Les librairies ont été qualifiées d’essentielles lors de la pandémie de la Covid-19. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, parfois bien décentralisées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands centres urbains. Bienvenue à DLivre…
Nous arrivons à Dinant en longeant la Meuse, car la librairie se trouve à quelques encablures du fleuve, sur la rue commerçante de la cité, au pied de la citadelle qui la domine. Le fondateur et propriétaire des lieux, Patrick De Munck, termine sa journée, en présence de ses deux nouvelles recrues qui accueilleront les derniers clients. D’emblée, il nous invite à faire le tour du propriétaire.
Des pièces et des caisses
Au rez-de-chaussée, dès la porte d’entrée franchie, se trouve l’espace principal, avec une première table qui présente les coups de cœur du moment des libraires. Sur une étagère, bien en vue, un présentoir jaune et noir avec la collection de polars, « Noir corbeau », des éditions Weyrich, une maison que Patrick De Munck aime défendre au même titre que d’autres ouvrages belges. Une pièce attenante, envahie de caisses arrivées le jour même et qui doivent encore être déballées, est consacrée aux essais, à l’histoire, aux beaux livres, aux guides de voyage et à un rayon de livres en langue étrangère, sur lequel notre guide insiste plus particulièrement : « Dans notre clientèle, nous avons pas mal de touristes, de passage ou installés dans une maison de campagne de la région. Moi-même, je connais cinq langues, le néerlandais, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le français bien sûr. ». Quand nous lui demandons où nous pourrions prendre une photo, sachant que la nuit est tombée, Patrick De Munck suggère avec des airs mystérieux de le suivre au sous-sol. Au bas des escaliers, nous nous retrouvons face à une porte blindée et une grille impressionnante qui donnent sur l’espace de littérature jeunesse. « Cette porte blindée et cette grille, explique Patrick De Munck, en proposant de le photographier devant, appartenaient à la banque qui occupait le bâtiment précédemment. » Nous terminons la visite à l’étage, dans l’antre du libraire, un bureau qui ne ressemble en rien aux rayonnages impeccablement rangés des lieux réservés à la clientèle. Ici, les caisses s’accumulent dans un joyeux désordre, au milieu de documents divers et des effets personnels des uns et des autres. Un bureau que l’on imagine très différent de ceux occupés par Patrick De Munck dans sa vie professionnelle antérieure. Car l’homme a connu une autre carrière avant d’ouvrir DLivre en 2007. Économiste de formation, il a travaillé pendant une dizaine d’années dans l’industrie sidérurgique pour Cockerill-Sambre, devenu entretemps ArcelorMittal. Un univers dans lequel il n’imaginait pas rester toute sa vie. « J’ai toujours voulu être indépendant, ce qui est difficile dans un grand groupe, concède Patrick De Munck. Je voulais être mon propre patron. J’ai découvert ma voie à Banon, un petit village provençal de mille habitants, où un libraire a ouvert Le Bleuet avec l’équivalent en stock d’une FNAC parisienne, au point d’occuper désormais deux maisons adjacentes. Ce qui était possible à Banon pouvait l’être à Dinant. Dinant parce que, Bruxellois à l’origine, j’y vis depuis trente-et-un ans après avoir épousé une Dinantaise. J’ai réalisé une analyse marketing sérieuse de la région en m’appuyant sur une démarche enseignée dans les écoles françaises de formation des libraires. À l’époque, il n’y avait plus de librairie dans un rayon de trente kilomètres, à part les points presse, et donc un marché à prendre. La zone de chalandise offrait un nombre d’habitants suffisants pour faire vivre une librairie : j’ai ainsi des lecteurs de Philippeville, de Florennes, Ciney, Yvoir… et j’en ai même eu de Givet, de l’autre côté de la frontière, avant qu’une FNAC s’y installe. Une fois ma décision prise, j’ai suivi quelques formations proposées par le Syndicat des libraires francophones de Belgique (SLFB). Et puis, je remercie mes profs d’humanités de m’avoir si bien enseigné la littérature française ! », termine-t-il en souriant.
Des livres pour toi et moi
Le jour où nous nous sommes rendu dans la librairie DLivre, l’équipe commençait à mettre en place une opération qui en est à sa quatrième édition : Des livres pour toi et moi. Sur le modèle des cafés suspendus, chaque acheteur, chaque acheteuse est invitéꞏe à payer le prix d’un livre jeunesse qui sera offert à un enfant défavorisé auquel s’ajoute un livre supplémentaire offert par la librairie. L’an dernier, cette action de solidarité a bénéficié à 130 enfants de la région, qui ont également reçu un sachet de bonbons de la part de l’Innerwheel, un service club partenaire de l’opération, comme Solidarité dinantaise, Solidarité Wahléroise et les Colis du Cœur d’Yvoir. Une mobilisation dont l’idée est venue de France, comme l’explique Patrick De Munck : « À mes yeux, un des buts du libraire est de favoriser la lecture et surtout la lecture des enfants afin d’ouvrir leur imaginaire, de leur permettre de se forger des outils pour répondre aux problèmes d’aujourd’hui et de demain… J’ai découvert cette action lors d’un rassemblement de libraires français Au mois de juillet, cette rencontre bisannuelle a regroupé plus de mille personnes du monde du livre à Angers, dont sept cents libraires. . Les libraires belges y étaient invités via le Syndicat des libraires francophones de Belgique. » Patrick De Munck insiste sur le rôle primordial joué par le SLFB : « Les contacts interprofessionnels sont importants. On apprend beaucoup en rencontrant des collègues, en découvrant de bonnes pratiques. Cela permet d’offrir un niveau de service performant à nos clients. Se regrouper aide aussi des petites librairies comme la mienne à faire bouger les choses face à de grands groupes de distribution comme Hachette, Madrigal ou Editis. Je suis un petit libraire dans le sens où mon chiffre d’affaires ne me permet pas de peser assez lourd, par exemple pour avoir des marges intéressantes. Le rapport reste inégal. Le syndicat a permis l’émergence de la Banque du livre, du catalogue informatique. Je viens également d’inaugurer la facture électronique avec les fournisseurs français. Je suis le premier à le faire comme libraire-test en Belgique. » La dimension numérique du métier de libraire a été au cœur du projet de Patrick De Munck quand il a ouvert son point de vente. « J’avais trois objectifs, explique-t-il, et aujourd’hui, nous avons pu réaliser les trois : la librairie physique, la librairie sur la toile et la vente de livres numériques. Déjà à l’époque, en 2007, j’estimais que la librairie en ligne deviendrait incontournable. Comme la révolution de l’imprimerie a duré une centaine d’années pour s’imposer, la révolution du numérique prendra aussi du temps mais fera partie du quotidien des lecteurs dans le futur. » Dans la foulée, nous lui demandons bien évidemment si le numérique ne va pas remplacer le papier. « Non, répond-il avec conviction, je pense que les deux marchés vont vivre en parallèle et s’équilibrer. Mais à long terme, le livre papier aura moins d’importance en termes de chiffre d’affaires. Aujourd’hui, il pèse pour plus de 90%. Il est fort probable que le rapport va s’inverser dans l’avenir. »
Des chiffres et des lettres
Chiffres d’affaire, remise et marge, stocks, analyse marketing… Patrick De Munck n’est-il pas davantage animé par les chiffres que par les lettres ? « Oui et non, répond du tac au tac le libraire dinantais, car j’ai une passion depuis l’enfance pour la lecture, mais il est indispensable d’avoir des bases de gestion pour tenir le coup. Sinon, je lis un peu de tout, de la littérature, de l’économie, de l’histoire, de la politique… Je lis aussi souvent des livres que je ne vends pas, comme la littérature du Moyen-Âge, qui est un dada personnel, ou la poésie flamande. » Parallèlement à ses lectures et goûts personnels, Patrick De Munck s’inscrit autant qu’il est possible dans la vie dinantaise, par exemple en étant attentif au programme du Centre culturel. Récemment, lorsque celui-ci a proposé une exposition autour de l’œuvre de l’illustrateur et auteur d’albums pour la jeunesse, Michel Van Zeveren, la librairie l’a invité pour une rencontre. Des livres sur Adolphe Sax, le célèbre enfant du pays, sont incontournables, de même que tout ce qui se publie sur la région. Patrick De Munck lance d’ailleurs un appel : « Je suis preneur d’un livre sur l’histoire de Dinant. Il n’y en a plus depuis longtemps. » La librairie est aussi un acteur culturel local et met sur pied des animations autour du livre. L’une en particulier mérite notre attention.
En partenariat avec un collectif de comédiens dinantais, le Dinant Creative Factory, D‑Livre propose des lectures en scène quatre ou cinq fois par an, à chaque fois dans un lieu différent, un décor qui cadre peu ou prou avec l’univers des textes lus. C’est ainsi que le Palais de Justice de la ville a servi de scène à une lecture d’extraits de romans policiers de Barbara Abel et de Patricia Hespel, une autrice de Gesves. Ce sont des textes sur la guerre, J’écris ton nom, de Jean-Louis Sbille et Today we live d’Emmanuelle Pirotte, qui ont résonné entre les murs de la Citadelle. Un particulier a reçu le public à La Zélardière au cœur du Parc naturel de Furfooz pour une présentation du roman Emprise de Manon Terwagne, une jeune autrice de Durnal, prix Laure Nobels 2021–2022. Vu la thématique, c’est au Collège Notre-Dame qu’a été reçu Bendji Cano, pour Rage bleue, un livre pour les ados qui aborde le harcèlement sur internet. Autre œuvre, autre lieu : des textes de la poétesse beaurinoise, Socratine, ont été lus à la Maison du Patrimoine médiéval mosan à Bouvignes. Etc., etc. Sur le site de la librairie, nous avons épinglé un partenariat original, celui noué avec la maison d’édition Orso. « Orso est spécialisée en littérature jeunesse, de 0 à 6 ans essentiellement, précise Patrick De Munck, et ils ont lancé une collection pour les premiers lecteurs, de très beaux livres pour donner le plaisir de la lecture, comme Les Trésors de Capucine ou Je t’aime quand tu ris, je t’aime quand tu pleures. Ils sont installés à Givet. » Ma Télé, la télévision de proximité basée à Rochefort, essaie de promouvoir la culture locale. Depuis un an, ils invitent des libraires du Namurois dans une chronique littéraire. « C’est un peu le trac à chaque fois, sourit Patrick De Munck, mais à nouveau, j’ai pu suivre une formation du SLFB pour me préparer à l’exercice. Pour la dernière séquence, j’ai présenté un polar historique, L’oratoire celte, de Daniel Remacle, un Bruxellois qui vit près de Verdun. C’est un auteur assez curieux, qui s’est autoédité après avoir suivi un atelier d’écriture de Franck Thilliez. Je ne peux pas accepter tous les livres autoédités des nombreux auteurs qui viennent en faire la promotion auprès de moi, mais Daniel Remacle est parvenu à me convaincre que son livre, finaliste du prix Fintro Écritures noires 2020, aurait été aussi qualitatif s’il était sorti à compte d’éditeur, tant sur le plan du texte que de l’impression. »
Michel Torrekens
Souvenir de libraire
Parmi les nombreux souvenirs qui émaillent la vie d’une librairie, Patrick De Munck revient sur la première des lectures en scène, le 8 septembre 2018, réalisées avec le collectif de comédiens dinantais, le Dinant Creative Factory. Celle qui s’est tenue dans le cadre magnifique du cloître de l’Abbaye de Leffe, à la sortie de la ville en amont de la Meuse. Au programme : des fables de La Fontaine et des textes des poètes dinantais Claude Donnay et Aurélien Donny. « À l’époque, je n’avais pas encore d’équipe. Comme libraire, on est souvent seul. Cette soirée m’a permis de vivre le livre autrement, entouré d’artistes, et d’avoir un contact différent avec mes clients et clientes. »
D‑Livre :
Rue Grande, 67A à 5500 Dinant
082/61 01 90 — contact@dlivre.com
https://www.dlivre.com — https://www.facebook.com/dlivre/
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°214 (2023)
