Des romans ancrés dans l’histoire

histoire illu

À tra­vers des romans his­toriques ou des « romans dans l’histoire », de nom­breux auteurs d’aujourd’hui explorent le passé. Et le pub­lic les accom­pa­gne sou­vent avec fer­veur. Le Car­net a mené l’enquête pour voir com­ment le gout de l’histoire prof­i­tait à la lit­téra­ture.

En lit­téra­ture, l’histoire a bien et bien la cote. De l’Egypte anci­enne à l’épopée, de Napoléon en pas­sant par la vie quo­ti­di­enne au Moyen Âge, nom­breux sont les romans à suc­cès qui puisent leur matière dans l’évocation d’un passé plus ou moins loin­tain. En Bel­gique aus­si, les œuvres à car­ac­tère his­torique se sont mul­ti­pliées ces derniers temps, presque sans qu’on y prenne garde, mais ren­con­trant sou­vent une large adhé­sion du pub­lic. L’autre Corse, d’Yvon Tou­s­saint, que nous avons évo­qué dans notre n°135, fig­ure par­mi les meilleures ventes en Wal­lonie et à Brux­elles, Elis­a­beth ou la dérobade amoureuse de Thilde Bar­boni fai­sait par­tie des final­istes du dernier prix Rossel et les romans de Bernard Tir­ti­aux, pour ne citer que ces quelques exem­ples, sont des best sell­ers dans les class­es du sec­ondaire. Le phénomène n’est pas neuf. Au 19e siè­cle, les écrivains ont sou­vent fiat appel à l’histoire pour y trou­ver des sujets lit­téraires qui jus­ti­fient ou exal­tent l’existence du jeune État belge. Aus­si, La légende d’Ulenspiegel, chef‑d’œuvre de Charles De Coster, « fait l’apologie de la lib­erté nationale » (Cécile Van­der­pe­len, « Roman his­torique », dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala, Dic­tio­n­naire du lit­téraire, PUF, 2002). Et pour l’anecdote, on se rap­pellera que c’est à un roman de Hen­ry Car­ton de Wiart met­tant en scène les démêlés de la ville de Liège avec Charles le Téméraire que celle-ci doit son surnom de « Cité ardente » : une appel­la­tion qui remonte à 1905, année où fut pub­lié le roman en ques­tion.

Le moment était venu de faire le point sur cette abon­dante pro­duc­tion. Mais com­ment l’aborder ? Le mieux nous a sem­blé d’interroger les auteurs eux-mêmes. Encore fal­lait-il les choisir. Un rapi­de repérage dans la bib­li­ogra­phie de ces cinq dernières années nous a per­mis de retenir une dizaine d’auteurs. Nous avons en out­re « repêché » des livres plus anciens (tels ceux de Mal­let-Joris, Com­père ou Irène Ste­cyk) qui nous parais­saient par­ti­c­ulière­ment sig­ni­fi­cat­ifs ? Avec un regret, c’est que cer­tains d’entre eux, récem­ment réédités à la Renais­sance du livre, sont rede­venus indisponibles actuelle­ment à cause de la fail­lite de cet édi­teur.

Dans le Dic­tio­n­naire du lit­téraire, Cécile Van­der­pe­len définit le roman his­torique comme un « sous-genre du roman où des per­son­nages et des événe­ments his­toriques non seule­ment sont mêlés à la fic­tion mais jouent un rôle essen­tiel dans le développe­ment du réc­it ». À s’en tenir à cette déf­i­ni­tion, on risquait cepen­dant de devoir écarter des textes où l’histoire tient sim­ple­ment lieu de décor, sans qu’y appa­rais­sent néces­saire­ment des fig­ures ou des événe­ments dont l’historiographie a gardé la trace. À côté d’un Charles le Téméraire réin­ven­té par Gas­ton Com­père, le per­son­nage de Nivard de Chas­sepierre, imag­iné de toutes pièces par Bernard Tir­ti­aux ou celui de Geof­froy Sans-Avoir conçu par Françoise Pirart devaient eux aus­si avoir leur place. Plus que toute clas­si­fi­ca­tion nous impor­tait de voir com­ment les romanciers que nous avons inter­rogés ont tra­vail­lé à par­tir de la matière his­torique. Pour per­me­t­tre les com­para­isons, nous avons posé à cha­cun d’eux les mêmes ques­tions :

  1. Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
  2. Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
  3. Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
  4. Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
  5. Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
  6. Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?

On décou­vri­ra leurs répons­es dans les pages qui suiv­ent. Et l’on ver­ra que si plusieurs auteurs refusent pour leur pro­pre compte l’appellation de « roman his­torique » au prof­it de « roman dans l’histoire », tous s’accordent pour voir dans celle-ci un fab­uleux vecteur d’imaginaire.

Carme­lo Virone
(avec la col­lab­o­ra­tion de Francine Ghy­sen pour la pré­pa­ra­tion du dossier)

Thilde Bar­boni
Yves Cal­dor
Gas­ton Com­père
Vin­cent Engel
Jacque­line Harp­man
Armel Job
Françoise Mal­let-Joris
Diane Meur
Françoise Pirart
Irène Ste­cyk
Bernard Tir­ti­aux
Nicole Ver­schoore


Thilde Barboni

thilde barboni

Thilde Bar­boni

Eliz­a­beth ou la dérobade amoureuse, Luce Wilquin, 2004

L’enfance, l’accession au trône et le règne d’Elizabeth Ière d’Angleterre ne sont pas, dans le roman de Thilde Bar­boni, pré­textes à recon­sti­tu­tions à grand déploiement. Tout se passe dans le huis clos des cham­bres et des palais, des cel­lules lugubres de la Tour de Lon­dres, des cor­ri­dors bruis­sant d’intrigues de cour, de froisse­ments d’étoffes, de petites phras­es et de regards savam­ment pesés, de com­plots et de trahisons. Tout se passe surtout dans le for intérieur d’Elizabeth Tudor, reine d’exception, grande poli­tique nour­rie de la lec­ture des clas­siques et de Machi­av­el, à qui le des­tin trag­ique de sa mère enseigna qu’il lui fal­lait brid­er sa sen­su­al­ité pour accéder et se main­tenir au pou­voir, endoss­er la roy­auté comme on endosse un rôle au théâtre, et ne jamais laiss­er les sen­ti­ments pren­dre le pas sur l’intelligence, quitte à y sac­ri­fi­er une part d’elle-même. Procé­dant par imprég­na­tion en alter­nant sou­ple­ment la pre­mière et la troisième per­son­ne, la nar­ra­tion con­stru­it un sus­pense psy­chologique prenant artic­ulé autour de la dual­ité d’Elizabeth : le con­flit intime de l’être et du paraitre, de la femme et de la sou­veraine.

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
C’est une con­jonc­tion de fac­teurs. La péri­ode élis­abéthaine, son his­toire, sa lit­téra­ture et sa musique, me fasci­nent. J’ai beau­coup écrit sur Shake­speare. Eliz­a­beth est l’un des derniers princes de la Renais­sance, au sens large, et cette péri­ode me pas­sionne égale­ment. Si bien que j’ai lu, au départ plus par intérêt per­son­nel que dans la per­spec­tive d’un livre à écrire, beau­coup de biogra­phies d’Elizabeth. Étant psy­cho­logue de for­ma­tion, c’est surtout sa per­son­nal­ité qui m’intéressait. Il se fait que ces ouvrages, fort bien faits par ailleurs, se con­clu­aient tous par : cette femme reste une énigme, nous ne parvien­drons jamais à l’expliquer. Cela m’a piquée au vif et m’a don­né envie d’écrire sur elle.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­tée (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
J’ai lu beau­coup de livres et con­sulté beau­coup de doc­u­ments. De nom­breux détails pas­sion­nants relat­ifs à la vie quo­ti­di­enne ne fig­urent pas dans le roman parce qu’ils auraient fait éta­lage d’érudition. Mais ils m’ont aidée à m’imprégner de l’époque. À force de fréquenter les biogra­phies, je me suis aperçu qu’il leur man­quait quelque chose d’essentiel. Les his­to­riens font leur méti­er, ils présen­tent les faits dans une chronolo­gie rigoureuse. Ce qui man­quait, c’était une décon­struc­tion de la chronolo­gie. Chaque être humain met con­stam­ment ce qu’il vit en rap­port avec son passé et avec le futur où il se pro­jette. Les tem­po­ral­ités se chevauchent, des épisodes vécus auront un reten­tisse­ment des années plus tard. Ce qui m’intéressait, c’était de faire se crois­er ces tem­po­ral­ités. Cer­taines réac­tions d’Elizabeth ne peu­vent pas s’expliquent autrement.

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amenée à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Dans un pre­mier temps, je me suis plongée dans les comptes ren­dus d’audience de l’époque pour voir com­ment on s’adressait à la reine, com­ment elle répondait… Je pen­sais m’en inspir­er pour restituer le céré­mo­ni­al de la cour et mes pre­miers dia­logues furent écrits dans cet esprit. Après coup, je me suis aperçue que cette langue chargée inter­po­sait un boucli­er entre le lecteur et l’époque. Et j’ai préféré net­toy­er le texte de ses archaïsmes pour qu’on puisse entr­er directe­ment dans la tête d’Elizabeth.

Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
C’est un des romans les plus dif­fi­ciles que j’aie écrits dans la mesure où il demandait une grande dose d’intuition et d’empathie – je ne veux pas dire que je me suis iden­ti­fiée, il est impos­si­ble de s’identifier à Eliz­a­beth. Je me suis appuyée sur des doc­u­ments, mais en essayant d’aborder tou­jours les événe­ments sur le plan de sa psy­cholo­gie intime. En la décrivant à cinquante ans, je m’appuyais sur le savoir des his­to­riens qui nous la dépeignent comme une femme souf­frant d’arthrose et de prob­lèmes den­taires, au nord de l’anorexie, mais qui voulait être une image avant tout et se fai­sait par­er comme une idole pour jouer son rôle de reine. Mais il me fal­lait l’approcher au plus près et donc chaque fois que j’écrivais, je devais me remet­tre dans cet état et j’étais un peu en dehors du monde. Ce fut une très curieuse expéri­ence. Mon savoir de psy­cho­logue m’a beau­coup aidée mais ma démarche est une démarche de roman­cière avant tout. J’ai mis la psy­cholo­gie au ser­vice du roman, sinon j’aurais écrit une étude clin­ique.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
La grande « trahi­son » du livre, c’est la ren­con­tre d’Elizabeth et de Shake­speare. His­torique­ment, elle n’a pas eu lieu, mais elle aurait pu avoir lieu. Là, c’est vrai­ment la roman­cière qui s’est amusée à l’imaginer, et les phras­es qu’ils échangent sont tirées de Mac­beth. De même, je ne pou­vais qu’imaginer les échanges entre Eliz­a­beth et ses pré­ten­dants. Leurs rap­ports, bien que plau­si­bles, sont for­cé­ment romancés. Le para­doxe est qu’en ayant pris ces lib­ertés, des his­to­riens m’ont dit que j’avais prob­a­ble­ment atteint une part de vérité qui leur échap­pait.

Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?
Comme lec­trice, je pour­rais citer Les mémoires d’Hadrien, ou Le gué­pard qui m’a éblouie, ou même Quo vadis. Mais par rap­port à ce livre, c’est plutôt le nom d’un his­to­rien qui me vient à l’esprit : le médiéviste Jacques Le Goff et en par­ti­c­uli­er son livre sur saint Louis. Même si ce n’est pas la même péri­ode, il y a chez Le Goff une générosité, une ouver­ture, une manière extra­or­di­naire de com­mu­ni­quer le sen­ti­ment d’une époque, et sa démarche m’a inspirée.

Notice et entre­tien : Thier­ry Horguelin


Yves Caldor

Yves Caldor

Yves Cal­dor

L’enfant de la Pusz­ta, Bernard Gilson, 1999. Prix quin­quen­nal du roman his­torique Alex Pasquier.

Yves Cal­dor, hon­grois d’origine, qui a quit­té son pays en 1956, à l’âge de 5 ans, pos­sède une dou­ble cul­ture, à la fois mag­yare et française. C’est dans cette riche dual­ité qu’il a puisé le sujet de son roman L’enfant de la Pusz­ta. Tout au long de ce livre foi­son­nant, on le sen­ti­ra partagé entre deux mémoires qui favorisent les développe­ments et per­me­t­tent une vision dif­férente des faits.

En 1526, année où la Hon­grie est van­cue par les Turcs de Soli­man le Mag­nifique, Ist­van Kémény, devenu vieux, écrit ses sou­venirs à l’intention de ses descen­dants. Soix­ante plus tôt, en com­pag­nie de son père, le cheva­lier San­dor, « chargé de mis­sion » pour le roi Math­ias Corvin, il s’en est allé décou­vrir le monde et les hommes. Philippe le Bon, Louis XI, Charles le Téméraire… Témoin des intrigues et des événe­ments, le jeune Ist­van devient une sorte de reporter de la fin du Moyen Âge. Mille romans s’entrecroisent. Cet ouvrage très sérieuse­ment doc­u­men­té, d’où les his­toires d’amour ne sont pas exclues, se lit comme une fable ini­ti­a­tique et comme un réc­it d’aventures.

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
Parce qu’elle est pleine de muta­tions et de para­dox­es : les enlu­min­ures nous par­lent encore de cheva­lerie et d’amour cour­tois quand le règne des « preux cheva­liers » n’est déjà plus qu’un loin­tain sou­venir, détrôné par l’artillerie nais­sante et les armées de mer­ce­naires. Les grands nobles paradent tou­jours, mais leur règne décline déjà : une nou­velle généra­tion de dirigeants est aux com­man­des ; voyez Louis XI à la sou­ple et red­outable intel­li­gence ; que pou­vait faire con­tre lui un Charles de Bour­gogne, intel­li­gent (et même vision­naire) mais anachronique et idéal­iste ? Il a per­du d’avance ! Même sit­u­a­tion en Hon­grie, où débute mon roman : Math­ias Corvin con­cen­tre lui aus­si tous les pou­voirs, comme le Val­ois, c’est un prince de la Renais­sance (qu’il intro­duit d’ailleurs en Hon­grie). Le Moyen Âge, la féo­dal­ité c’est ter­miné, l’Europe des nations cen­tral­isées débute. Par ailleurs, la con­tes­ta­tion sociale et religieuse n’a rien à envi­er à notre époque, je dirais même qu’elle est plus directe : les Hus­sites tail­lent des croupières à Rome et struc­turent des com­mu­nautés aux mœurs (sex­uelles entre autres) par­fois très libres. Chez nous, cette con­tes­ta­tion prend des allures plus feu­trées mais elle existe : voyez les « Frères de la vie com­mune » qui pra­tiqueent la Devo­tio mod­er­na, et dont fer­ont par­tie, tem­po­raire­ment au moins, des per­son­nal­ités telle que Erasme de Rot­ter­dam ou Jérôme Bosch… Autre exem­ple de con­tre-pou­voir : con­naissiez-vous l’existence de républiques d’ouvriers mineurs qui s’insurgent con­tre le pou­voir des ducs de Bour­gogne ? Mod­erne, l’Europe l’est déjà, et pour­tant, encore un para­doxe, les vieilles super­sti­tions hantent tou­jours les esprits : Louis XI fait ras­er le bois où un mes­sager est venu lui apporter une funeste nou­velle. Et n’oublions pas un per­son­nage haut en couleurs, le véri­ta­ble Drac­u­la : Vlad Drac­ul, voïvode de Valachie, surnom­mé Tepes, « l’empaleur », loin­tain par­ent de Math­ias Corvin (qui, jaloux, orchestre une cam­pagne de dés­in­for­ma­ton à son sujet), fait – déjà ! – beau­coup par­ler de lui.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
En puisant à de mul­ti­ples sources : des chroniqueurs (Georges Chaste­lain, Olivi­er de la Marche, Philippe de Com­mynes…), des chan­sons des 14e-15e siè­cles (Guizeghem, Hen­ri Baude…), des ouvrages trai­tant de la vie quo­ti­di­enne, par exem­ple de gas­tronomie (Bruno Lau­ri­oux, Le Moyen Âge à table : le civet de moules, d’œufs et d’huîtres frit est un chef‑d’œuvre !).

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Oui, mais pas de façon ni for­cée ni car­i­cat­u­rale. Le tra­vail sur la langue, c’est l’essentiel : la lit­téra­ture, l’écriture, c’est avant tout des mots et le reflet d’une civil­i­sa­tion. Or, la langue que nous util­isons actuelle­ment a beau­coup per­du de son authen­tic­ité. Pour écrire ce roman, j’ai recher­ché des ter­mes plus « goû­teux », sou­vent ban­nis de nos dic­tio­n­naires mod­ernes. Ain­si le mot « mélan­col­ieux » que j’ai préféré à « triste » ou à « neurasthénique ».

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
C’est une ques­tion qui con­cerne plus fon­da­men­tale­ment les rap­ports entre lit­téra­ture et monde réel : pour ne pas com­met­tre de con­tre­sens, pré­cisons tout de suite un pos­tu­lat de départ, et soyons provo­quant : la lit­téra­ture se moque de la vérité. La lit­téra­ture n’a qu’une obses­sion, elle-même, c’est-à-dire le texte, qui con­stitue un univers à lui tout seul. (C’est ce qui dif­féren­cie un « texte lit­téraire », man­i­fes­tant des préoc­cu­pa­tions d’ordre esthé­tique, d’un « doc­u­ment », qui ne vise, à la lim­ite, que la « vérité »). Mais tout ceci ne sig­ni­fie en aucune manière que l’écrivain ait le droit d’induire son pub­lic en erreur… Je n’ai pas cher­ché à dis­simuler, sous le pré­texte fic­tion­nel, les mas­sacres per­pétrés par Philippe Le Bon et Charles le Har­di (le « Téméraire ») à Dinant et à Liège. Ce serait du révi­sion­nisme !

Notice et entre­tien : Irène Ste­cyk


Gaston Compère

Gaston Compère

Gas­ton Com­père

Je sous­signé, Charles le Téméraire, Duc de Bour­gogne, Bel­fond, 1985, rééd. Labor, coll. « Espace Nord », 1989

Pour évo­quer la per­son­nal­ité de Charles le Téméraire (1433–1477), Gas­ton Com­père a choisi de don­ner la parole directe­ment à l’intéressé et invente, selon la for­mule de Chris­t­ian Angelet, « l’autobiographie post mortem ». Charles le Téméraire ne fait l’économie ni de sa cru­auté, ni de son ambi­tion expan­sion­niste, ni du car­ac­tère per­son­nel de son affron­te­ment avec le roi de France Louis XI, ni du mépris du peu­ple qu’il pré­tend servir sec­ondaire­ment, après la Bour­gogne. Il ne se ménage pas et respecte d’autant plus la vérité his­torique qu’il dis­pose, pour étay­er ou con­tredire son pro­pos, de tous les com­men­taires écrits à pro­pos de son règne. Charles ne déroule pas le fil de son exis­tence de façon chronologique. Il s’efforce plutôt d’en dégager la cohérence et les lignes de force et procède le plus sou­vent par asso­ci­a­tion d’idées. Ce qui le pousse à par­ler n’est pas un souci de réha­bil­i­ta­tion mais une volon­té de met­tre son exis­tence en per­spec­tive : il a subi un des­tin et joué une par­tie écrite à l’avance dans laque­lle la logique impor­tait davan­tage que l’improvisation ou la marge de manœu­vre. Il aurait aimé que la postérité con­serve son surnom pré­coce de « Tra­vail­lant » plutôt que celui de « Téméraire » qui sied si mal à sa nature pro­fonde. Il revient plusieurs fois sur sa mort à la fois trag­ique et mis­érable au siège de Nan­cy. Bien qu’on ne puisse par­ler de pul­sion sui­cidaire, toute sa vie sem­ble con­verg­er vers cette mort qu’il envis­ageait comme une sor­tie de scène, le seul soulage­ment véri­ta­ble, après un éphémère mariage heureux et la musique, art auquel il aurait voulu se con­sacr­er.

compère je soussigné charles le temeraire

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
Le siè­cle m’attire, le per­son­nage m’attire. Il y a des siè­cles aux­quels je suis tout à fait indif­férent. Mais le quinz­ième m’a tou­jours intéressé parce qu’il s’agit d’un siè­cle moins sta­ble que les autres. Les hommes qui y ont vécu, et par­ti­c­ulière­ment les dirigeants, répon­dent à des sol­lic­i­ta­tions qu’on ne retrou­vera pas dans les siè­cles qui suiv­ent où le pou­voir cen­tral va s’affirmer de plus en plus. Mais il me serait dif­fi­cile de porter de l’intérêt à des per­son­nages qui m’intriguent moins. Je dois dire que le Téméraire me par­lait « inten­sé­ment » de sa voix d’outre-tombe, et sans doute parce que j’avais ajouté cette dimen­sion au réc­it, je n’ai pas pu faire avec Louis XI, réc­it que l’on m’a prié d’écrire en une sorte de dip­tyque.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
Il n’y a pas trente-six moyens de se doc­u­menter : on va chercher des ren­seigne­ments là où ils se trou­vent, ce qui n’est pas tou­jours aisé.

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Vous ne pou­vez guère imag­in­er que je me crée une langue arti­fi­cielle conçue à par­tir de celle de l’époque. Si l’on a à faire par­ler les per­son­nages, c’est dans sa langue pro­pre.

Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
Je m’en suis tou­jours tenu à la stricte vérité his­torique. Pas de « fan­taisie ». Ou du moins de très vraisem­blables. J’en suis encore à regret­ter d’avoir don­né un rêve au Téméraire, rêve que j’ai inven­té, bien sûr. Il n’est que dans le dia­logue que j’improvise. Le romanesque se trou­ve dans l’interprétation du per­son­nage et de sa vie, et spé­ciale­ment de sa psy­cholo­gie.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
Je me refuse à trahir la vérité his­torique, ce que l’on appelle habituelle­ment les faits. Je peux trou­ver amu­santes les « fan­taisies » d’Alexandre Dumas, mais ne pour­rais les sup­port­er dans mes pro­pres ouvrages.

Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?
Des mod­èles ? Aucun. Ce qui ne veut pas dire que je n’admire pas cer­tains auteurs.

Notice et entre­tien : Thier­ry Leroy


Vincent Engel

vincent engel

Vin­cent Engel

Retour à Mon­techiar­ro, Fayard, 2001 et Le livre de poche

Retour à Mon­techiar­ro est une ambitieuse saga qui a pour toile de fond l’histoire de l’Italie mod­erne. Trois épo­ques s’y suc­cè­dent. Dans un pre­mier temps, nous décou­vrons la vie à Mon­techiar­ro, petit vil­lage toscan, et plus par­ti­c­ulière­ment dans la pro­priété du Comte Boni­fa­cio Del­la Roc­ca, homme généreux mais brisé par le cha­grin suite à la fuite de sa femme Laeti­tia, par­tie rejoin­dre son pre­mier – et son seul véri­ta­ble – amour. Pour faire fruc­ti­fi­er son domaine, Del­la Roc­ca accepte de col­la­bor­er avec le com­merçant Umber­to Coniglio. Et jusqu’à la dis­pari­tion trag­ique des deux hommes, l’entente fonc­tionne et la for­tune de Del­la Roc­ca et des Coniglio ne cesse de croitre. Suit une lente déchéance pour la famille Del­la Roc­ca. Domeni­co, le fils de Boni­fa­cio, ne peut faire face aux dif­fi­cultés et, finale­ment, pour sauver le domaine, il se résout à un mariage d’argent, qui mar­que, en 1919, le com­mence­ment de la deux­ième époque : sa fille Agnese est con­trainte d’épouser Sal­va­tore Coniglio, le petit-fils d’Umberto. Sal­va­tore est un mem­bre act­if du par­ti fas­ciste. Il n’a qu’une ambi­tion, qu’une obses­sion : devenir un per­son­nage clé de l’État fas­ciste qui s’instaure pro­gres­sive­ment. Or, son seul fait d’arme est une par­tic­i­pa­tion mal­adroite à  l’assassinat du député social­iste Mat­teot­ti, et il ne sera jamais que le pode­stat de Mon­techiar­ro. Au fil des ans, il devient une car­i­ca­ture de plus en plus ridicule du Duce, une manière de tyran­neau local, obèse et gri­maçant. La vie d’Agnese n’est éclairée que par la ren­con­tre avec un jeune pho­tographe belge, Sébastien Mor­gan, mem­bre d’un mou­ve­ment antifas­ciste. Ils se voient de loin en loin, s’écrivent, s’aiment sans se le dire, puis se per­dent dans le chaos de la guerre. En 1978 – début de la troisième époque – Sébastien Mor­gan rachète le domaine des Del­la Roc­ca et y invite Laeti­ta, la petite-fille d’Agnese. La jeune fille ignore tout du passé de sa famille. Il lui fau­dra décou­vrir son his­toire tour­men­tée alors que l’Italie, qui vient d’enterrer Aldo Moro, con­nait de nou­veaux déchire­ments.

engel retour a montechiarro

Requiem véni­tien, Fayard, 2003 et Le livre de poche

Exilé à Berlin, le vieux musi­cien Alessan­dri Gia­col­li n’a plus d’inspiration : il n’est même plus capa­ble de com­pos­er une musique en hom­mage à l’épouse défunte de son meilleur ami. Afin de retrou­ver la grâce per­due de sa jeunesse, il envoie son dis­ci­ple Jonathan à la recherche de par­ti­tions écrites à Venise, plus de trente ans plus tôt, en 1848, à l’époque de la ten­ta­tive de révo­lu­tion patri­o­tique menée par Daniele Manin con­tre l’oppresseur autrichien. Le Requiem véni­tien alterne les échanges de let­tres entre Alessan­dro et Jonathan et l’évocation linéaire du Risorg­i­men­to des années 1848–1849. C’est l’occasion pour Vin­cent Engel de recréer bril­lam­ment la vie à Benise au milieu du 19e siè­cle, d’évoquer sa beauté comme sa déca­dence, les menues intrigues comme les folles pas­sions où les hommes et les femmes de toute façon se per­dent. Quant à la quête de Jonathan, c’est à Mon­techiar­ro qu’elle aboutit, où dès lors réap­pa­rais­sent, selon la tech­nique balza­ci­enne, divers per­son­nages du roman précé­dent.

engel requiem venitien

Les angéliques, Fayard, 2004

Le 13 juil­let 1788, un ter­ri­ble orange ébran­le la France du Sud au Nord, abî­mant les habi­ta­tions et détru­isant les mai­gres récoltes dans un pays déjà éprou­vé par la sécher­esse, la famine et l’incurie du pou­voir roy­al. La val­lée d’Avau n’est pas épargnée, et Bap­tiste de Rus­pin, le châte­lain de l’endroit en est lit­térale­ment fou de rage. Il s’en prend à ses paysans, les invec­tive, les moleste et, au comble de la colère, égorge l’un d’entre eux d’un coup d’épée. A son grand éton­nement, il est peu après arrêté et incar­céré dans son pro­pre domaine par son fils Népo­mucène. Acquis aux idées des philosophes, admi­ra­tion de L’esprit des lois de Mon­tesquieu, Népo­mucène veut saisir l’occasion pour trans­former la Fol­lye d’Avau en une république idéale, en un régime démoc­ra­tique dont la devise serait : « lib­erté, égal­ité, fru­gal­ité ». Cepen­dant, Népo­mucène doit rapi­de­ment se con­fron­ter au principe de réal­ité. Son ami Joseph Mor­gan est moins ébloui par les théories des philosophes qu’avide de pou­voir et d’une autorité à exercer ; il ne tarde pas à armer les paysans et à les organ­is­er en mil­ices chargées de pro­téger Avau. Robert Mor­gan – le père de Joseph – qui est com­merçant, ne voit que les avan­tages financiers qu’il peut tir­er du nou­veau sys­tème. Le curé Lefidé, pour sa part, prêche à tout coup la mod­éra­tion. Et tous, sauf Népo­mucène, s’accordent à dire que les paysans ne com­pren­dront goutte à cette révo­lu­tion locale et qu’il vaut mieux les main­tenir dans l’ignorance de ce qui s’est tramé. La République d’Avau demeure dès lors un régime virtuel, une entente tacite et ambiguë entre les puis­sants du coin. Elle engrange des suc­cès – comme l’amélioration de l’agriculture – mais con­nait égale­ment des mécomptes. Après cinq ans, la République française, la vraie, s’avisera de l’existence de la Fol­lye d’Avau et jugera sans indul­gence ce qui s’y est con­stru­it. Roman d’une utopie, Les angéliques est aus­si une aven­ture ron­de­ment menée, et très plaisante à suiv­re.

engel les angeliques

Avant de répon­dre à nos ques­tions, Vin­cent Engel souhaite pré­cis­er un point : « Je ne fais pas et n’ai jamais écrit de roman ‘his­torique’. Ce sont de pures fic­tions avec une trame his­torique. Aucun des per­son­nages prin­ci­paux n’a existé. Par­fois, un per­son­nage réel (Mus­soli­ni dans Retour à Mon­techiar­ro par exem­ple) passe par là, ou Manin dans Requiem véni­tien (il y a d’ailleurs un bref pas­sage où il devient per­son­nage de roman, quand Fed­eri­co meurt) ».

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
Je donne un cours qui me pas­sionne par-dessus tout : His­toire de la révolte et des révo­lu­tions, à l’IHECS, qui cou­vre la péri­ode allant de la Révo­lu­tion française à aujourd’hui. Le but prin­ci­pal est d’expliquer, entre autres, aux jeunes étu­di­ants de pre­mière can­di en jour­nal­isme que le fas­cisme est une révo­lu­tion com­plète et donc très séduisante, et que la révo­lu­tion est, comme le pen­sait Camus, la pierre roulée sur le tombeau de la révolte, atti­tude fon­da­men­tale qui déter­mine notre human­ité. L’Italie, de ce point de vue, est un pays idéal : elle a con­nu les trois révo­lu­tions types : nationale au 19e siè­cle, fas­ciste au 20e siè­cle et d’extrême gauche dans les années 1970. L’Allemagne aus­si, me direz-vous (mais j’en par­le dans d’autres livres). Et je suis moins attiré par ce pays… puis-je l’avouer ? Ensuite la péri­ode de la révo­lu­tion de 1848 à Venise est fasci­nante et peu con­nue, de même que son « héros ». J’ai eu la chance d’avoir sous la main une chronique de l’époque, et donc tout ce que je dis est « cer­ti­fié », y com­pris ses dis­cours (Puis-je d’ailleurs me per­me­t­tre de faire remar­quer que Le Car­net et les Instants a cru pou­voir jouer au détecteur de faute en me reprochant d’avoir com­mis un anachro­nisme avec le prince Trou­bet­zkoy et Maria Taglioni… Avant d’accuser, il faudrait véri­fi­er ses pro­pres sources. Ce détail est absol­u­ment exact et repris même dans les guides qui par­lent de la Ca’ d’Oro). Autre détail véridique : l’orage du 13 juil­let 1788 dans Les angéliques. Du pain bénit pour un écrivain.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
Beau­coup de lec­tures, évidem­ment, et puis aus­si, pour l’Italie, des retours fréquents sur place, une intim­ité avec ce pays plus grande qu’avec le mien. Mais ce n’est ni un roman his­torique (je répète) ni un essai his­torique : ce qui prime, c’est le roman. La fic­tion, qui est une manière de trans­met­tre une expéri­ence et de faire réfléchir.

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Pour cha­cun de mes livres, j’essaie d’adopter une langue adap­tée au réc­it et à son époque. Les trois par­ties de Mon­techiar­ro évolu­ent ain­si styl­is­tique­ment : d’une nar­ra­tion « roman­tique » au « futur­isme » de la sec­onde, pour finir par l’esthétique du frag­ment des années 1970–1980.

Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
La fic­tion doit primer, mais la vérité his­torique ne peut être bafouée. Ain­si, j’implique Sal­va­tore Coniglio dans l’assassinat de Mat­teot­ti, ce qui est évidem­ment faux. Dans Mon­techiar­ro, Mat­teot­ti meurt assas­s­iné, mais pas exacte­ment comme dans la réal­ité. Mais ma ver­sion n’enlève rien au côté cra­puleux de ce meurtre.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
On se lance ici dans un débat immense… La « réal­ité » est quelque chose que l’on vit dans l’immédiat, c’est-à-dire sans médi­a­tion. Dès qu’il y a lan­gage, dès qu’on essaie de par­ler de cette réal­ité, on en est écarté. La réal­ité est alors le dis­cours que l’on con­stru­it à pro­pos de cette réal­ité que l’on veut trans­met­tre. Le dis­cours his­torique est aujourd’hui un dis­cours qui se veut rigoureuse­ment objec­tif et impar­tial, sans sen­ti­ment, dés­in­car­né, factuel, ana­ly­tique. Le dis­cours romanesque, la fic­tion, vise un effet : trans­met­tre si bien un événe­ment ou une émo­tion que le lecteur aura l’impression, voire davan­tage qu’une impres­sion, d’avoir vécu cet événe­ment, qu’il fait par­tie de sa mémoire, ou d’avoir ressen­ti cette émo­tion. La fic­tion recourant au sen­ti­ment, à l’émotivité, il faut savoir dos­er avec pru­dence, car les pires dic­tatures se met­tent en place par une manip­u­la­tion émo­tive et non rationnelle des foules. La fidél­ité à ce que nous sommes en mesure de savoir à pro­pos des faits dont nous par­lons doit donc tou­jours primer sur les « effets », sur le sen­sa­tion­nel, qu’il vaut mieux éviter.

Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?
Oui, j’ai des mod­èles et même si, je le re-répète, je n’en fais pas : j’ai bien enten­du lu Les rois mau­dits, j’ai adoré Clav­el et Mer­le. J’ai décou­vert Hugo avec délices, mais pas avant 26 ans. Je n’ai jamais lu Dumas jusqu’au bout, ni Féval. Enfin, à la fin de mon jury cen­tral, j’ai hésité : philolo­gie romane ou his­toire ? J’ai pris la romane parce que je ne pen­sais pas pou­voir demeur­er dans cette posi­tion neu­tre que requiert la démarche his­to­ri­enne : je veux pou­voir m’engager.

Notice et enquête : Lau­rent Robert


Jacqueline Harpman

jacqueline harpman portrait

Jacque­line Harp­man

La dor­mi­tion des amants, Gras­set, 2003

On con­nait la var­iété des sujets abor­dés par Jacque­line Harp­man dans ses romans et ses nou­velles, où, de toute évi­dence, le plaisir d’inventer domine et l’imagination l’emporte de loin sur un quel­conque souci d’observer le réel. Et pour­tant, cha­cun de ces textes par­faite­ment fic­tifs en apparence recèle un dou­ble-fond et lequel : l’humanité en ses pires ou (beau­coup plus rarement) ses meilleures débor­de­ments et, sans doute aus­si, mais biaisés, les pans secrets de la per­son­nal­ité de son auteur. Côté util­i­taire, il faut saluer le soin extrême accordé à la descrip­tion d’un décor, paysages et surtout intérieurs, lit­térale­ment chevil­lés à l’intrigue, et à l’inscription tem­porelle, factuelle ou com­porte­men­tale, dont Harp­man règle les moin­dres détails avec minu­tie et rigueur : rien ne doit dépass­er ou seule­ment braver les règles. Mal­gré un attrait cer­tain pour l’histoire, elle ne s’est pas, pour autant, vrai­ment adon­née au roman his­torique, du moins jusqu’à La dor­mi­tion des amants : pour un pre­mier coup, un coup de maitre, qui lui a valu le prix tri­en­nal 2003 du roman en Com­mu­nauté française. Avec ce roman inau­gur­al, la voici plongée dans un nou­veau genre aux lois duquel elle prend soin de se con­former pour ce qui est des événe­ments, cou­tumes, savoirs ou décors, cos­tumes, hauts faits, céré­monies… mais aus­si de s’en libér­er par l’imagination. Tout sera recon­naiss­able dans la péri­ode évo­quée et pour­tant rien n’y sera vrai. Il s’agit en fait d’une His­toire fan­tas­mée où toutes les com­posantes sont réelles et leurs rela­tions pure­ment imag­i­naires. Entre la mort d’Henri IV et le règne de Louis XIII, l’auteure fait sauter une maille « dans l’étrange tri­cot du temps » et, à la faveur de l’une des imprévis­i­bles dis­tor­sions que crée cet inci­dent, ouvre une par­en­thèse imper­ti­nente pour nar­rer un amour dés­espéré­ment chaste entre Maria Con­cep­ción, infante d’Espagne et bien­tôt reine de France et son plus que frère, l’eunuque Giro­lamo. Si Harp­man reprend, pour le par­faire davan­tage encore, le par­a­digme du cou­ple fusion­nel, ni frater­nel, ni inces­tueux, ni con­ju­gal, cette fois, c’est pour lui ajouter la sub­li­ma­tion spir­ituelle. Mais l’intertexte requiert ici plus d’attention encore que dans les autres romans et les références à l’histoire réelle sont nom­breuses, de même que les emprunts divers à la langue de l’époque. Si la règle est si con­stam­ment nom­mée et suiv­ie, c’est aus­si pour qu’on puisse y déroger et truf­fer cette geste d’anachronismes jubi­la­toires qui adressent au lecteur un appel suff­isam­ment clair pour qu’il ne manque pas l’effet.

harpman la dormition des amants grasset

Harp­man a choisi de situer son intrigue dans cette péri­ode parce qu’elle l’aime et que, par-dessus tout, elle en admire la langue. Elle s’est évidem­ment doc­u­men­tée par des lec­tures et aus­si en con­sul­tant sa fille Mar­i­anne, qui est his­to­ri­enne. Choi­sis­sant délibéré­ment l’après-Saint-Barthélemy, elle s’est inspirée des faits réels de l’histoire de France et d’Europe, entre le règle d’Henri IV et celui de Louis XIII, mais en s’arrogeant le droit d’en jouer libre­ment, sans quoi il n’y aurait pas de plaisir. En ce qui con­cerne la langue, on ne s’étonnera pas que Jacque­line Harp­man ait ten­té de recon­stituer autant que pos­si­ble un lan­gage plau­si­ble pour l’époque en véri­fi­ant, par exem­ple, la per­ti­nence de mots ou d’expression dans le Robert his­torique, sans toute­fois pouss­er trop loin le souci d’une syn­taxe du temps. Quant à l’apparat – des décors, des cos­tumes, des parures – elle a con­sulté l’iconographie adéquate, se réser­vant toute­fois d’ajouter au mod­èle le détail per­son­nel pro­pre à illu­min­er le tableau comme un jet de couleur inat­ten­du qui tra­verse une image en noir et blanc. Si soucieuse qu’elle soit de respecter, voire répéter les (bons) usages lin­guis­tiques, Jacque­line Harp­man n’a jamais éprou­vé de tour­ment, sem­ble-t-il, au moment de trav­e­s­tir quelque peu l’histoire : du moment que les hap­py few le perçoivent… Aurait-elle des mod­èles ? Aucun, à part Les trois mous­que­taires.

Harp­man observe la même atti­tude quelque peu con­tes­tataire face aux mythes. Elle s’irrite devant la per­sis­tance de cer­taines tra­di­tions et des rôles légendaires. Elle veut bris­er la litanie, inter­roger les con­textes, imain­er d’autres pos­si­bles, ce qu’elle a réus­si dans La lucarne, à pro­pos d’Antigone, de Marie la vierge et de Jeanne d’Arc. Racon­ter les mêmes événe­ments que ceux que tout le monde con­nait par la rumeur mais autrement, elle trou­ve cela très exci­tant.

Notice et enquête : Jean­nine Paque


Armel Job

armel job

Armel Job

Le con­seiller du roi, Laf­font, 2003

Print­emps 1950. La Bel­gique est au bord de la guerre civile. Abdi­ca­tion ! Les villes wal­lonnes con­spuent le roi Léopold et plus encore, Lil­iane Baels, la roturière qu’il a épousée pen­dant la guerre. Au fond des Ardennes, Hen­ri Gans­berg  van der Noot, le con­seiller du roi, négo­cie et tire le lapin. Voilà qu’il séduit Aline, la fille du garde-chas­se, en fait sa maitresse, l’installe dans sa gen­til­hom­mière. Aline… Lil­iane… Bien­tôt, des injures s’étalent sur les murs de la rési­dence. Une nuit,  le con­seiller tombe nez à nez avec l’insulteur. Il le tue. Que faire ? Il demande l’aide de ses domes­tiques. Dès lors, tout lui échappe, à com­mencer par le cadavre… L’homme le plus influ­ent du roy­aume n’est plus qu’un jou­et entre les mains de ceux-là qu’il croy­ait le mieux con­naitre. D’une oreille dis­traite, il écoute le roi. Que lui importe le trône désor­mais ? Enfin, le roi cède la place à son fils. Le con­seiller va pou­voir s’occuper de sa con­science. Mais voilà qu’on l’approche pour par­ticiper à l’assassinat du député com­mu­niste Lahaut…

job le conseiller du roi

Les fauss­es inno­cences, Laf­font, 2005

Dans son dernier roman, Armel Job recourt une nou­velle fois à la tech­nique de la toile de fond his­torique. Cette fois, ce sont les Can­tons de l’Est en 1962 et, plus loin der­rière, l’Allemagne coupée en deux, le rideau de fer… Lorsque Mathil­da Stem­bert vient déclar­er la mort de son mari, décédé acci­den­telle­ment en Alle­magne de l’Est, le bourgmestre du vil­lage, Roger Müller, sait qu’elle ment. La veille, dans la nuit, il a con­va­in­cu le doc­teur Stem­bert de ne pas quit­ter sa femme pour rejoin­dre sa maitresse alle­mande. Roger Müller va-t-il ordon­ner une enquête comme son devoir l’exige ou accepter les dires de Mathil­da dont il est épris depuis l’enfance ?

job les fausses innocences

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
J’ai une atti­rance pour les années 1950 et 1960. J’en ai gardé les impres­sions si vives de l’enfance, non seule­ment à tra­vers ce que j’ai vécu dans le milieu mod­este et rur­al où je suis né, mais, plus encore, à tra­vers les réc­its que fai­saient les adultes des événe­ments passés de leur vie, comme la guerre. Tous avaient leur épopée. Mon père avait fait la drôle de guerre, la cam­pagne des 18 jours, il s’était évadé à la capit­u­la­tion. Il y avait autour de nous des hommes qui avaient été pris­on­niers, résis­tants, déportés ou sim­ple­ment qui s’étaient cachés dans les bois au prix de mille astuces. Les femmes avaient sup­pléé à tout. Après la guerre, les gens n’avaient plus rien. Ils avaient dû embrass­er cent pro­fes­sions aus­si éphémères les unes que les autres. La plu­part restaient pau­vres mais ils se bat­taient pour un monde meilleur.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
Le sujet du Con­seiller du roi, c’est le drame intime de cet homme, ce n’est pas la Ques­tion royale. Du coup, la com­po­si­tion de mon roman ne demandait pas une doc­u­men­ta­tion très fouil­lée. Bien enten­du j’ai lu des ouvrages sur la Ques­tion royale. J’ai établi une chronolo­gie rigoureuse, au jour le jour. Pour cer­taines évo­ca­tions, j’ai con­sulté la presse de l’époque.

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Non, je n’ai pas choisi de langue par­ti­c­ulière, bien que je sois très atten­tif à ne pas com­met­tre d’anachronismes. Par exem­ple, cela m’importe que le mot « per­ma­nente » rem­place « indéfris­able » à par­tir de 1949.

Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
Du fait que l’histoire ne me sert que d’arrière-plan, le risque de col­li­sion n’existe pas réelle­ment. J’essaie d’utiliser les événe­ments his­toriques comme la métaphore de l’intrigue par­ti­c­ulière du roman. Par exem­ple, le con­seiller est sous la coupe d’une jolie femme, comme le roi l’était sans doute de la princesse de Réthy ; le con­seiller tue un homme le jour où les trou­bles provo­quent la mort de man­i­fes­tants ; le con­seiller est assas­s­iné au même moment que le député Lahaut. La métaphore, pour­rait-on dire, con­siste à mag­ni­fi­er une chose en la rap­por­tant à une autre plus élo­quente mais prob­a­ble­ment plus arti­fi­cielle. C’est cela le jeu que je voulais établir entre le réc­it et l’histoire.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
Je ne suis prêt à aucune trahi­son. Mes faits his­toriques que j’ai rap­portés sont exacts. Du moins c’était mon inten­tion.

Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?
En ce qui con­cerne les mod­èles, je ne con­sid­ère pas que mon roman soit his­torique stric­to sen­su. Je n’ai d’ailleurs pas l’intention d’écrire ce genre de roman !

Notices et enquête : Chris­t­ian Libens


Françoise Mallet-Joris

Françoise Mallet-Joris

Françoise Mal­let-Joris

Les per­son­nages, Jul­liard, 1961
Marie Manci­ni, le pre­mier amour de Louis XIV, Hachette, 1964
Trois âges de la nuit, Gras­set, 1968, rééd. Labor, coll. « Espace Nord », 1996
Jeanne Guy­on, Flam­mar­i­on, 1978
Les larmes, Flam­mar­i­on, 1993, rééd. J’ai lu, 1995
La mai­son dont le chien est fou, Flammarion/Plon, 1997
Por­trait d’un enfant non iden­ti­fié, Gras­set, 2005

On a l’embarras du choix si l’on veut ques­tion­ner Françoise Mal­let-Joris à pro­pos du roman his­torique. En effet, par­mi une bib­li­ogra­phie qui compte plus de trente titres, fig­urent au moins sept vol­umes dévo­lus à l’histoire. Un recueil de nou­velles, Trois âges de la nuit, est le pro­duit de recherch­es que l’auteure a con­sacrées à la pro­liféra­tion des accu­sa­tions de sor­cel­lerie entre le 15e et le 17e siè­cles. Qua­tre romans cou­vrent une péri­ode qui va de la fin du 16e siè­cle au 18e siè­cle. Les per­son­nages racon­te la vie de Louise de La Fayette, dame d’honneur à la cour et favorite de Louis XIII, belle-sœur de l’auteure de La princesse de Clèves. Il s’agit d’un vrai roman où Mal­let-Joris imag­ine mobiles, actes, pen­sées et con­ver­sa­tions de l’héroïne, vue le peu de faits attestés de sa vie réelle. Dans Marie Manci­ni, le pre­mier amour de Louis XIV, au con­traire, les don­nées étaient déjà là, puisque la pro­tag­o­niste a lais­sé des écrits : à la fin de sa vie, celle-ci a relaté, entre autres, l’amour ado­les­cent partagé avec le jeune Louis qui ne l’épousera pas et dont elle refusera plus tard de devenir la maitresse. Mal­let-Joris a util­isé ces infor­ma­tions pre­mières puis fait des vari­a­tions sur une his­toire vraie, y intro­duisant par exem­ple des dia­logues et des atti­tudes pris­es sur le vif. Jeanne Guy­on tient peut-être davan­tage de l’essai que du roman his­torique. Comme on avait déjà beau­coup écrit sur le sujet, l’écrivaine s’est effor­cée ici de tir­er au clair les pans restés obscurs de cette his­toire de Jeanne qui, à l’articulation des 17e et 18e siè­cles, fut accusée d’hérésie et empris­on­née. Elle s’est longue­ment doc­u­men­tée, tant à la Bib­lio­thèque nationale qu’à l’Institut catholique de Paris, sur le jan­sénisme et le quiétisme. Il s’agit dès lors d’un tra­vail plus sci­en­tifique, avec bib­li­ogra­phie et index. Plus récem­ment, Les larmes : voici non pas un roman his­torique mais un roman situé dans un passé recon­stru­it. C’est dire que l’imagination y va bon train. Cer­tains per­son­nages ont bel et bien existé, comme le bour­reau Sam­son, mais ce sont des per­son­nages sec­ondaires des­tinés à don­ner du relief aux autres ou à les ren­dre crédi­bles par con­t­a­m­i­na­tion. Ce roman s’inscrit dans la suite d’un tra­vail sur les femmes du 17e siè­cle qui s’étend jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, puisqu’il se situe pen­dant la Régence. Tout autre est l’époque où s’encadrent très pré­cisé­ment La mai­son dont le chien est fou et Por­trait d’un enfant non iden­ti­fié, dernier roman à ce jour : l’affaire Drey­fus four­nit au pre­mier un cli­mat et le sec­ond explore, en arrière-fable, l’épisode des atten­tats anar­chistes en France, s’attarde sur le phénomène Bon­not puis sur les prémices de la Pre­mière guerre mon­di­ale.

Sans être à pro­pre­ment par­ler his­toriques, ces romans com­por­tent de longs pas­sages qua­si didac­tiques sur l’air du temps, inspirés à l’auteure par de nom­breuses lec­tures de mémoires, de travaux sci­en­tifiques ou de reportages.

Mal­let-Joris ne cherche pas à repro­duire une improb­a­ble langue de l’époque proche ou loin­taine qu’elle évoque, mais elle évite cer­tains mots ou expres­sions qui dénoteraient. Elle tient autant que pos­si­ble à être fidèle à la vérité his­torique mais con­sent assez volon­tiers à l’estomper. La péri­ode de l’histoire qu’elle préfère pour son pro­pre plaisir de lec­ture est le 16e siè­cle ou, en tout cas, l’avant-Louis XIV. Elle con­sid­ère que La semaine sainte d’Aragon ou Pauli­na 1880 de Jou­ve sont de véri­ta­bles romans his­toriques : sachant que le con­texte spa­tio-tem­porel est authen­tique, on y appré­cie la qual­ité d’une intrigue totale­ment imag­i­naire. Françoise Mal­let-Joris, man­i­feste­ment, aime les romans his­toriques qu’elle lit « avec un œil perçant ». Le mod­èle, pour elle, ce serait For­tune de France de Robert mer­le qui amal­game par­faite­ment pein­ture d’époque et saga famil­iale.

Jean­nine Paque


Diane Meur

Diane Meur

Diane Meur

La vie de Mar­dochée de Löwen­feld, écrite par lui-même, Sabine Wespieser, 2002

Dans un petit État du Saint-Empire roman ger­manique du 14e siè­cle, Mar­dochée, le fils cadet, est des­tiné à la car­rière d’évêque. Mais son ainé ayant dis­paru, c’est à lui que revien­dra la suc­ces­sion du père ; il y trou­ve des avan­tages. Cepen­dant Rodolphe reparait et Mar­dochée est con­traint de s’enfuir. L’errance sans fin devient appren­tis­sage, affec­tif et sen­ti­men­tal autant qu’intellectuel, décou­verte de milieux var­iés, celui des truands comme celui des moines. Il ren­con­tre quelques per­son­nages clés, réels comme Maitre Eck­hart ou Guil­laume d’Ockam, ou fic­tifs, son maitre Venetius. Il s’initie aux trois reli­gions du Livre. Tout est oppor­tu­nité de s’instruire, l’étude des man­u­scrits comme les péripéties de la vie sur les chemins d’Europe. Au soir de sa vie, il devient le nar­ra­teur de son exis­tence, dans un réc­it où se con­joignent mélan­col­ie et ironie trag­ique, roman d’initiation et roman picaresque.

meur la vie de mardochée

Le pris­on­nier de Sainte-Pélagie et La dame blanche de la Bièvre, Labor, coll. « Espace Nord Zone J », 2003 et 2004

Vers 1840, dans le Paris d’avant Hauss­mann, une bande de gamins des rues, les Enragés, sans par­ents ni famille, hon­nêtes et surtout sol­idaires, s’est établie aux alen­teours de la rue Mouf­fe­tard et y survit d’expédients. Cela donne deux romans pour jeunes, pleins de rebondisse­ments, dans la meilleure tra­di­tion du roman d’aventures. Dans Le pris­on­nier de Sainte-Pélagie, les Enragés aident le jeune Mar­tin à retrou­ver son père pour­chas­sé par la police pour avoir par­ticipé à des mou­ve­ments de révolte sociale à Lyon ; grâce à un plan auda­cieux, ils le font évad­er de la ter­ri­ble prison.
Le long de la Bièvre, qua­tre meurtres ont eu lieu, précédés de l’apparition mys­térieuse d’une dame blanche. Les Enragés vont, sur­pas­sant par là la police, com­pren­dre qu’il s’agit d’une vengeance pour des injus­tices graves com­mis­es des années aupar­a­vant.

meur le prisonnier de sainte pelagie

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
Je n’ai pas « choisi » la monar­chie de Juil­let pour les Enragés, car il s’agissait d’une com­mande dans le cadre d’une série. Toute­fois, il se trou­ve que je baig­nais alors dans cette péri­ode, tant par mes gouts lit­téraires que par mon mémoire de maitrise ; Même antéri­or­ité du tra­vail « sci­en­tifique » dans Mar­dochée : mes tra­duc­tions (Auer­bach, Car­ruthers, Heine) m’avaient plongée dans le Moyen Âge pen­dant plusieurs années, c’est ensuite qu’a ger­mé le désir de trans­muer en fic­tion ces con­nais­sances.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­tée (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
Déjà « imprégnée », j’ai com­plété le puz­zle au coup par coup ; anci­ennes cartes de Paris, rap­ports sur les pris­ons pour les Enragés ; mono­gra­phies, biogra­phies, arti­cles d’encyclopédies pour Mar­dochée. J’ai égale­ment glané des idées de petites scènes réal­istes en lisant des études de soci­olo­gie ou d’histoire du quo­ti­di­en. Les sources icono­graphiques, très par­lantes, m’ont quelque­fois inspiré un épisode que je n’avais pas prévu…

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amenée à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Une cer­taine sim­plic­ité était de mise pour les Enragés, des­tinés à la jeunesse. Mais la forme même du réc­it reprend volon­taire­ment celle des feuil­letons en vogue à l’époque (rebondisse­ments, fauss­es pistes), et peut-être aus­si cer­tains tours nar­rat­ifs.
Dans Mar­dochée, moins encadrée, je me suis fab­riqué une langue, bien plus clas­sique que médié­vale – mal­gré quelques « Beau sire » emprun­tés au roman de cheva­lerie. J’ai aus­si forgé de pseu­do-archaïsmes en détour­nant les mots de leur sens actuel, et glis­sé des expres­sions délibéré­ment anachroniques dans la bouche de cer­tains per­son­nages. C’est bien une langue par­ti­c­ulière, mais un pur arte­fact.

Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
Dis­ons que je n’ai respec­té la réal­ité que dans la mesure où elle m’inspirait ; l’élan de la fic­tion restait tou­jours pre­mier. Un exem­ple très sim­ple : les dis­tances (spa­tiales) sont tou­jours suré­val­uées, on marche, on galope, on rame inter­minable­ment, alors que l’action, dans les Enragés du moins, se con­cen­tre en fait dans un mou­choir de poche.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
Étant de for­ma­tion uni­ver­si­taire, j’ai con­science que la vérité his­torique n’est pas une don­née pre­mière mais le fruit d’un très long tra­vail d’interprétation et d’approfondissement. Un roman, dans ce qu’il a d’assertif et de clos, trahit for­cé­ment la vérité his­torique. J’espère et je sup­pose que le lecteur le sait.

Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?
Dumas et Yource­nar, si je peux me per­me­t­tre cet étrange rap­proche­ment…

Notices et enquête : Joseph Duhamel


François Pirart

francoise pirart

Françoise Pirart

La for­tune des Sans-Avoir, La renais­sance du livre, 2004

Geof­froy Sans Avoir a 13 ans, en cette année 1040, lorsque débar­que chez lui son oncle, Hel­mold, un homme instru­it de retour d’un long voy­age. Il lui racon­te sa pro­pre his­toire et celle de ses par­ents. Com­ment, jadis, jeunes cheva­liers promis à un bel avenir, ils ont été chas­sés par un seigneur cru­el et cupi­de. Il tient aus­si sur l’univers et la reli­gion des pro­pos scan­daleux pour l’époque. Il apprend à lire et à écrire à son neveu qui, après sa dis­pari­tion, quitte son vil­lage dévasté par une épidémie pour aller venger les siens. Il faut suc­ces­sive­ment la route avec un marc­hand de peaux, des voleurs et un bossu. On ne dira pas ce qu’il advient mais seule­ment que l’héroïne de la deux­ième moitié de cet ample et pas­sion­nant roman est Mathilde, la fille de Geof­froy qui, elle aus­si, va devoir se bat­tre pour enfin trou­ver sa… bonne for­tune. Cette suite com­plète la pre­mière par­tie pub­liée il y a dix ans et remaniée pour cette édi­tion.

pirart la fortune des sans avoir

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
Au départ, je ne m’intéressais pas par­ti­c­ulière­ment au Moyen Âge. J’ai choisi cette époque car je voulais écrire un roman se déroulant dans un vil­lage arriéré et pau­vre avec des per­son­nages anal­phabètes. L’histoire com­mence en 1040 parce que je trou­vais intéres­sant que mon per­son­nage, Geof­froy Sans Avoir, qui a 13 ans, soit né en 1027, soit l’année où a été décidée la trêve de Dieu en ver­tu de laque­lle on ne peut plus se bat­tre le jour du Seigneur.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
Il y a dix ans, lors de l’écriture de la pre­mière par­tie, je m’étais forte­ment doc­u­men­tée, prin­ci­pale­ment en bib­lio­thèque. En fait, je m’étais aperçue avoir été mal inspirée en choi­sis­sant cette époque coincée entre les grandes inva­sions et les pre­mières Croisades.
N’é­tant pas his­to­ri­enne, je pense que mon livre est d’avantage un roman sur fond his­torique qu’un roman his­torique, genre par lequel je ne suis pas vrai­ment attirée. Je ne veux pas, en effet, recon­stituer l’époque de manière didac­tique, en racon­tant dans le détail com­ment les gens vivaient, s’habillaient, ce qu’ils mangeaient etc., même s’il est fon­da­men­tal que le lecteur se sente dans ce temps-là. Le choix de celui-ci m’a par exem­ple con­duite à écrire d’une autre manière les dia­logues. Ils pos­sè­dent une réso­nance dif­férente, ils ont quelque chose de plus rude, de plus archaïque. L’aspect doc­u­men­taire, pour moi, con­siste seule­ment à planter le décor. À par­tir du moment où je choi­sis des per­son­nages, il faut qu’ils pren­nent vie dans un envi­ron­nement qui soit plau­si­ble. Si Saint-Vairant, le vil­lage fic­tif où vit la famille du héros, se trou­ve dans le Jura, l’histoire se déroule plutôt en Bour­gogne. Je voulais en effet que mon per­son­nage passe par Cluny dont l’abbé, Odilon de Mer­coeur, est un per­son­nage très puis­sant à l’époque.
J’ai ten­té de respecter la manière dont les moines et les con­vers s’expriment. Tous les autres lieux cités, vil­lages, hameaux et lieux-dits sont imag­i­naires. Pon­tail­lon, la prin­ci­pale ville, c’est par exem­ple Dijon. Je n’avais pas envie de me voir con­fron­tée à des his­to­riens con­tes­tant cer­tains élé­ments. Mais je trou­ve intéres­sant de mêler des choses vraies à de la fic­tion. C’est un enrichisse­ment pour le roman. Par exem­ple l’épidémie qui rav­age la région est inven­tée. C’est en réal­ité la var­i­ole. La peste n’est apparue qu’en 1348 et je n’ai pas pris la lèpre car je voulais éviter une mal­adie qui fasse trop cliché. La deux­ième par­tie, qui met en scène Mathilde, me per­met d’aborder la ques­tion de la con­di­tion de la femme à cette époque.

Notice et enquête : Michel Paquot


Irène Stecyk

Irène Stecyk

Irène Ste­cyk

La Balzac, Olivi­er Orban, 1992

Ce n’est pas le dernier titre de cette vir­tu­ose du roman his­torique mais, à mes yeux, le plus beau. Celui où elle a poussé le plus loin, avec autant d’acuité que d’émotion, l’art d’habiter son per­son­nages, de s’en imprégn­er inten­sé­ment jusqu’à coïn­cider avec lui.

Ce roman vrai d’Eveline Han­s­ka, elle en a écrit les pre­mières pages l’été 1984, dans les jardins du château de Saché où elle venait de vis­iter le musée Balzac et avait ressen­ti un choc devant les images de Mme Han­s­ka et de son château en Ukraine, le pays d’où venait son père, qui le lui racon­tait avec pas­sion.

L’étincelle, puis sept ans de tra­vail, d’un com­pagnon­nage vibrant qui touche au dédou­ble­ment. L’amour entre Eve­line Han­s­ka, « l’étrangère », et le mag­nifique auteur de La comédie humaine, qui les éblouit, les déchi­ra, les lia jusqu’à la mort de Balzac, sem­ble respir­er dans ce livre où la fer­veur ne verse jamais dans les pièges du sen­ti­men­tal­isme et de la facil­ité.

Née à Liège en 1937, bib­lio­thé­caire, secré­taire des années durant d’Alexis Curvers, Irène Ste­cyk n’avait encore pub­lié qu’un recueil de poèmes aux accents lyriques, Les mon­stres sym­pa­thiques, quand son pre­mier roman, Une petite femme aux yeux bleus, obtint sur man­u­scrit le prix Rossel 1972 avant de paraitre chez Fayard. Elle y don­nait voix, chair et âme à la mar­quise de Brinvil­liers, réfugiée dans un cou­vent de Liège mais que la jus­tice traque… D’emblée, elle affir­mait son tal­ent dans le domaine périlleux du roman his­torique et réus­sis­sait une sub­tile alliance entre l’étude appro­fondie et l’invention sen­si­ble, le souci d’exactitude et les lib­ertés de l’intuition. Suiv­rait Mazep­pa, prince de l’Ukraine (Bal­land, 1981, prix quin­quen­nal du roman his­torique), où elle nous fait vivre la des­tinée tumultueuse d’un chef nation­al­iste, dressé con­tre le pou­voir moscovite. Puis La Balzac (Olivi­er Orban, 1992, prix du Con­seil de la Com­mu­nauté française), prenante évo­ca­tion d’Eveline Han­s­ka et de Balzac, détail­lée plus haut. Enfin, La fille de Pierre (La Renais­sance du livre, 2001), vivant por­trait de la princesse impéri­ale Elis­a­beth Pétro­v­na, fille de Pierre le Grand.

Une seule fois, Irène Ste­cyk s’est aven­turée dans la pure fic­tion : Per­le morte (Le cri/Vander, 1982) sonde l’ambiguïté et la com­plex­ité des sen­ti­ments et des rela­tions humaines, révélées par le sui­cide d’une jeune femme nom­mée Per­le.

1–2 Choix du sujet et méth­ode de tra­vail
Cha­cun de mes romans est né d’une sorte de coup de foudre. À tra­vers l’histoire, un per­son­nage cap­tive mon atten­tion, occupe mon esprit, m’obsède. Le tra­vail de doc­u­men­ta­tion peut alors com­mencer. Dans mon cas, rien de très sys­té­ma­tique. Rassem­bler un grand nom­bre d’ouvrages, les lire atten­tive­ment. Si on s’ingénie à décou­vrir de mul­ti­ples détails, si on n’hésite pas à con­fron­ter des points de vue con­tra­dic­toires, ce tra­vail peut pren­dre énor­mé­ment de temps.
Il est aus­si essen­tiel d’approcher les villes et les lieux où ont vécu les per­son­nages. Même méta­mor­phosées par le temps, les anci­ennes habi­ta­tions, quand par chance elles exis­tent encore, gar­dent par­fois quelques traces de ceux qui y sont passés. Ain­si Balzac, si présent au château de Saché, ou l’impératrice Elis­a­beth Pétro­v­na, faisant véri­ta­ble­ment corps avec la ville de Saint Péters­bourg.

4. Réal­ité his­torique et vérité romanesque
Pour trans­former créa­tures et faits his­toriques en matière romanesque, l’écrivain devra oblig­a­toire­ment par­venir à les intéri­oris­er, à s’en empar­er, à les faire siens. Même s’il reste fidèle à la réal­ité con­nue, un roman sera tou­jours une inter­pré­ta­tion. La prov­i­dence du romanci­er réside dans le mys­tère qui enveloppe les êtres humains. Leurs actes peu­vent être publics, leurs sit­u­a­tions par­faite­ment établies, ils peu­vent mul­ti­pli­er les déc­la­ra­tions, se racon­ter, se con­fess­er, ils n’en con­serveront pas moins une part de secrets. La vérité, c’est que leur univers com­portera sou­vent un labyrinthe de chemins hypothé­tiques où l’écrivain pour­ra se hasarder à les suiv­re. J’ai tou­jours pen­sé qu’écrire un roman, c’est ren­dre vie à des ombres. Qu’on choi­sisse ses héros dans l’actualité, dans sa pro­pre vie ou dans l’histoire, la part d’imagination restera à peu près iden­tique. Sans quoi il n’y aurait pas de roman.

5. Inven­ter pour éclair­er et non trahir
L’histoire me parait si riche, elle laisse tant de place au désir d’inventer, qu’il est inutile de la trahir. Bien enten­du, choisir la part la plus légendaire d’un événe­ment peut sem­bler souhaitable à un romanci­er. Et pourquoi non ? La légende aus­si fait par­tie de l’histoire. Sou­vent tout est dans l’éclairage. Il suf­fit d’un petit décalage dans le temps, d’une sim­ple inter­ro­ga­tion venue à pro­pos, et le monde qu’on décrit change ou sem­ble chang­er. Le plus scrupuleux des romanciers doit pra­ti­quer aus­si u cer­tain art de l’illusion. Par­lant de la mar­quise de Brinvil­liers, je n’ai pas voulu chercher en elle l’empoisonneuse des livres d’histoire mais bien « la petite femme aux yeux bleus » entre­vue dans cer­tains com­men­taires de ses con­tem­po­rains. Quand je prête des rêves à Hon­oré de Balzac ou des pro­jets à Elis­a­beth Pétro­v­na, je n’ai aucune­ment le sen­ti­ment de les trahir. Sim­ple­ment, ils font par­tie de mon univers. À moins que ce soit moi qui fasse par­tie du leur.

6. Plutôt des mod­èles, de grandes admi­ra­tions
Je ne crois pas avoir de mod­èles, du moins je n’en suis pas con­sciente, mais j’éprouve une grande admi­ra­tion pour la façon dont cer­tains écrivains utilisent les ressources de l’histoire. Gertrude von Le Fort, par exem­ple, qui réus­sit à s’inspirer de per­son­nages aus­si célèbres que Charles Quint ou Marie-Antoinette sans jamais les nom­mer, lais­sant vis­i­ble­ment à l’érudition de son lecteur le soin de les recon­naitre dans le dédale des faits et des pré­ci­sions dont elle use. Beau­coup d’admiration aus­si pour La semaine sainte d’Aragon (qui se défendait d’avoir écrit un roman his­torique), pour Mar­guerite Yource­nar, pour Jean Schlum­berg­er dans Le lion devenu vieux. Et pour beau­coup d’autres.

Notice et enquête : Francine Ghy­sen


Bernard Tirtiaux

Bernard Tirtiaux

Bernard Tir­ti­aux

Le passeur de lumière, Denoël, 1993, rééd. « Folio », 1995
Les sept couleurs du vent, Denoël, 1995, rééd. «Folio », 1997
Le puisati­er des abîmes, Denoël, 1998, rééd. « Folio », 2000
Aubertin d’Avalon, Lat­tès, 2002, rééd. Le livre de poche, 2004

Le passeur de lumière plonge dans l’univers des arti­sans qui ont dévelop­pé l’art du vit­rail. Nivard de Chas­sepierre est envoyé par l’ordre des Tem­pli­ers dans des con­trées loin­taines à la recherche des for­mules et matières qui per­me­t­tent de col­or­er le verre. Ce réc­it d’aventures aux rebondisse­ments mul­ti­ples et… col­orés qui part de Huy explore le monde artis­tique du 12e siè­cle et les idéaux qui le tra­versent pour ramen­er son héros sur les chantiers des grandes cathé­drales. Bernard Tir­ti­aux est aus­si l’auteur de Les sept couleurs du vent qui est con­sacré aux char­p­en­tiers et fac­teurs d’orgue de la Renais­sance tan­dis qu’Aubertin d’Avalon revient au 12e siè­cle aux côtés d’un sculp­teur dans l’univers des cathé­drales. Sans oubli­er Le puisati­er des abîmes qui relate le des­tin tour­men­té d’un savant qui aurait, dans la pre­mière moitié du 20e siè­cle, mis au point une méth­ode révo­lu­tion­naire de traite­ment des déchets.

tirtiaux aubertin d avalon

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
Pour Le passeur de lumière, le choix de la péri­ode a été dic­té par l’histoire du développe­ment du vit­rail qui prend son envol au 12e siè­cle. Je n’ai pas choisi un per­son­nage his­torique mais comme dans tous mes romans, j’ai créé un per­son­nage imag­i­naire sur base d’un jeu d’indices dans un con­texte don­né, qui est ici celui des maitres ver­ri­ers mosans.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
Tout com­mence avec un sujet qui me par­le. Ici, c’est la lumière. Ma pas­sion du tra­vail du verre, qui est aus­si mon méti­er, m’a con­duit à faire des recherch­es et m’a don­né des clés. Sur la base de cette pra­tique, j’ai été à la ren­con­tre de doc­u­ments tels que les écrits de Saint Bernard, du moine Théophile ou de Sug­er.

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Je suis un homme des couleurs et de la musique des mots. Mon écri­t­ure est tra­vail­lée d’abord avec la voix. Je mar­monne sou­vent en écrivant. Mes lec­tures d’œuvres de l’époque m’influencent, j’aime les mots obsolètes pour autant qu’ils chantent, et non par archaïsme.

Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
Mes romans sont issus des trous de l’histoire. À chaque fois, une énigme. Com­ment ont été élaborés les ver­res col­orés ? Au départ de ce mys­tère, des per­son­nage issus de mon imag­i­naire pren­nent corps et tis­sent leur vie pro­pre. Le con­texte his­torique est sec­ondaire, même si je véri­fie ensuite si le réc­it s’intègre dans ce con­texte. C’est pour ça que mes romans n’ont pas de suite comme cer­tains lecteurs s’y attendraient. Cette démarche ne m’intéresse pas.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
Les his­to­riens sont les pre­miers à trahir l’histoire. Mais qui trahit quoi ? Par­fois le faus­saire est plus proche de la vérité. Je me doc­u­mente, mais je prends peu de notes, j’exploite ma mémoire. Je ne cherche pas à être exhaus­tif ni à décrire la vie quo­ti­di­enne d’alors. En fait, la recherche de la justesse m’importe plus que la vérité absolue. C’est ce qui fait que mes per­son­nages sont très actuels. Je cherche à écrire quelque chose qui touche, qui ne soit pas vain.

Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?
Si j’ai eu de plaisir à lire Dumas, ce n’est pas tant pour l’Histoire que pour ses his­toires, pour les tirades, le rêve. Mais je ne suis pas un grand lecteur et les mod­èles m’ennuient sauf s’ils sont des per­son­nages créés par des écrivains tels que Dos­toïevs­ki ! Les écoles et les caté­gories de gen­res m’intéressent peu. J’ai sou­vent le sen­ti­ment d’écrire hors des sen­tiers bat­tus, je tra­vaille sans cal­cul. Je prends la plume avec ce que je vis.

Notice et enquête : Thier­ry Deti­enne


Nicole Verschoore

nicole verschoore

Nicole Ver­schoore

Les par­chemins de la tour, Le Cri, 2004

« Poli­tique et pas­sions 1830 » : le sous-titre inscrit d’emblée le roman de Nicole Ver­schoore dans l’actualité et l’histoire.

Edmond Beau­carne (1807–1895) est le grand-oncle de l’arrière-grand-mère de la nar­ra­trice. À tra­vers la lec­ture de ses textes, qui sub­sis­tent dans les archives famil­iales, celle-ci se sent des affinités élec­tives avec cet homme qui tra­ver­sa presque tout le 19e siè­cle. Au point de devenir elle-même Edmond Beau­carne et de réécrire son his­toire sous la dic­tée, l’histoire de la nais­sance de la Bel­gique, des bal­bu­tiements du roy­aume.

Après une enfance soli­taire à Eename, des études à Alost puis à Gand, Edmond devient un rédac­teur du jour­nal d’opposition Le catholique des Pays-Bas. À 23 ans, il vit au cœur des pas­sions qui sus­ci­tent la révo­lu­tion de 1830. Mais une pas­sion occulte l’autre : il n’arrive pas à faire exis­ter l’amour qu’il éprou­ve pour Hort­ense, puis pour Eudox­ie, sa ser­vante, et enfin pour Isabelle, au cré­pus­cule de sa vie. Ce vieil homme céli­bataire, bourgmestre d’Eename, pour­suit inlass­able­ment ses recherch­es dans sa tour d’ivoire…

verschoore les parchemins d ela tour

Pourquoi avoir choisi cette péri­ode (ce per­son­nage his­torique) ?
J’ai deux raisons majeures : d’abord parce que le passé m’est cher, et que je désire sauve­g­arder ce qui s’oublie ou est défor­mé par l’interprétation actuelle. Com­mencer par la fin du 18e siè­cle et pour­suiv­re tout au long du 19e siè­cle me sem­blait inévitable. Ensuite, pour retrou­ver l’homme (la femme et l’enfant) que nous avons été, que nous sommes tou­jours. C’est une recherche ou une affir­ma­tion d’identité, pas de dis­crètes retrou­vailles avec la sen­si­bil­ité, la pen­sée, l’ambiance de vie et l’idéalisme du 19e siè­cle belge (mais, oui, l’idéalisme, pourquoi seri­ons-nous gênés de pronon­cer le mot ?). Dans mon enfance et dans mon ado­les­cence, mon arrière-grand-mère Augus­ta Beau­carne avait gardé de l’oncle Edmond un sou­venir déli­cieux, et ses his­toires du bourgmestre, de sa tour et de la grande mai­son de ses par­ents reflé­taient tant d’amour et de quo­ti­di­en, que nous qui l’écoutions pas­sions avec elle dans le passé, obser­vant et sen­tant tout ce qu’elle sug­gérait.

Com­ment vous êtes-vous doc­u­men­té (lec­tures ciblées, « imprég­na­tion » inten­sive, fich­es…) ?
J’ai tra­vail­lé depuis trente ans sur le 18e et le 19e siè­cles. J’ai été invitée et j’ai par­lé à plusieurs col­lo­ques. J’ai pub­liée des por­traits d’auteurs oubliés et de pub­li­ca­tions oubliées en Flan­dre à la fin du 18e siè­cle et au début du 19e siè­cle. Enfin, j’ai eu dans la famille des grands par­ents et des par­ents qui par­laient du siè­cle passé et de l’Histoire de la Bel­gique (avec un H majus­cule !).

Le sujet que vous avez choisi vous a‑t-il amené à adopter une langue par­ti­c­ulière (archaïsmes…) ?
Cer­taine­ment, mais avec juste mesure. Ain­si, le lan­gage du jeune pas­sion­né de la révo­lu­tion du 1830 est celui que j’ai lu dans Le catholique des Pays-Bas (1829–1830) et dans la minus­cule notice biographique de mon héros Edmond Beau­carne.

Le voy­age de 1832–1833 s’inspire du lan­gage sen­ti­men­tal de l’époque (Belle de Char­rière, Ben­jamin Con­stant).

À par­tir des chapitres sur le choléra, le tra­vail d’Anspach à Brux­elles, les travaux de voûte­ment de la Senne et de l’égyptologie, le lan­gage est celui de la deux­ième par­tie du 19e siè­cle belge.
Enfin, pour les pas­sages intimes de la fin du livre, j’ai essayé d’écouter ma mémoire et de suiv­re ce qu’il y avait de plus clas­sique et de plus vrai dans la lit­téra­ture qui reste sans date, de Flaubert à Proust.

Com­ment avez-vous con­cil­ié l’aspect doc­u­men­taire et l’imaginaire lié à la fic­tion ?
L’imaginaire a été le pre­mier but : retrou­ver la vie quo­ti­di­enne et la pas­sion de mon héros. Mais cette vie dépend de la réal­ité quo­ti­di­enne, donc de ce qui a été. Je désir­ais que tout soit vrai, et j’ai beau­coup lu et véri­fié afin que chaque détail soit exact.

Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à trahir la vérité his­torique au nom de la vérité romanesque ?
Dans Les par­chemins de la tour ce fut inutile de trahir. J’ai pu écrire ce que je crois être vrai. Par con­tre, j’ai un réel prob­lème dans la deux­ième par­tie de ma trilo­gie : le lecteur actuel ne com­prend plus cer­taines don­nées de la poli­tique de la fin du 19e siè­cle et du début du 20e siè­cle. En écrivant, je dois éviter de sus­citer des réac­tions qui sont celles d’un lecteur actuel, con­fron­té à une réal­ité très dif­férente de celle de mes per­son­nages. Là il fau­dra être pru­dente. Espérons que je ne devrai ni trahir ni men­tir.

Avez-vous des mod­èles dans le domaine du roman his­torique ? Lesquels ?
Beau­coup de mod­èles, mais je ne peux pas les énumér­er. Cela fait trente ans que je lis. Que dire ? J’ai lu tout Flaubert, Balzac, Zola, Mau­pas­sant, Proust, Koestler… Tous sont « his­toriques ». J’en oublie…

Notice et enquête : Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°137 (2005)