À Dinant, DLivre délivre des livres

Patrick De Munck à la librairie DLivre

Patrick De Munck dans sa librairie — pho­to : Michel Tor­rekens

Les librairies ont été qual­i­fiées d’essentielles lors de la pandémie de la Covid-19. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, par­fois bien décen­tral­isées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands cen­tres urbains. Bien­v­enue à DLivre…

Nous arrivons à Dinant en longeant la Meuse, car la librairie se trou­ve à quelques enca­blures du fleuve, sur la rue com­merçante de la cité, au pied de la citadelle qui la domine. Le fon­da­teur et pro­prié­taire des lieux, Patrick De Munck, ter­mine sa journée, en présence de ses deux nou­velles recrues qui accueilleront les derniers clients. D’emblée, il nous invite à faire le tour du pro­prié­taire. 

Des pièces et des caisses

Au rez-de-chaussée, dès la porte d’entrée franchie, se trou­ve l’espace prin­ci­pal, avec une pre­mière table qui présente les coups de cœur du moment des libraires. Sur une étagère, bien en vue, un présen­toir jaune et noir avec la col­lec­tion de polars, « Noir cor­beau », des édi­tions Weyrich, une mai­son que Patrick De Munck aime défendre au même titre que d’autres ouvrages belges. Une pièce attenante, envahie de caiss­es arrivées le jour même et qui doivent encore être débal­lées, est con­sacrée aux essais, à l’histoire, aux beaux livres, aux guides de voy­age et à un ray­on de livres en langue étrangère, sur lequel notre guide insiste plus par­ti­c­ulière­ment : « Dans notre clien­tèle, nous avons pas mal de touristes, de pas­sage ou instal­lés dans une mai­son de cam­pagne de la région. Moi-même, je con­nais cinq langues, le néer­landais, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le français bien sûr. ». Quand nous lui deman­dons où nous pour­rions pren­dre une pho­to, sachant que la nuit est tombée, Patrick De Munck sug­gère avec des airs mys­térieux de le suiv­re au sous-sol. Au bas des escaliers, nous nous retrou­vons face à une porte blind­ée et une grille impres­sion­nante qui don­nent sur l’espace de lit­téra­ture jeunesse. « Cette porte blind­ée et cette grille, explique Patrick De Munck, en pro­posant de le pho­togra­phi­er devant, apparte­naient à la banque qui occu­pait le bâti­ment précédem­ment. » Nous ter­mi­nons la vis­ite à l’étage, dans l’antre du libraire, un bureau qui ne ressem­ble en rien aux ray­on­nages impec­ca­ble­ment rangés des lieux réservés à la clien­tèle. Ici, les caiss­es s’accumulent dans un joyeux désor­dre, au milieu de doc­u­ments divers et des effets per­son­nels des uns et des autres. Un bureau que l’on imag­ine très dif­férent de ceux occupés par Patrick De Munck dans sa vie pro­fes­sion­nelle antérieure. Car l’homme a con­nu une autre car­rière avant d’ouvrir DLivre en 2007. Écon­o­miste de for­ma­tion, il a tra­vail­lé pen­dant une dizaine d’années dans l’industrie sidérurgique pour Cock­er­ill-Sam­bre, devenu entretemps Arcelor­Mit­tal. Un univers dans lequel il n’imaginait pas rester toute sa vie. « J’ai tou­jours voulu être indépen­dant, ce qui est dif­fi­cile dans un grand groupe, con­cède Patrick De Munck. Je voulais être mon pro­pre patron. J’ai décou­vert ma voie à Banon, un petit vil­lage provençal de mille habi­tants, où un libraire a ouvert Le Bleuet avec l’équivalent en stock d’une FNAC parisi­enne, au point d’occuper désor­mais deux maisons adja­centes. Ce qui était pos­si­ble à Banon pou­vait l’être à Dinant. Dinant parce que, Brux­el­lois à l’origine, j’y vis depuis trente-et-un ans après avoir épousé une Dinan­taise. J’ai réal­isé une analyse mar­ket­ing sérieuse de la région en m’appuyant sur une démarche enseignée dans les écoles français­es de for­ma­tion des libraires. À l’époque, il n’y avait plus de librairie dans un ray­on de trente kilo­mètres, à part les points presse, et donc un marché à pren­dre. La zone de cha­lan­dise offrait un nom­bre d’habitants suff­isants pour faire vivre une librairie : j’ai ain­si des lecteurs de Philippeville, de Flo­rennes, Ciney, Yvoir… et j’en ai même eu de Givet, de l’autre côté de la fron­tière, avant qu’une FNAC s’y installe. Une fois ma déci­sion prise, j’ai suivi quelques for­ma­tions pro­posées par le Syn­di­cat des libraires fran­coph­o­nes de Bel­gique (SLFB). Et puis, je remer­cie mes profs d’humanités de m’avoir si bien enseigné la lit­téra­ture française ! », ter­mine-t-il en souri­ant.

Des livres pour toi et moi

Le jour où nous nous sommes ren­du dans la librairie DLivre, l’équipe com­mençait à met­tre en place une opéra­tion qui en est à sa qua­trième édi­tion : Des livres pour toi et moi. Sur le mod­èle des cafés sus­pendus, chaque acheteur, chaque acheteuse est invitéꞏe à pay­er le prix d’un livre jeunesse qui sera offert à un enfant défa­vorisé auquel s’ajoute un livre sup­plé­men­taire offert par la librairie. L’an dernier, cette action de sol­i­dar­ité a béné­fi­cié à 130 enfants de la région, qui ont égale­ment reçu un sachet de bon­bons de la part de l’Innerwheel, un ser­vice club parte­naire de l’opération, comme Sol­i­dar­ité dinan­taise, Sol­i­dar­ité Wahléroise et les Col­is du Cœur d’Yvoir. Une mobil­i­sa­tion dont l’idée est venue de France, comme l’explique Patrick De Munck : « À mes yeux, un des buts du libraire est de favoris­er la lec­ture et surtout la lec­ture des enfants afin d’ouvrir leur imag­i­naire, de leur per­me­t­tre de se forg­er des out­ils pour répon­dre aux prob­lèmes d’aujourd’hui et de demain… J’ai décou­vert cette action lors d’un rassem­ble­ment de libraires français Au mois de juil­let, cette ren­con­tre bisan­nuelle a regroupé plus de mille per­son­nes du monde du livre à Angers, dont sept cents libraires. . Les libraires belges y étaient invités via le Syn­di­cat des libraires fran­coph­o­nes de Bel­gique. » Patrick De Munck insiste sur le rôle pri­mor­dial joué par le SLFB : « Les con­tacts inter­pro­fes­sion­nels sont impor­tants. On apprend beau­coup en ren­con­trant des col­lègues, en décou­vrant de bonnes pra­tiques. Cela per­met d’offrir un niveau de ser­vice per­for­mant à nos clients. Se regrouper aide aus­si des petites librairies comme la mienne à faire bouger les choses face à de grands groupes de dis­tri­b­u­tion comme Hachette, Madri­gal ou Edi­tis. Je suis un petit libraire dans le sens où mon chiffre d’affaires ne me per­met pas de peser assez lourd, par exem­ple pour avoir des marges intéres­santes. Le rap­port reste iné­gal. Le syn­di­cat a per­mis l’émergence de la Banque du livre, du cat­a­logue infor­ma­tique. Je viens égale­ment d’inaugurer la fac­ture élec­tron­ique avec les four­nisseurs français. Je suis le pre­mier à le faire comme libraire-test en Bel­gique. » La dimen­sion numérique du méti­er de libraire a été au cœur du pro­jet de Patrick De Munck quand il a ouvert son point de vente. « J’avais trois objec­tifs, explique-t-il, et aujourd’hui, nous avons pu réalis­er les trois : la librairie physique, la librairie sur la toile et la vente de livres numériques. Déjà à l’époque, en 2007, j’estimais que la librairie en ligne deviendrait incon­tourn­able. Comme la révo­lu­tion de l’imprimerie a duré une cen­taine d’années pour s’imposer, la révo­lu­tion du numérique pren­dra aus­si du temps mais fera par­tie du quo­ti­di­en des lecteurs dans le futur. » Dans la foulée, nous lui deman­dons bien évidem­ment si le numérique ne va pas rem­plac­er le papi­er. « Non, répond-il avec con­vic­tion, je pense que les deux marchés vont vivre en par­al­lèle et s’équilibrer. Mais à long terme, le livre papi­er aura moins d’importance en ter­mes de chiffre d’affaires. Aujourd’hui, il pèse pour plus de 90%. Il est fort prob­a­ble que le rap­port va s’inverser dans l’avenir. »

Des chiffres et des lettres

Chiffres d’affaire, remise et marge, stocks, analyse mar­ket­ing… Patrick De Munck n’est-il pas davan­tage ani­mé par les chiffres que par les let­tres ? « Oui et non, répond du tac au tac le libraire dinan­tais, car j’ai une pas­sion depuis l’enfance pour la lec­ture, mais il est indis­pens­able d’avoir des bases de ges­tion pour tenir le coup. Sinon, je lis un peu de tout, de la lit­téra­ture, de l’économie, de l’histoire, de la poli­tique… Je lis aus­si sou­vent des livres que je ne vends pas, comme la lit­téra­ture du Moyen-Âge, qui est un dada per­son­nel, ou la poésie fla­mande. » Par­al­lèle­ment à ses lec­tures et goûts per­son­nels, Patrick De Munck s’inscrit autant qu’il est pos­si­ble dans la vie dinan­taise, par exem­ple en étant atten­tif au pro­gramme du Cen­tre cul­turel. Récem­ment, lorsque celui-ci a pro­posé une expo­si­tion autour de l’œuvre de l’illustrateur et auteur d’albums pour la jeunesse, Michel Van Zev­eren, la librairie l’a invité pour une ren­con­tre. Des livres sur Adolphe Sax, le célèbre enfant du pays, sont incon­tourn­ables, de même que tout ce qui se pub­lie sur la région. Patrick De Munck lance d’ailleurs un appel : « Je suis pre­neur d’un livre sur l’histoire de Dinant. Il n’y en a plus depuis longtemps. » La librairie est aus­si un acteur cul­turel local et met sur pied des ani­ma­tions autour du livre. L’une en par­ti­c­uli­er mérite notre atten­tion.

En parte­nar­i­at avec un col­lec­tif de comé­di­ens dinan­tais, le Dinant Cre­ative Fac­to­ry, D‑Livre pro­pose des lec­tures en scène qua­tre ou cinq fois par an, à chaque fois dans un lieu dif­férent, un décor qui cadre peu ou prou avec l’univers des textes lus. C’est ain­si que le Palais de Jus­tice de la ville a servi de scène à une lec­ture d’extraits de romans policiers de Bar­bara Abel et de Patri­cia Hes­pel, une autrice de Gesves. Ce sont des textes sur la guerre, J’écris ton nom, de Jean-Louis Sbille et Today we live d’Emmanuelle Pirotte, qui ont réson­né entre les murs de la Citadelle. Un par­ti­c­uli­er a reçu le pub­lic à La Zélardière au cœur du Parc naturel de Fur­fooz pour une présen­ta­tion du roman Emprise de Manon Ter­wagne, une jeune autrice de Dur­nal, prix Lau­re Nobels 2021–2022. Vu la thé­ma­tique, c’est au Col­lège Notre-Dame qu’a été reçu Bend­ji Cano, pour Rage bleue, un livre pour les ados qui abor­de le har­cèle­ment sur inter­net. Autre œuvre, autre lieu : des textes de la poétesse beau­ri­noise, Socra­tine, ont été lus à la Mai­son du Pat­ri­moine médié­val mosan à Bou­vi­gnes. Etc., etc. Sur le site de la librairie, nous avons épinglé un parte­nar­i­at orig­i­nal, celui noué avec la mai­son d’édition Orso. « Orso est spé­cial­isée en lit­téra­ture jeunesse, de 0 à 6 ans essen­tielle­ment, pré­cise Patrick De Munck, et ils ont lancé une col­lec­tion pour les pre­miers lecteurs, de très beaux livres pour don­ner le plaisir de la lec­ture, comme Les Tré­sors de Capucine ou Je t’aime quand tu ris, je t’aime quand tu pleures. Ils sont instal­lés à Givet. » Ma Télé, la télévi­sion de prox­im­ité basée à Rochefort, essaie de pro­mou­voir la cul­ture locale. Depuis un an, ils invi­tent des libraires du Namurois dans une chronique lit­téraire. « C’est un peu le trac à chaque fois, sourit Patrick De Munck, mais à nou­veau, j’ai pu suiv­re une for­ma­tion du SLFB pour me pré­par­er à l’exercice. Pour la dernière séquence, j’ai présen­té un polar his­torique, L’oratoire celte, de Daniel Remacle, un Brux­el­lois qui vit près de Ver­dun. C’est un auteur assez curieux, qui s’est autoédité après avoir suivi un ate­lier d’écriture de Franck Thilliez. Je ne peux pas accepter tous les livres autoédités des nom­breux auteurs qui vien­nent en faire la pro­mo­tion auprès de moi, mais Daniel Remacle est par­venu à me con­va­in­cre que son livre, final­iste du prix Fin­tro Écri­t­ures noires 2020, aurait été aus­si qual­i­tatif s’il était sor­ti à compte d’éditeur, tant sur le plan du texte que de l’impression. »

Michel Tor­rekens

Souvenir de libraire

Par­mi les nom­breux sou­venirs qui émail­lent la vie d’une librairie, Patrick De Munck revient sur la pre­mière des lec­tures en scène, le 8 sep­tem­bre 2018, réal­isées avec le col­lec­tif de comé­di­ens dinan­tais, le Dinant Cre­ative Fac­to­ry. Celle qui s’est tenue dans le cadre mag­nifique du cloître de l’Abbaye de Leffe, à la sor­tie de la ville en amont de la Meuse. Au pro­gramme : des fables de La Fontaine et des textes des poètes dinan­tais Claude Don­nay et Aurélien Don­ny. « À l’époque, je n’avais pas encore d’équipe. Comme libraire, on est sou­vent seul. Cette soirée m’a per­mis de vivre le livre autrement, entouré d’artistes, et d’avoir un con­tact dif­férent avec mes clients et clientes. »

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°214 (2023)