Guy Denis, Le nu impertinent de Félicien Rops

Pudeur et impudeur

Guy DENIS, Le nu imper­ti­nent de Féli­cien Rops, Bernard Gilson, coll. “Imper­ti­nences”, 2006

denis le nu impertinent de felicien ropsDepuis son fougueux essai Féli­cien Rops, le relaps, paru voici cinq ans chez Bernard Gilson, nous savions la pas­sion de Guy Denis pour celui dont Octave Mir­beau écrivait : «Je ne con­nais pas un artiste qui sache évo­quer la vie avec une plus extra­or­di­naire inten­sité et dont l’œu­vre par les pen­sées pro­fondes qui s’en exha­lent fasse réfléchir davan­tage. Je n’en con­nais pas un dont le dessin soit plus admirable, plus per­son­nel, plus ser­ré et plus beau, de cette beauté mys­térieuse qui donne aux êtres et aux choses une intel­li­gence, une âme…»

Il y célébrait sur tous les tons l’e­sprit rebelle, inso­lent, l’art incom­pa­ra­ble, à la fois clas­sique et mod­erne, friv­o­le et pro­fond, de «son» Rops.

Le revoici, tou­jours épris de son sujet, lyrique et fin con­nais­seur, dar­d­ant son regard sur Le nu imper­ti­nent de Féli­cien Rops… mais nég­ligeant de pré­cis­er que l’essen­tiel du texte fig­ure tel quel dans le livre précé­dent! La même amnésie a, sem­ble-t-il, frap­pé l’édi­teur…

Cela dit, on se rep­longe avec plaisir dans l’u­nivers sin­guli­er d’un grand artiste han­té par la Femme.
«L’im­per­ti­nence du nu est sociale, cul­turelle, poli­tique, religieuse; soit imposée par la “Cul­ture”.» Et elle est d’au­tant plus vive, provo­cante, sous le cray­on, la pointe à graver ou le pinceau de Rops, que ses nus sont sou­vent à la fois habil­lés et désha­bil­lés. Une guêpière, des bas, une jupe haut retroussée, une chemise trans­par­ente… exposent et pro­tè­gent, dévoilent et masquent, révè­lent et far­dent. «Rops avait com­pris que l’éro­tisme et le désir avaient besoin de guides : le vête­ment, le sous-vête­ment, les gants, les chaus­sures, les bijoux, voilà autant d’ar­ti­fices néces­saires pour activ­er la sex­u­al­ité.»

Guy Denis nous invite à suiv­re Rops dans «cette entre­prise imper­ti­nente de dénude­ment qui est aus­si de dénue­ment». Déroulant dans les marges une étude du vête­ment et de la nudité à tra­vers les âges, les sociétés, les tra­di­tions, les modes. Obser­vant que l’époque de Rops, «la plus encaleçon­née et corsetée de l’his­toire occi­den­tale», devait for­cé­ment être choquée par la vision qu’en donne à l’en­vi Féli­cien Rops. Cette nudité qui est, dans son œuvre, exclu­sive­ment fémi­nine. Face à elle, lumineuse, voluptueuse, dressée ou alan­guie, offerte et absente, l’homme, vêtu de pied en cap, mûr sinon vieux, fait fig­ure de voyeur plus que de con­quérant.

Femmes omniprésentes, que Rops des­sine comme «les signes d’une gram­maire qui artic­ule cor­rup­tion, péché orig­inel, fin du monde, vice, vie et mort».

Les illus­tra­tions en témoignent superbe­ment. Et lais­sent percer par­fois, sous la hardiesse, l’ef­fron­terie, la cru­dité, une douceur en demi-teintes, une vul­néra­bil­ité en clair-obscur. Parce que «la femme mon­tre, en cher­chant à le dérober, ce qu’elle ne peut défendre et que le spec­ta­teur sait qu’elle ne défendra pas».

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)