Laurent Demoulin, Trop tard

Destins croisés

Lau­rent DEMOULIN, Trop tard, Tétras Lyre, coll. “Let­trim­age”, 2007

demoulin trop tardTrop tard est un poème sur la mort d’un ami, sur la rela­tion forte, presque fusion­nelle, qui l’a uni au nar­ra­teur. L’histoire de ce texte est par­ti­c­ulière : dans une pre­mière ver­sion, Lau­rent Demoulin l’avait conçu comme une suite de frag­ments dont cha­cun avait son écri­t­ure pro­pre, mêlant alexan­drins, vers libres, nar­ra­tion, arti­cle de jour­nal, etc. Mais l’éclectisme de la forme entrait en con­tra­dic­tion avec la grav­ité du sujet. Il a donc remis l’ouvrage sur le méti­er, et tiré de la même matière un ensem­ble dont les dif­férentes par­ties sont traitées selon un mod­èle unique. Chaque poème est com­posé de vers de six pieds dis­posés en deux colonnes, l’une en car­ac­tères romains, l’autre en italiques, et décalées ou inter­calées de telle manière qu’on puisse lire chaque colonne séparé­ment, ou pass­er de l’une à l’autre en zigzag, ce qui donne trois lec­tures dif­férentes. Un dernier vers en romains, au bas de la colonne de droite, fait office de tran­si­tion avec le poème suiv­ant, en même temps qu’il syn­thé­tise ou uni­ver­salise ce qui vient d’être dit. Le tout n’a rien d’un jeu gra­tu­it, il sem­ble au con­traire que ce dis­posi­tif rende compte avec légèreté du véri­ta­ble sujet : le deuil au tra­vail par delà les années.

La ving­taine de poèmes qui com­posent le recueil se don­nent à lire comme un tout unifié. Cha­cun présente une facette de la rela­tion qui a uni les deux amis et qui se pro­longe au delà de la mort, en un ordre qui tient à la fois de la chronolo­gie et de l’association d’idées. Sont tour à tour évo­qués la perte, l’annonce du décès, son inscrip­tion dans la mémoire des vivants, l’accident de voiture et le séjour à l’hôpital, le sou­venir des moments heureux passés ensem­ble, l’oubli qui peu à peu grig­note la mémoire tan­dis que la vie con­tin­ue, enfin la ren­con­tre avec la mère de l’ami, qui donne à sa mort une pro­fondeur his­torique. « L’odeur de l’hôpital » y côtoie « le dos des chevaux en soie », le « Lovelace mir­liflo­re » est aus­si un « génie enfer­mé », « l’île de vapeur » des vacances est un « Gond­wana du nord », « ma fille (est) dans mes bras » réveille le sou­venir de « l’ami au temps des cahiers bleus », et ces chocs sub­tils dis­posés en ondes suc­ces­sives pointent le séisme orig­inel : « tu es mort à l’âge où / j’ai con­tin­ué à être ».

Le choix d’une forme con­traig­nante est sans doute une manière, sur un sujet grave entre tous, de canalis­er des sen­ti­ments qui, exprimés de manière trop directe, risquaient de tout envahir. Le dan­ger, dans ce cas, est que la con­trainte fige le ressen­ti, l’enserre comme dans un car­can. L’écriture de Lau­rent Demoulin parvient à éviter cet écueil, à garder intact le choc qui l’a fait naître, à nous le faire partager dans une forme orig­i­nale qui allie émo­tion et ironie, sen­su­al­ité et lucid­ité. Elle dit la révolte aus­si bien que la résig­na­tion, dans une langue tour à tour famil­ière et sophis­tiquée, où l’invention ver­bale n’est jamais gra­tu­ite, mais traduit la force vitale de cette ami­tié que ne pour­ra rem­plac­er aucune autre. Le lecteur n’est à aucun moment voyeur, plutôt frère – ou sœur – du nar­ra­teur, et tou­jours libre, grâce à ce jeu d’ellipses et de miroirs, de se tenir à dis­tance ou de pénétr­er dans la den­sité de l’expérience.

C’est là, incon­testable­ment, la grande réus­site de ce livre. Ajou­tons, ce qui ne gâche rien, qu’il béné­fi­cie d’une mise en page soignée, et de très belles illus­tra­tions signées Colette Schenk et Dacos.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)