Des romans ancrés dans l’histoire

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À travers des romans historiques ou des « romans dans l’histoire », de nombreux auteurs d’aujourd’hui explorent le passé. Et le public les accompagne souvent avec ferveur. Le Carnet a mené l’enquête pour voir comment le gout de l’histoire profitait à la littérature.

En littérature, l’histoire a bien et bien la cote. De l’Egypte ancienne à l’épopée, de Napoléon en passant par la vie quotidienne au Moyen Âge, nombreux sont les romans à succès qui puisent leur matière dans l’évocation d’un passé plus ou moins lointain. En Belgique aussi, les œuvres à caractère historique se sont multipliées ces derniers temps, presque sans qu’on y prenne garde, mais rencontrant souvent une large adhésion du public. L’autre Corse, d’Yvon Toussaint, que nous avons évoqué dans notre n°135, figure parmi les meilleures ventes en Wallonie et à Bruxelles, Elisabeth ou la dérobade amoureuse de Thilde Barboni faisait partie des finalistes du dernier prix Rossel et les romans de Bernard Tirtiaux, pour ne citer que ces quelques exemples, sont des best sellers dans les classes du secondaire. Le phénomène n’est pas neuf. Au 19e siècle, les écrivains ont souvent fiat appel à l’histoire pour y trouver des sujets littéraires qui justifient ou exaltent l’existence du jeune État belge. Aussi, La légende d’Ulenspiegel, chef-d’œuvre de Charles De Coster, « fait l’apologie de la liberté nationale » (Cécile Vanderpelen, « Roman historique », dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala, Dictionnaire du littéraire, PUF, 2002). Et pour l’anecdote, on se rappellera que c’est à un roman de Henry Carton de Wiart mettant en scène les démêlés de la ville de Liège avec Charles le Téméraire que celle-ci doit son surnom de « Cité ardente » : une appellation qui remonte à 1905, année où fut publié le roman en question.

Le moment était venu de faire le point sur cette abondante production. Mais comment l’aborder ? Le mieux nous a semblé d’interroger les auteurs eux-mêmes. Encore fallait-il les choisir. Un rapide repérage dans la bibliographie de ces cinq dernières années nous a permis de retenir une dizaine d’auteurs. Nous avons en outre « repêché » des livres plus anciens (tels ceux de Mallet-Joris, Compère ou Irène Stecyk) qui nous paraissaient particulièrement significatifs ? Avec un regret, c’est que certains d’entre eux, récemment réédités à la Renaissance du livre, sont redevenus indisponibles actuellement à cause de la faillite de cet éditeur.

Dans le Dictionnaire du littéraire, Cécile Vanderpelen définit le roman historique comme un « sous-genre du roman où des personnages et des événements historiques non seulement sont mêlés à la fiction mais jouent un rôle essentiel dans le développement du récit ». À s’en tenir à cette définition, on risquait cependant de devoir écarter des textes où l’histoire tient simplement lieu de décor, sans qu’y apparaissent nécessairement des figures ou des événements dont l’historiographie a gardé la trace. À côté d’un Charles le Téméraire réinventé par Gaston Compère, le personnage de Nivard de Chassepierre, imaginé de toutes pièces par Bernard Tirtiaux ou celui de Geoffroy Sans-Avoir conçu par Françoise Pirart devaient eux aussi avoir leur place. Plus que toute classification nous importait de voir comment les romanciers que nous avons interrogés ont travaillé à partir de la matière historique. Pour permettre les comparaisons, nous avons posé à chacun d’eux les mêmes questions :

  1. Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
  2. Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
  3. Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
  4. Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
  5. Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
  6. Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?

On découvrira leurs réponses dans les pages qui suivent. Et l’on verra que si plusieurs auteurs refusent pour leur propre compte l’appellation de « roman historique » au profit de « roman dans l’histoire », tous s’accordent pour voir dans celle-ci un fabuleux vecteur d’imaginaire.

Carmelo Virone
(avec la collaboration de Francine Ghysen pour la préparation du dossier)

Thilde Barboni
Yves Caldor
Gaston Compère
Vincent Engel
Jacqueline Harpman
Armel Job
Françoise Mallet-Joris
Diane Meur
Françoise Pirart
Irène Stecyk
Bernard Tirtiaux
Nicole Verschoore


Thilde Barboni

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Thilde Barboni

Elizabeth ou la dérobade amoureuse, Luce Wilquin, 2004

L’enfance, l’accession au trône et le règne d’Elizabeth Ière d’Angleterre ne sont pas, dans le roman de Thilde Barboni, prétextes à reconstitutions à grand déploiement. Tout se passe dans le huis clos des chambres et des palais, des cellules lugubres de la Tour de Londres, des corridors bruissant d’intrigues de cour, de froissements d’étoffes, de petites phrases et de regards savamment pesés, de complots et de trahisons. Tout se passe surtout dans le for intérieur d’Elizabeth Tudor, reine d’exception, grande politique nourrie de la lecture des classiques et de Machiavel, à qui le destin tragique de sa mère enseigna qu’il lui fallait brider sa sensualité pour accéder et se maintenir au pouvoir, endosser la royauté comme on endosse un rôle au théâtre, et ne jamais laisser les sentiments prendre le pas sur l’intelligence, quitte à y sacrifier une part d’elle-même. Procédant par imprégnation en alternant souplement la première et la troisième personne, la narration construit un suspense psychologique prenant articulé autour de la dualité d’Elizabeth : le conflit intime de l’être et du paraitre, de la femme et de la souveraine.

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
C’est une conjonction de facteurs. La période élisabéthaine, son histoire, sa littérature et sa musique, me fascinent. J’ai beaucoup écrit sur Shakespeare. Elizabeth est l’un des derniers princes de la Renaissance, au sens large, et cette période me passionne également. Si bien que j’ai lu, au départ plus par intérêt personnel que dans la perspective d’un livre à écrire, beaucoup de biographies d’Elizabeth. Étant psychologue de formation, c’est surtout sa personnalité qui m’intéressait. Il se fait que ces ouvrages, fort bien faits par ailleurs, se concluaient tous par : cette femme reste une énigme, nous ne parviendrons jamais à l’expliquer. Cela m’a piquée au vif et m’a donné envie d’écrire sur elle.

Comment vous êtes-vous documentée (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
J’ai lu beaucoup de livres et consulté beaucoup de documents. De nombreux détails passionnants relatifs à la vie quotidienne ne figurent pas dans le roman parce qu’ils auraient fait étalage d’érudition. Mais ils m’ont aidée à m’imprégner de l’époque. À force de fréquenter les biographies, je me suis aperçu qu’il leur manquait quelque chose d’essentiel. Les historiens font leur métier, ils présentent les faits dans une chronologie rigoureuse. Ce qui manquait, c’était une déconstruction de la chronologie. Chaque être humain met constamment ce qu’il vit en rapport avec son passé et avec le futur où il se projette. Les temporalités se chevauchent, des épisodes vécus auront un retentissement des années plus tard. Ce qui m’intéressait, c’était de faire se croiser ces temporalités. Certaines réactions d’Elizabeth ne peuvent pas s’expliquent autrement.

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amenée à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Dans un premier temps, je me suis plongée dans les comptes rendus d’audience de l’époque pour voir comment on s’adressait à la reine, comment elle répondait… Je pensais m’en inspirer pour restituer le cérémonial de la cour et mes premiers dialogues furent écrits dans cet esprit. Après coup, je me suis aperçue que cette langue chargée interposait un bouclier entre le lecteur et l’époque. Et j’ai préféré nettoyer le texte de ses archaïsmes pour qu’on puisse entrer directement dans la tête d’Elizabeth.

Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
C’est un des romans les plus difficiles que j’aie écrits dans la mesure où il demandait une grande dose d’intuition et d’empathie – je ne veux pas dire que je me suis identifiée, il est impossible de s’identifier à Elizabeth. Je me suis appuyée sur des documents, mais en essayant d’aborder toujours les événements sur le plan de sa psychologie intime. En la décrivant à cinquante ans, je m’appuyais sur le savoir des historiens qui nous la dépeignent comme une femme souffrant d’arthrose et de problèmes dentaires, au nord de l’anorexie, mais qui voulait être une image avant tout et se faisait parer comme une idole pour jouer son rôle de reine. Mais il me fallait l’approcher au plus près et donc chaque fois que j’écrivais, je devais me remettre dans cet état et j’étais un peu en dehors du monde. Ce fut une très curieuse expérience. Mon savoir de psychologue m’a beaucoup aidée mais ma démarche est une démarche de romancière avant tout. J’ai mis la psychologie au service du roman, sinon j’aurais écrit une étude clinique.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
La grande « trahison » du livre, c’est la rencontre d’Elizabeth et de Shakespeare. Historiquement, elle n’a pas eu lieu, mais elle aurait pu avoir lieu. Là, c’est vraiment la romancière qui s’est amusée à l’imaginer, et les phrases qu’ils échangent sont tirées de Macbeth. De même, je ne pouvais qu’imaginer les échanges entre Elizabeth et ses prétendants. Leurs rapports, bien que plausibles, sont forcément romancés. Le paradoxe est qu’en ayant pris ces libertés, des historiens m’ont dit que j’avais probablement atteint une part de vérité qui leur échappait.

Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?
Comme lectrice, je pourrais citer Les mémoires d’Hadrien, ou Le guépard qui m’a éblouie, ou même Quo vadis. Mais par rapport à ce livre, c’est plutôt le nom d’un historien qui me vient à l’esprit : le médiéviste Jacques Le Goff et en particulier son livre sur saint Louis. Même si ce n’est pas la même période, il y a chez Le Goff une générosité, une ouverture, une manière extraordinaire de communiquer le sentiment d’une époque, et sa démarche m’a inspirée.

Notice et entretien : Thierry Horguelin


Yves Caldor

Yves Caldor

Yves Caldor

L’enfant de la Puszta, Bernard Gilson, 1999. Prix quinquennal du roman historique Alex Pasquier.

Yves Caldor, hongrois d’origine, qui a quitté son pays en 1956, à l’âge de 5 ans, possède une double culture, à la fois magyare et française. C’est dans cette riche dualité qu’il a puisé le sujet de son roman L’enfant de la Puszta. Tout au long de ce livre foisonnant, on le sentira partagé entre deux mémoires qui favorisent les développements et permettent une vision différente des faits.

En 1526, année où la Hongrie est vancue par les Turcs de Soliman le Magnifique, Istvan Kémény, devenu vieux, écrit ses souvenirs à l’intention de ses descendants. Soixante plus tôt, en compagnie de son père, le chevalier Sandor, « chargé de mission » pour le roi Mathias Corvin, il s’en est allé découvrir le monde et les hommes. Philippe le Bon, Louis XI, Charles le Téméraire… Témoin des intrigues et des événements, le jeune Istvan devient une sorte de reporter de la fin du Moyen Âge. Mille romans s’entrecroisent. Cet ouvrage très sérieusement documenté, d’où les histoires d’amour ne sont pas exclues, se lit comme une fable initiatique et comme un récit d’aventures.

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
Parce qu’elle est pleine de mutations et de paradoxes : les enluminures nous parlent encore de chevalerie et d’amour courtois quand le règne des « preux chevaliers » n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, détrôné par l’artillerie naissante et les armées de mercenaires. Les grands nobles paradent toujours, mais leur règne décline déjà : une nouvelle génération de dirigeants est aux commandes ; voyez Louis XI à la souple et redoutable intelligence ; que pouvait faire contre lui un Charles de Bourgogne, intelligent (et même visionnaire) mais anachronique et idéaliste ? Il a perdu d’avance ! Même situation en Hongrie, où débute mon roman : Mathias Corvin concentre lui aussi tous les pouvoirs, comme le Valois, c’est un prince de la Renaissance (qu’il introduit d’ailleurs en Hongrie). Le Moyen Âge, la féodalité c’est terminé, l’Europe des nations centralisées débute. Par ailleurs, la contestation sociale et religieuse n’a rien à envier à notre époque, je dirais même qu’elle est plus directe : les Hussites taillent des croupières à Rome et structurent des communautés aux mœurs (sexuelles entre autres) parfois très libres. Chez nous, cette contestation prend des allures plus feutrées mais elle existe : voyez les « Frères de la vie commune » qui pratiqueent la Devotio moderna, et dont feront partie, temporairement au moins, des personnalités telle que Erasme de Rotterdam ou Jérôme Bosch… Autre exemple de contre-pouvoir : connaissiez-vous l’existence de républiques d’ouvriers mineurs qui s’insurgent contre le pouvoir des ducs de Bourgogne ? Moderne, l’Europe l’est déjà, et pourtant, encore un paradoxe, les vieilles superstitions hantent toujours les esprits : Louis XI fait raser le bois où un messager est venu lui apporter une funeste nouvelle. Et n’oublions pas un personnage haut en couleurs, le véritable Dracula : Vlad Dracul, voïvode de Valachie, surnommé Tepes, « l’empaleur », lointain parent de Mathias Corvin (qui, jaloux, orchestre une campagne de désinformaton à son sujet), fait – déjà ! – beaucoup parler de lui.

Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
En puisant à de multiples sources : des chroniqueurs (Georges Chastelain, Olivier de la Marche, Philippe de Commynes…), des chansons des 14e-15e siècles (Guizeghem, Henri Baude…), des ouvrages traitant de la vie quotidienne, par exemple de gastronomie (Bruno Laurioux, Le Moyen Âge à table : le civet de moules, d’œufs et d’huîtres frit est un chef-d’œuvre !).

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Oui, mais pas de façon ni forcée ni caricaturale. Le travail sur la langue, c’est l’essentiel : la littérature, l’écriture, c’est avant tout des mots et le reflet d’une civilisation. Or, la langue que nous utilisons actuellement a beaucoup perdu de son authenticité. Pour écrire ce roman, j’ai recherché des termes plus « goûteux », souvent bannis de nos dictionnaires modernes. Ainsi le mot « mélancolieux » que j’ai préféré à « triste » ou à « neurasthénique ».

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
C’est une question qui concerne plus fondamentalement les rapports entre littérature et monde réel : pour ne pas commettre de contresens, précisons tout de suite un postulat de départ, et soyons provoquant : la littérature se moque de la vérité. La littérature n’a qu’une obsession, elle-même, c’est-à-dire le texte, qui constitue un univers à lui tout seul. (C’est ce qui différencie un « texte littéraire », manifestant des préoccupations d’ordre esthétique, d’un « document », qui ne vise, à la limite, que la « vérité »). Mais tout ceci ne signifie en aucune manière que l’écrivain ait le droit d’induire son public en erreur… Je n’ai pas cherché à dissimuler, sous le prétexte fictionnel, les massacres perpétrés par Philippe Le Bon et Charles le Hardi (le « Téméraire ») à Dinant et à Liège. Ce serait du révisionnisme !

Notice et entretien : Irène Stecyk


Gaston Compère

Gaston Compère

Gaston Compère

Je soussigné, Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne, Belfond, 1985, rééd. Labor, coll. « Espace Nord », 1989

Pour évoquer la personnalité de Charles le Téméraire (1433-1477), Gaston Compère a choisi de donner la parole directement à l’intéressé et invente, selon la formule de Christian Angelet, « l’autobiographie post mortem ». Charles le Téméraire ne fait l’économie ni de sa cruauté, ni de son ambition expansionniste, ni du caractère personnel de son affrontement avec le roi de France Louis XI, ni du mépris du peuple qu’il prétend servir secondairement, après la Bourgogne. Il ne se ménage pas et respecte d’autant plus la vérité historique qu’il dispose, pour étayer ou contredire son propos, de tous les commentaires écrits à propos de son règne. Charles ne déroule pas le fil de son existence de façon chronologique. Il s’efforce plutôt d’en dégager la cohérence et les lignes de force et procède le plus souvent par association d’idées. Ce qui le pousse à parler n’est pas un souci de réhabilitation mais une volonté de mettre son existence en perspective : il a subi un destin et joué une partie écrite à l’avance dans laquelle la logique importait davantage que l’improvisation ou la marge de manœuvre. Il aurait aimé que la postérité conserve son surnom précoce de « Travaillant » plutôt que celui de « Téméraire » qui sied si mal à sa nature profonde. Il revient plusieurs fois sur sa mort à la fois tragique et misérable au siège de Nancy. Bien qu’on ne puisse parler de pulsion suicidaire, toute sa vie semble converger vers cette mort qu’il envisageait comme une sortie de scène, le seul soulagement véritable, après un éphémère mariage heureux et la musique, art auquel il aurait voulu se consacrer.

compère je soussigné charles le temeraire

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
Le siècle m’attire, le personnage m’attire. Il y a des siècles auxquels je suis tout à fait indifférent. Mais le quinzième m’a toujours intéressé parce qu’il s’agit d’un siècle moins stable que les autres. Les hommes qui y ont vécu, et particulièrement les dirigeants, répondent à des sollicitations qu’on ne retrouvera pas dans les siècles qui suivent où le pouvoir central va s’affirmer de plus en plus. Mais il me serait difficile de porter de l’intérêt à des personnages qui m’intriguent moins. Je dois dire que le Téméraire me parlait « intensément » de sa voix d’outre-tombe, et sans doute parce que j’avais ajouté cette dimension au récit, je n’ai pas pu faire avec Louis XI, récit que l’on m’a prié d’écrire en une sorte de diptyque.

Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
Il n’y a pas trente-six moyens de se documenter : on va chercher des renseignements là où ils se trouvent, ce qui n’est pas toujours aisé.

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Vous ne pouvez guère imaginer que je me crée une langue artificielle conçue à partir de celle de l’époque. Si l’on a à faire parler les personnages, c’est dans sa langue propre.

Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
Je m’en suis toujours tenu à la stricte vérité historique. Pas de « fantaisie ». Ou du moins de très vraisemblables. J’en suis encore à regretter d’avoir donné un rêve au Téméraire, rêve que j’ai inventé, bien sûr. Il n’est que dans le dialogue que j’improvise. Le romanesque se trouve dans l’interprétation du personnage et de sa vie, et spécialement de sa psychologie.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
Je me refuse à trahir la vérité historique, ce que l’on appelle habituellement les faits. Je peux trouver amusantes les « fantaisies » d’Alexandre Dumas, mais ne pourrais les supporter dans mes propres ouvrages.

Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?
Des modèles ? Aucun. Ce qui ne veut pas dire que je n’admire pas certains auteurs.

Notice et entretien : Thierry Leroy


Vincent Engel

vincent engel

Vincent Engel

Retour à Montechiarro, Fayard, 2001 et Le livre de poche

Retour à Montechiarro est une ambitieuse saga qui a pour toile de fond l’histoire de l’Italie moderne. Trois époques s’y succèdent. Dans un premier temps, nous découvrons la vie à Montechiarro, petit village toscan, et plus particulièrement dans la propriété du Comte Bonifacio Della Rocca, homme généreux mais brisé par le chagrin suite à la fuite de sa femme Laetitia, partie rejoindre son premier – et son seul véritable – amour. Pour faire fructifier son domaine, Della Rocca accepte de collaborer avec le commerçant Umberto Coniglio. Et jusqu’à la disparition tragique des deux hommes, l’entente fonctionne et la fortune de Della Rocca et des Coniglio ne cesse de croitre. Suit une lente déchéance pour la famille Della Rocca. Domenico, le fils de Bonifacio, ne peut faire face aux difficultés et, finalement, pour sauver le domaine, il se résout à un mariage d’argent, qui marque, en 1919, le commencement de la deuxième époque : sa fille Agnese est contrainte d’épouser Salvatore Coniglio, le petit-fils d’Umberto. Salvatore est un membre actif du parti fasciste. Il n’a qu’une ambition, qu’une obsession : devenir un personnage clé de l’État fasciste qui s’instaure progressivement. Or, son seul fait d’arme est une participation maladroite à  l’assassinat du député socialiste Matteotti, et il ne sera jamais que le podestat de Montechiarro. Au fil des ans, il devient une caricature de plus en plus ridicule du Duce, une manière de tyranneau local, obèse et grimaçant. La vie d’Agnese n’est éclairée que par la rencontre avec un jeune photographe belge, Sébastien Morgan, membre d’un mouvement antifasciste. Ils se voient de loin en loin, s’écrivent, s’aiment sans se le dire, puis se perdent dans le chaos de la guerre. En 1978 – début de la troisième époque – Sébastien Morgan rachète le domaine des Della Rocca et y invite Laetita, la petite-fille d’Agnese. La jeune fille ignore tout du passé de sa famille. Il lui faudra découvrir son histoire tourmentée alors que l’Italie, qui vient d’enterrer Aldo Moro, connait de nouveaux déchirements.

engel retour a montechiarro

Requiem vénitien, Fayard, 2003 et Le livre de poche

Exilé à Berlin, le vieux musicien Alessandri Giacolli n’a plus d’inspiration : il n’est même plus capable de composer une musique en hommage à l’épouse défunte de son meilleur ami. Afin de retrouver la grâce perdue de sa jeunesse, il envoie son disciple Jonathan à la recherche de partitions écrites à Venise, plus de trente ans plus tôt, en 1848, à l’époque de la tentative de révolution patriotique menée par Daniele Manin contre l’oppresseur autrichien. Le Requiem vénitien alterne les échanges de lettres entre Alessandro et Jonathan et l’évocation linéaire du Risorgimento des années 1848-1849. C’est l’occasion pour Vincent Engel de recréer brillamment la vie à Benise au milieu du 19e siècle, d’évoquer sa beauté comme sa décadence, les menues intrigues comme les folles passions où les hommes et les femmes de toute façon se perdent. Quant à la quête de Jonathan, c’est à Montechiarro qu’elle aboutit, où dès lors réapparaissent, selon la technique balzacienne, divers personnages du roman précédent.

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Les angéliques, Fayard, 2004

Le 13 juillet 1788, un terrible orange ébranle la France du Sud au Nord, abîmant les habitations et détruisant les maigres récoltes dans un pays déjà éprouvé par la sécheresse, la famine et l’incurie du pouvoir royal. La vallée d’Avau n’est pas épargnée, et Baptiste de Ruspin, le châtelain de l’endroit en est littéralement fou de rage. Il s’en prend à ses paysans, les invective, les moleste et, au comble de la colère, égorge l’un d’entre eux d’un coup d’épée. A son grand étonnement, il est peu après arrêté et incarcéré dans son propre domaine par son fils Népomucène. Acquis aux idées des philosophes, admiration de L’esprit des lois de Montesquieu, Népomucène veut saisir l’occasion pour transformer la Follye d’Avau en une république idéale, en un régime démocratique dont la devise serait : « liberté, égalité, frugalité ». Cependant, Népomucène doit rapidement se confronter au principe de réalité. Son ami Joseph Morgan est moins ébloui par les théories des philosophes qu’avide de pouvoir et d’une autorité à exercer ; il ne tarde pas à armer les paysans et à les organiser en milices chargées de protéger Avau. Robert Morgan – le père de Joseph – qui est commerçant, ne voit que les avantages financiers qu’il peut tirer du nouveau système. Le curé Lefidé, pour sa part, prêche à tout coup la modération. Et tous, sauf Népomucène, s’accordent à dire que les paysans ne comprendront goutte à cette révolution locale et qu’il vaut mieux les maintenir dans l’ignorance de ce qui s’est tramé. La République d’Avau demeure dès lors un régime virtuel, une entente tacite et ambiguë entre les puissants du coin. Elle engrange des succès – comme l’amélioration de l’agriculture – mais connait également des mécomptes. Après cinq ans, la République française, la vraie, s’avisera de l’existence de la Follye d’Avau et jugera sans indulgence ce qui s’y est construit. Roman d’une utopie, Les angéliques est aussi une aventure rondement menée, et très plaisante à suivre.

engel les angeliques

Avant de répondre à nos questions, Vincent Engel souhaite préciser un point : « Je ne fais pas et n’ai jamais écrit de roman ‘historique’. Ce sont de pures fictions avec une trame historique. Aucun des personnages principaux n’a existé. Parfois, un personnage réel (Mussolini dans Retour à Montechiarro par exemple) passe par là, ou Manin dans Requiem vénitien (il y a d’ailleurs un bref passage où il devient personnage de roman, quand Federico meurt) ».

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
Je donne un cours qui me passionne par-dessus tout : Histoire de la révolte et des révolutions, à l’IHECS, qui couvre la période allant de la Révolution française à aujourd’hui. Le but principal est d’expliquer, entre autres, aux jeunes étudiants de première candi en journalisme que le fascisme est une révolution complète et donc très séduisante, et que la révolution est, comme le pensait Camus, la pierre roulée sur le tombeau de la révolte, attitude fondamentale qui détermine notre humanité. L’Italie, de ce point de vue, est un pays idéal : elle a connu les trois révolutions types : nationale au 19e siècle, fasciste au 20e siècle et d’extrême gauche dans les années 1970. L’Allemagne aussi, me direz-vous (mais j’en parle dans d’autres livres). Et je suis moins attiré par ce pays… puis-je l’avouer ? Ensuite la période de la révolution de 1848 à Venise est fascinante et peu connue, de même que son « héros ». J’ai eu la chance d’avoir sous la main une chronique de l’époque, et donc tout ce que je dis est « certifié », y compris ses discours (Puis-je d’ailleurs me permettre de faire remarquer que Le Carnet et les Instants a cru pouvoir jouer au détecteur de faute en me reprochant d’avoir commis un anachronisme avec le prince Troubetzkoy et Maria Taglioni… Avant d’accuser, il faudrait vérifier ses propres sources. Ce détail est absolument exact et repris même dans les guides qui parlent de la Ca’ d’Oro). Autre détail véridique : l’orage du 13 juillet 1788 dans Les angéliques. Du pain bénit pour un écrivain.

Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
Beaucoup de lectures, évidemment, et puis aussi, pour l’Italie, des retours fréquents sur place, une intimité avec ce pays plus grande qu’avec le mien. Mais ce n’est ni un roman historique (je répète) ni un essai historique : ce qui prime, c’est le roman. La fiction, qui est une manière de transmettre une expérience et de faire réfléchir.

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Pour chacun de mes livres, j’essaie d’adopter une langue adaptée au récit et à son époque. Les trois parties de Montechiarro évoluent ainsi stylistiquement : d’une narration « romantique » au « futurisme » de la seconde, pour finir par l’esthétique du fragment des années 1970-1980.

Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
La fiction doit primer, mais la vérité historique ne peut être bafouée. Ainsi, j’implique Salvatore Coniglio dans l’assassinat de Matteotti, ce qui est évidemment faux. Dans Montechiarro, Matteotti meurt assassiné, mais pas exactement comme dans la réalité. Mais ma version n’enlève rien au côté crapuleux de ce meurtre.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
On se lance ici dans un débat immense… La « réalité » est quelque chose que l’on vit dans l’immédiat, c’est-à-dire sans médiation. Dès qu’il y a langage, dès qu’on essaie de parler de cette réalité, on en est écarté. La réalité est alors le discours que l’on construit à propos de cette réalité que l’on veut transmettre. Le discours historique est aujourd’hui un discours qui se veut rigoureusement objectif et impartial, sans sentiment, désincarné, factuel, analytique. Le discours romanesque, la fiction, vise un effet : transmettre si bien un événement ou une émotion que le lecteur aura l’impression, voire davantage qu’une impression, d’avoir vécu cet événement, qu’il fait partie de sa mémoire, ou d’avoir ressenti cette émotion. La fiction recourant au sentiment, à l’émotivité, il faut savoir doser avec prudence, car les pires dictatures se mettent en place par une manipulation émotive et non rationnelle des foules. La fidélité à ce que nous sommes en mesure de savoir à propos des faits dont nous parlons doit donc toujours primer sur les « effets », sur le sensationnel, qu’il vaut mieux éviter.

Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?
Oui, j’ai des modèles et même si, je le re-répète, je n’en fais pas : j’ai bien entendu lu Les rois maudits, j’ai adoré Clavel et Merle. J’ai découvert Hugo avec délices, mais pas avant 26 ans. Je n’ai jamais lu Dumas jusqu’au bout, ni Féval. Enfin, à la fin de mon jury central, j’ai hésité : philologie romane ou histoire ? J’ai pris la romane parce que je ne pensais pas pouvoir demeurer dans cette position neutre que requiert la démarche historienne : je veux pouvoir m’engager.

Notice et enquête : Laurent Robert


Jacqueline Harpman

jacqueline harpman portrait

Jacqueline Harpman

La dormition des amants, Grasset, 2003

On connait la variété des sujets abordés par Jacqueline Harpman dans ses romans et ses nouvelles, où, de toute évidence, le plaisir d’inventer domine et l’imagination l’emporte de loin sur un quelconque souci d’observer le réel. Et pourtant, chacun de ces textes parfaitement fictifs en apparence recèle un double-fond et lequel : l’humanité en ses pires ou (beaucoup plus rarement) ses meilleures débordements et, sans doute aussi, mais biaisés, les pans secrets de la personnalité de son auteur. Côté utilitaire, il faut saluer le soin extrême accordé à la description d’un décor, paysages et surtout intérieurs, littéralement chevillés à l’intrigue, et à l’inscription temporelle, factuelle ou comportementale, dont Harpman règle les moindres détails avec minutie et rigueur : rien ne doit dépasser ou seulement braver les règles. Malgré un attrait certain pour l’histoire, elle ne s’est pas, pour autant, vraiment adonnée au roman historique, du moins jusqu’à La dormition des amants : pour un premier coup, un coup de maitre, qui lui a valu le prix triennal 2003 du roman en Communauté française. Avec ce roman inaugural, la voici plongée dans un nouveau genre aux lois duquel elle prend soin de se conformer pour ce qui est des événements, coutumes, savoirs ou décors, costumes, hauts faits, cérémonies… mais aussi de s’en libérer par l’imagination. Tout sera reconnaissable dans la période évoquée et pourtant rien n’y sera vrai. Il s’agit en fait d’une Histoire fantasmée où toutes les composantes sont réelles et leurs relations purement imaginaires. Entre la mort d’Henri IV et le règne de Louis XIII, l’auteure fait sauter une maille « dans l’étrange tricot du temps » et, à la faveur de l’une des imprévisibles distorsions que crée cet incident, ouvre une parenthèse impertinente pour narrer un amour désespérément chaste entre Maria Concepción, infante d’Espagne et bientôt reine de France et son plus que frère, l’eunuque Girolamo. Si Harpman reprend, pour le parfaire davantage encore, le paradigme du couple fusionnel, ni fraternel, ni incestueux, ni conjugal, cette fois, c’est pour lui ajouter la sublimation spirituelle. Mais l’intertexte requiert ici plus d’attention encore que dans les autres romans et les références à l’histoire réelle sont nombreuses, de même que les emprunts divers à la langue de l’époque. Si la règle est si constamment nommée et suivie, c’est aussi pour qu’on puisse y déroger et truffer cette geste d’anachronismes jubilatoires qui adressent au lecteur un appel suffisamment clair pour qu’il ne manque pas l’effet.

harpman la dormition des amants grasset

Harpman a choisi de situer son intrigue dans cette période parce qu’elle l’aime et que, par-dessus tout, elle en admire la langue. Elle s’est évidemment documentée par des lectures et aussi en consultant sa fille Marianne, qui est historienne. Choisissant délibérément l’après-Saint-Barthélemy, elle s’est inspirée des faits réels de l’histoire de France et d’Europe, entre le règle d’Henri IV et celui de Louis XIII, mais en s’arrogeant le droit d’en jouer librement, sans quoi il n’y aurait pas de plaisir. En ce qui concerne la langue, on ne s’étonnera pas que Jacqueline Harpman ait tenté de reconstituer autant que possible un langage plausible pour l’époque en vérifiant, par exemple, la pertinence de mots ou d’expression dans le Robert historique, sans toutefois pousser trop loin le souci d’une syntaxe du temps. Quant à l’apparat – des décors, des costumes, des parures – elle a consulté l’iconographie adéquate, se réservant toutefois d’ajouter au modèle le détail personnel propre à illuminer le tableau comme un jet de couleur inattendu qui traverse une image en noir et blanc. Si soucieuse qu’elle soit de respecter, voire répéter les (bons) usages linguistiques, Jacqueline Harpman n’a jamais éprouvé de tourment, semble-t-il, au moment de travestir quelque peu l’histoire : du moment que les happy few le perçoivent… Aurait-elle des modèles ? Aucun, à part Les trois mousquetaires.

Harpman observe la même attitude quelque peu contestataire face aux mythes. Elle s’irrite devant la persistance de certaines traditions et des rôles légendaires. Elle veut briser la litanie, interroger les contextes, imainer d’autres possibles, ce qu’elle a réussi dans La lucarne, à propos d’Antigone, de Marie la vierge et de Jeanne d’Arc. Raconter les mêmes événements que ceux que tout le monde connait par la rumeur mais autrement, elle trouve cela très excitant.

Notice et enquête : Jeannine Paque


Armel Job

armel job

Armel Job

Le conseiller du roi, Laffont, 2003

Printemps 1950. La Belgique est au bord de la guerre civile. Abdication ! Les villes wallonnes conspuent le roi Léopold et plus encore, Liliane Baels, la roturière qu’il a épousée pendant la guerre. Au fond des Ardennes, Henri Gansberg  van der Noot, le conseiller du roi, négocie et tire le lapin. Voilà qu’il séduit Aline, la fille du garde-chasse, en fait sa maitresse, l’installe dans sa gentilhommière. Aline… Liliane… Bientôt, des injures s’étalent sur les murs de la résidence. Une nuit,  le conseiller tombe nez à nez avec l’insulteur. Il le tue. Que faire ? Il demande l’aide de ses domestiques. Dès lors, tout lui échappe, à commencer par le cadavre… L’homme le plus influent du royaume n’est plus qu’un jouet entre les mains de ceux-là qu’il croyait le mieux connaitre. D’une oreille distraite, il écoute le roi. Que lui importe le trône désormais ? Enfin, le roi cède la place à son fils. Le conseiller va pouvoir s’occuper de sa conscience. Mais voilà qu’on l’approche pour participer à l’assassinat du député communiste Lahaut…

job le conseiller du roi

Les fausses innocences, Laffont, 2005

Dans son dernier roman, Armel Job recourt une nouvelle fois à la technique de la toile de fond historique. Cette fois, ce sont les Cantons de l’Est en 1962 et, plus loin derrière, l’Allemagne coupée en deux, le rideau de fer… Lorsque Mathilda Stembert vient déclarer la mort de son mari, décédé accidentellement en Allemagne de l’Est, le bourgmestre du village, Roger Müller, sait qu’elle ment. La veille, dans la nuit, il a convaincu le docteur Stembert de ne pas quitter sa femme pour rejoindre sa maitresse allemande. Roger Müller va-t-il ordonner une enquête comme son devoir l’exige ou accepter les dires de Mathilda dont il est épris depuis l’enfance ?

job les fausses innocences

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
J’ai une attirance pour les années 1950 et 1960. J’en ai gardé les impressions si vives de l’enfance, non seulement à travers ce que j’ai vécu dans le milieu modeste et rural où je suis né, mais, plus encore, à travers les récits que faisaient les adultes des événements passés de leur vie, comme la guerre. Tous avaient leur épopée. Mon père avait fait la drôle de guerre, la campagne des 18 jours, il s’était évadé à la capitulation. Il y avait autour de nous des hommes qui avaient été prisonniers, résistants, déportés ou simplement qui s’étaient cachés dans les bois au prix de mille astuces. Les femmes avaient suppléé à tout. Après la guerre, les gens n’avaient plus rien. Ils avaient dû embrasser cent professions aussi éphémères les unes que les autres. La plupart restaient pauvres mais ils se battaient pour un monde meilleur.

Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
Le sujet du Conseiller du roi, c’est le drame intime de cet homme, ce n’est pas la Question royale. Du coup, la composition de mon roman ne demandait pas une documentation très fouillée. Bien entendu j’ai lu des ouvrages sur la Question royale. J’ai établi une chronologie rigoureuse, au jour le jour. Pour certaines évocations, j’ai consulté la presse de l’époque.

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Non, je n’ai pas choisi de langue particulière, bien que je sois très attentif à ne pas commettre d’anachronismes. Par exemple, cela m’importe que le mot « permanente » remplace « indéfrisable » à partir de 1949.

Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
Du fait que l’histoire ne me sert que d’arrière-plan, le risque de collision n’existe pas réellement. J’essaie d’utiliser les événements historiques comme la métaphore de l’intrigue particulière du roman. Par exemple, le conseiller est sous la coupe d’une jolie femme, comme le roi l’était sans doute de la princesse de Réthy ; le conseiller tue un homme le jour où les troubles provoquent la mort de manifestants ; le conseiller est assassiné au même moment que le député Lahaut. La métaphore, pourrait-on dire, consiste à magnifier une chose en la rapportant à une autre plus éloquente mais probablement plus artificielle. C’est cela le jeu que je voulais établir entre le récit et l’histoire.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
Je ne suis prêt à aucune trahison. Mes faits historiques que j’ai rapportés sont exacts. Du moins c’était mon intention.

Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?
En ce qui concerne les modèles, je ne considère pas que mon roman soit historique stricto sensu. Je n’ai d’ailleurs pas l’intention d’écrire ce genre de roman !

Notices et enquête : Christian Libens


Françoise Mallet-Joris

Françoise Mallet-Joris

Françoise Mallet-Joris

Les personnages, Julliard, 1961
Marie Mancini, le premier amour de Louis XIV, Hachette, 1964
Trois âges de la nuit, Grasset, 1968, rééd. Labor, coll. « Espace Nord », 1996
Jeanne Guyon, Flammarion, 1978
Les larmes, Flammarion, 1993, rééd. J’ai lu, 1995
La maison dont le chien est fou, Flammarion/Plon, 1997
Portrait d’un enfant non identifié, Grasset, 2005

On a l’embarras du choix si l’on veut questionner Françoise Mallet-Joris à propos du roman historique. En effet, parmi une bibliographie qui compte plus de trente titres, figurent au moins sept volumes dévolus à l’histoire. Un recueil de nouvelles, Trois âges de la nuit, est le produit de recherches que l’auteure a consacrées à la prolifération des accusations de sorcellerie entre le 15e et le 17e siècles. Quatre romans couvrent une période qui va de la fin du 16e siècle au 18e siècle. Les personnages raconte la vie de Louise de La Fayette, dame d’honneur à la cour et favorite de Louis XIII, belle-sœur de l’auteure de La princesse de Clèves. Il s’agit d’un vrai roman où Mallet-Joris imagine mobiles, actes, pensées et conversations de l’héroïne, vue le peu de faits attestés de sa vie réelle. Dans Marie Mancini, le premier amour de Louis XIV, au contraire, les données étaient déjà là, puisque la protagoniste a laissé des écrits : à la fin de sa vie, celle-ci a relaté, entre autres, l’amour adolescent partagé avec le jeune Louis qui ne l’épousera pas et dont elle refusera plus tard de devenir la maitresse. Mallet-Joris a utilisé ces informations premières puis fait des variations sur une histoire vraie, y introduisant par exemple des dialogues et des attitudes prises sur le vif. Jeanne Guyon tient peut-être davantage de l’essai que du roman historique. Comme on avait déjà beaucoup écrit sur le sujet, l’écrivaine s’est efforcée ici de tirer au clair les pans restés obscurs de cette histoire de Jeanne qui, à l’articulation des 17e et 18e siècles, fut accusée d’hérésie et emprisonnée. Elle s’est longuement documentée, tant à la Bibliothèque nationale qu’à l’Institut catholique de Paris, sur le jansénisme et le quiétisme. Il s’agit dès lors d’un travail plus scientifique, avec bibliographie et index. Plus récemment, Les larmes : voici non pas un roman historique mais un roman situé dans un passé reconstruit. C’est dire que l’imagination y va bon train. Certains personnages ont bel et bien existé, comme le bourreau Samson, mais ce sont des personnages secondaires destinés à donner du relief aux autres ou à les rendre crédibles par contamination. Ce roman s’inscrit dans la suite d’un travail sur les femmes du 17e siècle qui s’étend jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, puisqu’il se situe pendant la Régence. Tout autre est l’époque où s’encadrent très précisément La maison dont le chien est fou et Portrait d’un enfant non identifié, dernier roman à ce jour : l’affaire Dreyfus fournit au premier un climat et le second explore, en arrière-fable, l’épisode des attentats anarchistes en France, s’attarde sur le phénomène Bonnot puis sur les prémices de la Première guerre mondiale.

Sans être à proprement parler historiques, ces romans comportent de longs passages quasi didactiques sur l’air du temps, inspirés à l’auteure par de nombreuses lectures de mémoires, de travaux scientifiques ou de reportages.

Mallet-Joris ne cherche pas à reproduire une improbable langue de l’époque proche ou lointaine qu’elle évoque, mais elle évite certains mots ou expressions qui dénoteraient. Elle tient autant que possible à être fidèle à la vérité historique mais consent assez volontiers à l’estomper. La période de l’histoire qu’elle préfère pour son propre plaisir de lecture est le 16e siècle ou, en tout cas, l’avant-Louis XIV. Elle considère que La semaine sainte d’Aragon ou Paulina 1880 de Jouve sont de véritables romans historiques : sachant que le contexte spatio-temporel est authentique, on y apprécie la qualité d’une intrigue totalement imaginaire. Françoise Mallet-Joris, manifestement, aime les romans historiques qu’elle lit « avec un œil perçant ». Le modèle, pour elle, ce serait Fortune de France de Robert merle qui amalgame parfaitement peinture d’époque et saga familiale.

Jeannine Paque


Diane Meur

Diane Meur

Diane Meur

La vie de Mardochée de Löwenfeld, écrite par lui-même, Sabine Wespieser, 2002

Dans un petit État du Saint-Empire roman germanique du 14e siècle, Mardochée, le fils cadet, est destiné à la carrière d’évêque. Mais son ainé ayant disparu, c’est à lui que reviendra la succession du père ; il y trouve des avantages. Cependant Rodolphe reparait et Mardochée est contraint de s’enfuir. L’errance sans fin devient apprentissage, affectif et sentimental autant qu’intellectuel, découverte de milieux variés, celui des truands comme celui des moines. Il rencontre quelques personnages clés, réels comme Maitre Eckhart ou Guillaume d’Ockam, ou fictifs, son maitre Venetius. Il s’initie aux trois religions du Livre. Tout est opportunité de s’instruire, l’étude des manuscrits comme les péripéties de la vie sur les chemins d’Europe. Au soir de sa vie, il devient le narrateur de son existence, dans un récit où se conjoignent mélancolie et ironie tragique, roman d’initiation et roman picaresque.

meur la vie de mardochée

Le prisonnier de Sainte-Pélagie et La dame blanche de la Bièvre, Labor, coll. « Espace Nord Zone J », 2003 et 2004

Vers 1840, dans le Paris d’avant Haussmann, une bande de gamins des rues, les Enragés, sans parents ni famille, honnêtes et surtout solidaires, s’est établie aux alenteours de la rue Mouffetard et y survit d’expédients. Cela donne deux romans pour jeunes, pleins de rebondissements, dans la meilleure tradition du roman d’aventures. Dans Le prisonnier de Sainte-Pélagie, les Enragés aident le jeune Martin à retrouver son père pourchassé par la police pour avoir participé à des mouvements de révolte sociale à Lyon ; grâce à un plan audacieux, ils le font évader de la terrible prison.
Le long de la Bièvre, quatre meurtres ont eu lieu, précédés de l’apparition mystérieuse d’une dame blanche. Les Enragés vont, surpassant par là la police, comprendre qu’il s’agit d’une vengeance pour des injustices graves commises des années auparavant.

meur le prisonnier de sainte pelagie

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
Je n’ai pas « choisi » la monarchie de Juillet pour les Enragés, car il s’agissait d’une commande dans le cadre d’une série. Toutefois, il se trouve que je baignais alors dans cette période, tant par mes gouts littéraires que par mon mémoire de maitrise ; Même antériorité du travail « scientifique » dans Mardochée : mes traductions (Auerbach, Carruthers, Heine) m’avaient plongée dans le Moyen Âge pendant plusieurs années, c’est ensuite qu’a germé le désir de transmuer en fiction ces connaissances.

Comment vous êtes-vous documentée (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
Déjà « imprégnée », j’ai complété le puzzle au coup par coup ; anciennes cartes de Paris, rapports sur les prisons pour les Enragés ; monographies, biographies, articles d’encyclopédies pour Mardochée. J’ai également glané des idées de petites scènes réalistes en lisant des études de sociologie ou d’histoire du quotidien. Les sources iconographiques, très parlantes, m’ont quelquefois inspiré un épisode que je n’avais pas prévu…

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amenée à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Une certaine simplicité était de mise pour les Enragés, destinés à la jeunesse. Mais la forme même du récit reprend volontairement celle des feuilletons en vogue à l’époque (rebondissements, fausses pistes), et peut-être aussi certains tours narratifs.
Dans Mardochée, moins encadrée, je me suis fabriqué une langue, bien plus classique que médiévale – malgré quelques « Beau sire » empruntés au roman de chevalerie. J’ai aussi forgé de pseudo-archaïsmes en détournant les mots de leur sens actuel, et glissé des expressions délibérément anachroniques dans la bouche de certains personnages. C’est bien une langue particulière, mais un pur artefact.

Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
Disons que je n’ai respecté la réalité que dans la mesure où elle m’inspirait ; l’élan de la fiction restait toujours premier. Un exemple très simple : les distances (spatiales) sont toujours surévaluées, on marche, on galope, on rame interminablement, alors que l’action, dans les Enragés du moins, se concentre en fait dans un mouchoir de poche.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
Étant de formation universitaire, j’ai conscience que la vérité historique n’est pas une donnée première mais le fruit d’un très long travail d’interprétation et d’approfondissement. Un roman, dans ce qu’il a d’assertif et de clos, trahit forcément la vérité historique. J’espère et je suppose que le lecteur le sait.

Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?
Dumas et Yourcenar, si je peux me permettre cet étrange rapprochement…

Notices et enquête : Joseph Duhamel


François Pirart

francoise pirart

Françoise Pirart

La fortune des Sans-Avoir, La renaissance du livre, 2004

Geoffroy Sans Avoir a 13 ans, en cette année 1040, lorsque débarque chez lui son oncle, Helmold, un homme instruit de retour d’un long voyage. Il lui raconte sa propre histoire et celle de ses parents. Comment, jadis, jeunes chevaliers promis à un bel avenir, ils ont été chassés par un seigneur cruel et cupide. Il tient aussi sur l’univers et la religion des propos scandaleux pour l’époque. Il apprend à lire et à écrire à son neveu qui, après sa disparition, quitte son village dévasté par une épidémie pour aller venger les siens. Il faut successivement la route avec un marchand de peaux, des voleurs et un bossu. On ne dira pas ce qu’il advient mais seulement que l’héroïne de la deuxième moitié de cet ample et passionnant roman est Mathilde, la fille de Geoffroy qui, elle aussi, va devoir se battre pour enfin trouver sa… bonne fortune. Cette suite complète la première partie publiée il y a dix ans et remaniée pour cette édition.

pirart la fortune des sans avoir

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
Au départ, je ne m’intéressais pas particulièrement au Moyen Âge. J’ai choisi cette époque car je voulais écrire un roman se déroulant dans un village arriéré et pauvre avec des personnages analphabètes. L’histoire commence en 1040 parce que je trouvais intéressant que mon personnage, Geoffroy Sans Avoir, qui a 13 ans, soit né en 1027, soit l’année où a été décidée la trêve de Dieu en vertu de laquelle on ne peut plus se battre le jour du Seigneur.

Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
Il y a dix ans, lors de l’écriture de la première partie, je m’étais fortement documentée, principalement en bibliothèque. En fait, je m’étais aperçue avoir été mal inspirée en choisissant cette époque coincée entre les grandes invasions et les premières Croisades.
N’étant pas historienne, je pense que mon livre est d’avantage un roman sur fond historique qu’un roman historique, genre par lequel je ne suis pas vraiment attirée. Je ne veux pas, en effet, reconstituer l’époque de manière didactique, en racontant dans le détail comment les gens vivaient, s’habillaient, ce qu’ils mangeaient etc., même s’il est fondamental que le lecteur se sente dans ce temps-là. Le choix de celui-ci m’a par exemple conduite à écrire d’une autre manière les dialogues. Ils possèdent une résonance différente, ils ont quelque chose de plus rude, de plus archaïque. L’aspect documentaire, pour moi, consiste seulement à planter le décor. À partir du moment où je choisis des personnages, il faut qu’ils prennent vie dans un environnement qui soit plausible. Si Saint-Vairant, le village fictif où vit la famille du héros, se trouve dans le Jura, l’histoire se déroule plutôt en Bourgogne. Je voulais en effet que mon personnage passe par Cluny dont l’abbé, Odilon de Mercoeur, est un personnage très puissant à l’époque.
J’ai tenté de respecter la manière dont les moines et les convers s’expriment. Tous les autres lieux cités, villages, hameaux et lieux-dits sont imaginaires. Pontaillon, la principale ville, c’est par exemple Dijon. Je n’avais pas envie de me voir confrontée à des historiens contestant certains éléments. Mais je trouve intéressant de mêler des choses vraies à de la fiction. C’est un enrichissement pour le roman. Par exemple l’épidémie qui ravage la région est inventée. C’est en réalité la variole. La peste n’est apparue qu’en 1348 et je n’ai pas pris la lèpre car je voulais éviter une maladie qui fasse trop cliché. La deuxième partie, qui met en scène Mathilde, me permet d’aborder la question de la condition de la femme à cette époque.

Notice et enquête : Michel Paquot


Irène Stecyk

Irène Stecyk

Irène Stecyk

La Balzac, Olivier Orban, 1992

Ce n’est pas le dernier titre de cette virtuose du roman historique mais, à mes yeux, le plus beau. Celui où elle a poussé le plus loin, avec autant d’acuité que d’émotion, l’art d’habiter son personnages, de s’en imprégner intensément jusqu’à coïncider avec lui.

Ce roman vrai d’Eveline Hanska, elle en a écrit les premières pages l’été 1984, dans les jardins du château de Saché où elle venait de visiter le musée Balzac et avait ressenti un choc devant les images de Mme Hanska et de son château en Ukraine, le pays d’où venait son père, qui le lui racontait avec passion.

L’étincelle, puis sept ans de travail, d’un compagnonnage vibrant qui touche au dédoublement. L’amour entre Eveline Hanska, « l’étrangère », et le magnifique auteur de La comédie humaine, qui les éblouit, les déchira, les lia jusqu’à la mort de Balzac, semble respirer dans ce livre où la ferveur ne verse jamais dans les pièges du sentimentalisme et de la facilité.

Née à Liège en 1937, bibliothécaire, secrétaire des années durant d’Alexis Curvers, Irène Stecyk n’avait encore publié qu’un recueil de poèmes aux accents lyriques, Les monstres sympathiques, quand son premier roman, Une petite femme aux yeux bleus, obtint sur manuscrit le prix Rossel 1972 avant de paraitre chez Fayard. Elle y donnait voix, chair et âme à la marquise de Brinvilliers, réfugiée dans un couvent de Liège mais que la justice traque… D’emblée, elle affirmait son talent dans le domaine périlleux du roman historique et réussissait une subtile alliance entre l’étude approfondie et l’invention sensible, le souci d’exactitude et les libertés de l’intuition. Suivrait Mazeppa, prince de l’Ukraine (Balland, 1981, prix quinquennal du roman historique), où elle nous fait vivre la destinée tumultueuse d’un chef nationaliste, dressé contre le pouvoir moscovite. Puis La Balzac (Olivier Orban, 1992, prix du Conseil de la Communauté française), prenante évocation d’Eveline Hanska et de Balzac, détaillée plus haut. Enfin, La fille de Pierre (La Renaissance du livre, 2001), vivant portrait de la princesse impériale Elisabeth Pétrovna, fille de Pierre le Grand.

Une seule fois, Irène Stecyk s’est aventurée dans la pure fiction : Perle morte (Le cri/Vander, 1982) sonde l’ambiguïté et la complexité des sentiments et des relations humaines, révélées par le suicide d’une jeune femme nommée Perle.

1-2 Choix du sujet et méthode de travail
Chacun de mes romans est né d’une sorte de coup de foudre. À travers l’histoire, un personnage captive mon attention, occupe mon esprit, m’obsède. Le travail de documentation peut alors commencer. Dans mon cas, rien de très systématique. Rassembler un grand nombre d’ouvrages, les lire attentivement. Si on s’ingénie à découvrir de multiples détails, si on n’hésite pas à confronter des points de vue contradictoires, ce travail peut prendre énormément de temps.
Il est aussi essentiel d’approcher les villes et les lieux où ont vécu les personnages. Même métamorphosées par le temps, les anciennes habitations, quand par chance elles existent encore, gardent parfois quelques traces de ceux qui y sont passés. Ainsi Balzac, si présent au château de Saché, ou l’impératrice Elisabeth Pétrovna, faisant véritablement corps avec la ville de Saint Pétersbourg.

4. Réalité historique et vérité romanesque
Pour transformer créatures et faits historiques en matière romanesque, l’écrivain devra obligatoirement parvenir à les intérioriser, à s’en emparer, à les faire siens. Même s’il reste fidèle à la réalité connue, un roman sera toujours une interprétation. La providence du romancier réside dans le mystère qui enveloppe les êtres humains. Leurs actes peuvent être publics, leurs situations parfaitement établies, ils peuvent multiplier les déclarations, se raconter, se confesser, ils n’en conserveront pas moins une part de secrets. La vérité, c’est que leur univers comportera souvent un labyrinthe de chemins hypothétiques où l’écrivain pourra se hasarder à les suivre. J’ai toujours pensé qu’écrire un roman, c’est rendre vie à des ombres. Qu’on choisisse ses héros dans l’actualité, dans sa propre vie ou dans l’histoire, la part d’imagination restera à peu près identique. Sans quoi il n’y aurait pas de roman.

5. Inventer pour éclairer et non trahir
L’histoire me parait si riche, elle laisse tant de place au désir d’inventer, qu’il est inutile de la trahir. Bien entendu, choisir la part la plus légendaire d’un événement peut sembler souhaitable à un romancier. Et pourquoi non ? La légende aussi fait partie de l’histoire. Souvent tout est dans l’éclairage. Il suffit d’un petit décalage dans le temps, d’une simple interrogation venue à propos, et le monde qu’on décrit change ou semble changer. Le plus scrupuleux des romanciers doit pratiquer aussi u certain art de l’illusion. Parlant de la marquise de Brinvilliers, je n’ai pas voulu chercher en elle l’empoisonneuse des livres d’histoire mais bien « la petite femme aux yeux bleus » entrevue dans certains commentaires de ses contemporains. Quand je prête des rêves à Honoré de Balzac ou des projets à Elisabeth Pétrovna, je n’ai aucunement le sentiment de les trahir. Simplement, ils font partie de mon univers. À moins que ce soit moi qui fasse partie du leur.

6. Plutôt des modèles, de grandes admirations
Je ne crois pas avoir de modèles, du moins je n’en suis pas consciente, mais j’éprouve une grande admiration pour la façon dont certains écrivains utilisent les ressources de l’histoire. Gertrude von Le Fort, par exemple, qui réussit à s’inspirer de personnages aussi célèbres que Charles Quint ou Marie-Antoinette sans jamais les nommer, laissant visiblement à l’érudition de son lecteur le soin de les reconnaitre dans le dédale des faits et des précisions dont elle use. Beaucoup d’admiration aussi pour La semaine sainte d’Aragon (qui se défendait d’avoir écrit un roman historique), pour Marguerite Yourcenar, pour Jean Schlumberger dans Le lion devenu vieux. Et pour beaucoup d’autres.

Notice et enquête : Francine Ghysen


Bernard Tirtiaux

Bernard Tirtiaux

Bernard Tirtiaux

Le passeur de lumière, Denoël, 1993, rééd. « Folio », 1995
Les sept couleurs du vent, Denoël, 1995, rééd. «Folio », 1997
Le puisatier des abîmes, Denoël, 1998, rééd. « Folio », 2000
Aubertin d’Avalon, Lattès, 2002, rééd. Le livre de poche, 2004

Le passeur de lumière plonge dans l’univers des artisans qui ont développé l’art du vitrail. Nivard de Chassepierre est envoyé par l’ordre des Templiers dans des contrées lointaines à la recherche des formules et matières qui permettent de colorer le verre. Ce récit d’aventures aux rebondissements multiples et… colorés qui part de Huy explore le monde artistique du 12e siècle et les idéaux qui le traversent pour ramener son héros sur les chantiers des grandes cathédrales. Bernard Tirtiaux est aussi l’auteur de Les sept couleurs du vent qui est consacré aux charpentiers et facteurs d’orgue de la Renaissance tandis qu’Aubertin d’Avalon revient au 12e siècle aux côtés d’un sculpteur dans l’univers des cathédrales. Sans oublier Le puisatier des abîmes qui relate le destin tourmenté d’un savant qui aurait, dans la première moitié du 20e siècle, mis au point une méthode révolutionnaire de traitement des déchets.

tirtiaux aubertin d avalon

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
Pour Le passeur de lumière, le choix de la période a été dicté par l’histoire du développement du vitrail qui prend son envol au 12e siècle. Je n’ai pas choisi un personnage historique mais comme dans tous mes romans, j’ai créé un personnage imaginaire sur base d’un jeu d’indices dans un contexte donné, qui est ici celui des maitres verriers mosans.

Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
Tout commence avec un sujet qui me parle. Ici, c’est la lumière. Ma passion du travail du verre, qui est aussi mon métier, m’a conduit à faire des recherches et m’a donné des clés. Sur la base de cette pratique, j’ai été à la rencontre de documents tels que les écrits de Saint Bernard, du moine Théophile ou de Suger.

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Je suis un homme des couleurs et de la musique des mots. Mon écriture est travaillée d’abord avec la voix. Je marmonne souvent en écrivant. Mes lectures d’œuvres de l’époque m’influencent, j’aime les mots obsolètes pour autant qu’ils chantent, et non par archaïsme.

Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
Mes romans sont issus des trous de l’histoire. À chaque fois, une énigme. Comment ont été élaborés les verres colorés ? Au départ de ce mystère, des personnage issus de mon imaginaire prennent corps et tissent leur vie propre. Le contexte historique est secondaire, même si je vérifie ensuite si le récit s’intègre dans ce contexte. C’est pour ça que mes romans n’ont pas de suite comme certains lecteurs s’y attendraient. Cette démarche ne m’intéresse pas.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
Les historiens sont les premiers à trahir l’histoire. Mais qui trahit quoi ? Parfois le faussaire est plus proche de la vérité. Je me documente, mais je prends peu de notes, j’exploite ma mémoire. Je ne cherche pas à être exhaustif ni à décrire la vie quotidienne d’alors. En fait, la recherche de la justesse m’importe plus que la vérité absolue. C’est ce qui fait que mes personnages sont très actuels. Je cherche à écrire quelque chose qui touche, qui ne soit pas vain.

Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?
Si j’ai eu de plaisir à lire Dumas, ce n’est pas tant pour l’Histoire que pour ses histoires, pour les tirades, le rêve. Mais je ne suis pas un grand lecteur et les modèles m’ennuient sauf s’ils sont des personnages créés par des écrivains tels que Dostoïevski ! Les écoles et les catégories de genres m’intéressent peu. J’ai souvent le sentiment d’écrire hors des sentiers battus, je travaille sans calcul. Je prends la plume avec ce que je vis.

Notice et enquête : Thierry Detienne


Nicole Verschoore

nicole verschoore

Nicole Verschoore

Les parchemins de la tour, Le Cri, 2004

« Politique et passions 1830 » : le sous-titre inscrit d’emblée le roman de Nicole Verschoore dans l’actualité et l’histoire.

Edmond Beaucarne (1807-1895) est le grand-oncle de l’arrière-grand-mère de la narratrice. À travers la lecture de ses textes, qui subsistent dans les archives familiales, celle-ci se sent des affinités électives avec cet homme qui traversa presque tout le 19e siècle. Au point de devenir elle-même Edmond Beaucarne et de réécrire son histoire sous la dictée, l’histoire de la naissance de la Belgique, des balbutiements du royaume.

Après une enfance solitaire à Eename, des études à Alost puis à Gand, Edmond devient un rédacteur du journal d’opposition Le catholique des Pays-Bas. À 23 ans, il vit au cœur des passions qui suscitent la révolution de 1830. Mais une passion occulte l’autre : il n’arrive pas à faire exister l’amour qu’il éprouve pour Hortense, puis pour Eudoxie, sa servante, et enfin pour Isabelle, au crépuscule de sa vie. Ce vieil homme célibataire, bourgmestre d’Eename, poursuit inlassablement ses recherches dans sa tour d’ivoire…

verschoore les parchemins d ela tour

Pourquoi avoir choisi cette période (ce personnage historique) ?
J’ai deux raisons majeures : d’abord parce que le passé m’est cher, et que je désire sauvegarder ce qui s’oublie ou est déformé par l’interprétation actuelle. Commencer par la fin du 18e siècle et poursuivre tout au long du 19e siècle me semblait inévitable. Ensuite, pour retrouver l’homme (la femme et l’enfant) que nous avons été, que nous sommes toujours. C’est une recherche ou une affirmation d’identité, pas de discrètes retrouvailles avec la sensibilité, la pensée, l’ambiance de vie et l’idéalisme du 19e siècle belge (mais, oui, l’idéalisme, pourquoi serions-nous gênés de prononcer le mot ?). Dans mon enfance et dans mon adolescence, mon arrière-grand-mère Augusta Beaucarne avait gardé de l’oncle Edmond un souvenir délicieux, et ses histoires du bourgmestre, de sa tour et de la grande maison de ses parents reflétaient tant d’amour et de quotidien, que nous qui l’écoutions passions avec elle dans le passé, observant et sentant tout ce qu’elle suggérait.

Comment vous êtes-vous documenté (lectures ciblées, « imprégnation » intensive, fiches…) ?
J’ai travaillé depuis trente ans sur le 18e et le 19e siècles. J’ai été invitée et j’ai parlé à plusieurs colloques. J’ai publiée des portraits d’auteurs oubliés et de publications oubliées en Flandre à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle. Enfin, j’ai eu dans la famille des grands parents et des parents qui parlaient du siècle passé et de l’Histoire de la Belgique (avec un H majuscule !).

Le sujet que vous avez choisi vous a-t-il amené à adopter une langue particulière (archaïsmes…) ?
Certainement, mais avec juste mesure. Ainsi, le langage du jeune passionné de la révolution du 1830 est celui que j’ai lu dans Le catholique des Pays-Bas (1829-1830) et dans la minuscule notice biographique de mon héros Edmond Beaucarne.

Le voyage de 1832-1833 s’inspire du langage sentimental de l’époque (Belle de Charrière, Benjamin Constant).

À partir des chapitres sur le choléra, le travail d’Anspach à Bruxelles, les travaux de voûtement de la Senne et de l’égyptologie, le langage est celui de la deuxième partie du 19e siècle belge.
Enfin, pour les passages intimes de la fin du livre, j’ai essayé d’écouter ma mémoire et de suivre ce qu’il y avait de plus classique et de plus vrai dans la littérature qui reste sans date, de Flaubert à Proust.

Comment avez-vous concilié l’aspect documentaire et l’imaginaire lié à la fiction ?
L’imaginaire a été le premier but : retrouver la vie quotidienne et la passion de mon héros. Mais cette vie dépend de la réalité quotidienne, donc de ce qui a été. Je désirais que tout soit vrai, et j’ai beaucoup lu et vérifié afin que chaque détail soit exact.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité historique au nom de la vérité romanesque ?
Dans Les parchemins de la tour ce fut inutile de trahir. J’ai pu écrire ce que je crois être vrai. Par contre, j’ai un réel problème dans la deuxième partie de ma trilogie : le lecteur actuel ne comprend plus certaines données de la politique de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. En écrivant, je dois éviter de susciter des réactions qui sont celles d’un lecteur actuel, confronté à une réalité très différente de celle de mes personnages. Là il faudra être prudente. Espérons que je ne devrai ni trahir ni mentir.

Avez-vous des modèles dans le domaine du roman historique ? Lesquels ?
Beaucoup de modèles, mais je ne peux pas les énumérer. Cela fait trente ans que je lis. Que dire ? J’ai lu tout Flaubert, Balzac, Zola, Maupassant, Proust, Koestler… Tous sont « historiques ». J’en oublie…

Notice et enquête : Nicole Widart


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°137 (2005)