Vinciane Despret, Ces émotions qui nous fabriquent

L’émotion, composante de notre vérité

Vin­ciane DESPRETCes émo­tions qui nous fab­riquent. Ethnopsy­cholo­gie de l’au­then­tic­ité, Syn­thélabo, coll. “Les empêcheurs de penser en rond”, 1999

despret ces emotions qui nous fabriquentDans son nou­veau livre, Vin­ciane Despret étudie les émo­tions dont nous sommes tis­sés, qui nous fabri­quent. La langue de ce savant essai est si per­son­nelle que l’on croit par­fois enten­dre l’au­teur la pronon­cer de vive voix. Tour à tour somptueuse­ment élé­gante et famil­ière de façon tru­cu­lente, Vin­ciane Despret ap­pâte le lecteur par des images pit­toresques pour l’at­tir­er vers une forêt abstraite. Il faut par­fois se débat­tre alors, se fray­er une piste. Mais des clair­ières dans la forêt philoso­phique, avec pour paysage un style déli­cieux, per­me­t­tent de retourn­er vers les phras­es un peu sibyllines, désor­mais émondées. Et l’on se mur­mure : le jeu en valait plusieurs fois la chan­delle.

Mais quel jeu ? Celui de définir l’é­mo­tion, de nous faire pren­dre par­ti : l’é­mo­tion est-elle naturelle et biologique, ou cul­turelle ? N’est-elle que pas­sions internes, uni­verselles sur notre planète ? Si les événe­ments induc­teurs d’é­mo­tion sont uni­versels, existe-t-il une réponse tout-ter­rain ? Certes, une émo­tion peut inve­stir un sujet pas­sif, soudain habité (je n’é­tais plus moi-même). Mais c’est un sig­nal qui ne se laisse pas ignor­er, qui appelle à la réac­tion, qu’il faut ap­prendre à gér­er. Et dans cet appren­tis­sage, la cul­ture ne se glisse-t-elle pas ? Si l’é­mo­tion est l’an­tithèse de la ratio­nal­ité, elle devrait échap­per à l’ex­péri­men­ta­tion sci­en­tifique. Pour­tant, vu au niveau des sy­napses des neu­rones, l’é­mo­tion emprunte des cir­cuits nerveux tout aus­si rationnels que ceux qui con­duisent au cal­cul men­tal. L’é­mo­tion garde-t-elle une empreinte du prim­i­tif, con­ser­vant un lien archaïque avec l’in­stinct ? Existe-t-il un invari­ant de base, con­t­a­m­iné ensuite par la cul­ture ? L’ethnopsy­cholo­gie pra­tiquée par Vin­ciane Despret nous ren­seigne sur les com­posantes cul­turelles de l’é­mo­tion.

Il serait car­i­cat­ur­al de résumer ici les aven­tures rela­tion­nelles sub­tiles que l’au­teur entre­tient avec les cul­tures de dif­férentes tribus. Il faut aller le lire pour en appréci­er le doigté. Mais la face la plus pas­sion­nante de ces in­cursions chez les autres, est peut-être le nou­veau regard que l’on acquiert sur ses proches et sur soi-même. On en arrive à l’é­ton­nement de soi-même : nous voilà à nous regarder, à la lumière de ce con­traste, comme des créa­tures bien étranges ; nous voilà à nous regarder comme autres. Et nous décou­vrons que l’é­mo­tion n’est pas que pas­sive, dans la mesure où elle est liée à une dis­po­si­tion : par exem­ple, la dis­po­si­tion à l’i­ras­ci­bil­ité n’im­plique pas seule­ment une faible tolérance à la frus­tra­tion, mais aus­si la recherche para­doxale des sit­u­a­tions frus­trantes ! Ain­si l’é­mo­tion serait une cause de com­porte­ment. Chaque indi­vidu n’est pour­tant pas un soi émo­tif fait d’une pièce, mais se présente plutôt comme une mo­saïque de « soi » soci­aux, mis à jour selon les cir­con­stances. Ce découpage de la per­sonne en une série de cartes selon le rôle du moment serait accen­tué dans la cul­ture ja­ponaise où cha­cun est jugé, non pas de façon inté­grée, mais selon un code spéci­fique à des com­porte­ments envers l’E­tat, les par­ents, l’hon­neur du groupe. Une ques­tion m’a par­ti­c­ulière­ment tenu à cœur, qui est celle des rela­tions de la pas­sion avec le savoir. La pas­sion est-elle enne­mie ou com­plice du savoir sci­en­tifique ? J’ai bien aimé la sug­ges­tion que la pas­sion pour le savoir serait plutôt une pas­sion du mys­tère, pas­sion de la ques­tion plutôt que de la réponse.

L’é­mo­tion doit-elle vrai­ment choisir son camp, entre le domaine du corps et celui de l’âme (j’au­rais dit l’e­sprit, ou la con­science, mais Vin­ciane Despret dit l’âme : elle a sû­rement ses raisons) ? L’au­teur présente deux com­pro­mis, selon une ver­sion faible et une ver­sion forte, qui font vari­er l’im­por­tance rel­a­tive de la nature et de la cul­ture. La ver­sion faible fait inter­venir des émo­tions pri­maires et innées avec en surim­pres­sion des émo­tions sec­ondaires con­t­a­m­inées par la cul­ture. Cette sub­di­vi­sion cor­re­spond à celle pro­posée par le neu­ro­logue améri­cain Anto­nio Dama­sio. Selon la ver­sion forte, les simil­i­tudes des expres­sions émo­tion­nelles chez l’homme et l’an­i­mal sont for­tu­ites, car les émo­tions impliquent juge­ment et croy­ance. Même les événe­ments physiolo­giques de l’é­mo­tion ne seraient que consé­quences d’at­ti­tudes cul­turelles. Il est vrai que des émo­tions telle la peur sont univer­selles, mais cette peur est en prise directe avec la cul­ture : peur de per­dre la face, d’être ridicule, de pass­er inaperçu… On voit qu’il s’ag­it là d’é­mo­tions que l’on pour­rait class­er par­mi les sec­ondaires. Les émo­tions sont des out­ils de juge­ment et d’é­val­u­a­tion sur le monde. Elles peu­vent être d’or­dre pri­maire si elles agis­sent comme moteurs pour alert­er des réac­tions d’ur­gence. Et qui dira que cer­tains ani­maux n’en sont pas capa­bles ? D’autre part, des émo­tions d’or­dre sub­jec­tif appor­tent sur le monde des regards qui le façon­nent. Que serait le monde, s’il n’é­tait que con­cret, si per­son­ne ne l’in­ter­pré­tait ? La soci­olo­gie des émo­tions con­sid­ère que les struc­tures sociales affectent les émo­tions, mais qu’en retour celles-ci main­ti­en­nent et pro­lon­gent ces struc­tures sociales. D’adap­tation biologique aux lois de la nature, elles devi­en­nent des formes d’adap­ta­tion au social ain­si qu’un mode d’in­téri­or­i­sa­tion de la société.

L’é­mo­tion humaine, qui a évolué à par­tir d’une émo­tion pri­mor­diale n’af­fleu­rant pas encore à une con­science, fait par­tie de notre vérité : ce corps ému qui ne peut men­tir… Par ces para­phras­es issues d’un cerveau de viro­logue, j’e­spère ne pas avoir trop trahi ce livre qu’il faut appréhen­der de vive lec­ture.

Lise Thiry


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°111 (2000)