l’at­ten­tion sur quelques anciens et quelques con­tem­po­rains dont on ne veut pas qu’ils ne soient que des noms. Une façon dis­crète aus­si d’indi­quer qu’être auteur, c’est aus­si être lecteur. S’é­mou­voir. Se laiss­er porter et trans­porter par des « styles », des pen­sées, des émo­tions qui ne sont pas les nôtres. Façon dis­crète, encore, de nous inviter au partage. De lire et de relire et de nous inciter à faire cir­culer les livres et les écrits qui nous ont, un jour, une fois, tra­ver­sés.

Façon dis­crète, donc, sans illu­sion mais sans amer­tume aus­si, de lut­ter con­tre cette ten­dance à l’ou­bli qui sem­ble grouiller dans tous les coins et à tous les étages de nos sociétés médi­a­tiques et hyper­con­nec­tées.

Vin­cent Tholomé


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°183 (2014)