Vinciane Despret, Naissance d’une théorie éthologique

Questions de regards

Vin­ciane DESPRETNais­sance d’une théorie éthologique. La danse du cratérope écail­lé, Syn­thélabo, coll. “Les empêcheurs de penser en rond”, 1996

despret naissance d'une théorie ethologiqueMoi-même j’ai un chat : Mouche. On dit qu’elle est char­treuse ou qu’elle est bleue. Il ne faut pas le croire. Elle n’a rien d’une moni­ale, sinon peut-être un peu gouailleuse, et moins en­core d’une aris­to­crate. C’est un chat de gout­tière, née dans une cave et de père in­connu. Elle n’est pas bleue mais grise avec des reflets d’ar­gent qui ne cessent de m’é­mou­voir. Mouche est grise et j’en suis bleu. J’ai d’autres amis. Vin­ciane, par exem­ple, un drôle d’oiseau qui bat des pau­pières quand on la regarde (danse ou ri­tuel?), comme pour sig­ni­fi­er que tou­jours il est ques­tion du regard. Ain­si du regard que l’homme porte sur l’an­i­mal. Cela s’ap­pelle étholo­gie (du grec èthos, mœurs, morale).

Vin­ciane Despret est étho­logue, ou philosophe, ou anthropo­logue. Je dirai pour ma part qu’elle pra­tique dans ce livre une poé­tique du savoir, tou­jours dedans, tou­jours dehors, et qui mon­tre si bien ce que savoir veut dire. À la suite d’Is­abelle Stengers, elle opte pour le par­ti de l’hu­mour, cet « art de l’im­ma­nence », ce re­gard plus vif, plus libre, qui ren­voie dos à dos la grav­ité de l’épisté­molo­gie tradition­nelle et l’ironie dés­abusée du rel­a­tivisme ab­solu. Le rire enfin retrou­verait droit de cité par­mi les doctes ! Le par­ti d’en rire : c’est-à-dire la con­science hum­ble, ent­hou­si­aste, mais con­quérante égale­ment, la con­science d’être là, à la fois témoin et acteur. Quand bien même on regarde le savant qui regarde — c’est le rôle de l’an­thro­po­logue des sci­ences —, on n’échappe évidem­ment pas au jeu de son pro­pre regard. Il n’y a pas de pur regard et l’œil est tou­jours dans le monde. « L’énigme », dis­ait Mer­leau-Pon­ty, lumineux, « tient en ceci que mon corps est à la fois voy­ant et vis­i­ble ». Il me sem­ble que Vin­ciane Despret pour­rait enten­dre là comme un écho à sa démarche. L’œil est dans le monde, heureuse­ment, re­gards croisés, irré­ductible­ment, regards de chair : ce livre admirable en témoigne et mon­tre que l’énigme ain­si recon­nue, l’abîme qu’elle sug­gère, le rire qu’elle appelle, con­duit à une plus grande rigueur et à un peu plus de vérité. L’œil — la sci­ence —, l’œil est « pro­duc­teur d’ex­is­tence ». Tra­vail aux fron­tières : entre l’homme et l’an­i­mal se tis­sent des liens, fon­da­teurs de toute cul­ture, s’échangent des regards que les théories éthologiques à la fois traduisent et produi­sent. Mais la théorie ne suf­fit pas qui ne don­nerait à voir qu’un ensem­ble de repré­sentations. C’est la grande force du livre de Vin­ciane Despret d’é­tudi­er la « nais­sance d’une théorie éthologique » en con­sid­érant l’étho­logue au tra­vail, sur le ter­rain, aux pris­es avec ses pro­pres objets de recherche, tis­sant avec eux, au jour le jour, les liens — présents, absents, vis­i­bles, invis­i­bles — qui don­neront corps à la théorie.

Vin­ciane Des­pret, anthro­po­logue des sci­ences, pro­pose ici une pas­sion­nante étholo­gie de l’étholo­gie. Un ter­rain, c’est-à-dire un étho­logue israé­lien, Amotz Zahavi, l’équipe de recherche qui l’en­toure et les objets de cette recher­che : de drôles d’oiseaux, les cratéropes écail­lés, dont Zahavi explique qu’ils dan­sent, qu’ils jouent ensem­ble, qu’ils s’of­frent des présents, qu’ils se dis­putent même le priv­ilège d’être altru­istes, autant de compor­tements peu com­muns par­mi les oiseaux ! Fort de ses obser­va­tions, Zahavi a bâti une théorie jugée hétéro­doxe, la théorie du han­dicap, qui cherche à résoudre cer­tains para­doxes de l’étholo­gie tra­di­tion­nelle. Impos­sible ici d’en­tr­er dans le détail. Après une pre­mière par­tie qui situe les enjeux des débats con­tem­po­rains et leurs « con­textes de jus­ti­fi­ca­tion », l’en­quête de ter­rain démon­tre qu’il est pos­si­ble de dépass­er l’op­po­si­tion entre un « con­struc­tivisme stérile » et un « réal­isme dog­ma­tique » tout aus­si insatisfai­sant. Com­ment com­pren­dre les caractéris­tiques si par­ti­c­ulières que Zahavi con­fère aux cratéropes ? Cor­re­spon­dent-elles à la réal­ité-vraie du cratérope ou sont-elles, au con­traire, le pro­duit du regard de Zahavi ? Mau­vaise alter­na­tive : la ques­tion du regard est tou­jours dou­ble : « qui suis-je, com­ment est mon regard pour que tu m’ap­pa­raiss­es tel que tu es ? » et en même temps « qui es-tu pour que je te voie ain­si ? ». Com­pren­dre, c’est con­sid­ér­er « la duplic­ité essen­tielle et impérieuse » de la ques­tion et que ses deux pôles, ensem­ble, « for­ment l’in­stant de l’équili­bre, le meilleur moment pour penser les choses en ter­mes dynamiques, relation­nels et com­plex­es ». Le cratérope de Zahavi est, néces­saire­ment, un « cratérope dans le dis­cours ». Il est le pro­duit d’une rela­tion, un « hybride », au sens où Bruno Latour, met­tant en cause l’idéolo­gie du « grand par­tage » entre nature et cul­ture, a défi­ni ce terme.

Le livre de Vin­ciane Despret en ap­porte le puis­sant témoignage : au delà de la sin­gu­lar­ité de la théorie du hand­i­cap, il nous apprend quelque chose d’essen­tiel à pro­pos de la manière dont nos savoirs, nos « fic­tions sci­en­tifiques », se con­stru­isent. Il nous ap­prend quelque chose d’essen­tiel à pro­pos de la manière dont nous sommes don­nés au monde en même temps que le monde nous est don­né.

Carl Have­lange


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°94 (1996)