André-Joseph Dubois, Ma mère, par exemple

Une mère n’est pas une femme ordinaire

André-Joseph DUBOIS, Ma Mère, par exem­ple, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2014

dubois ma mere par exempleLa mater­nité est un état. Voilà ce qu’André-Joseph Dubois s’attache à mon­tr­er dans Ma Mère, par exem­ple, ce livre dont il déclare qu’il n’est « ni biogra­phie, ni fic­tion ». On veut bien le croire et admet­tre que ce titre est une manière, par exem­ple, de par­ler d’elle mais aus­si d’autre chose, comme de l’histoire d’une ville, d’un pays, du monde. D’une société surtout, de ses évo­lu­tions comme de ses stag­na­tions. Il n’empêche que cette Mère majus­cule est au devant de toute autre représen­ta­tion, même de cette arrière-fable famil­iale et plus large­ment sociale qui lui colle à peau, du pre­mier au dernier de ses jours, qui lui fut une rai­son de vivre mais aus­si un frein, et demeure à la source de toute expli­ca­tion.

Tout un aspect du vol­ume con­cerne donc la per­son­ne de cette mère qu’il a fréquen­tée si assidû­ment et si longue­ment. Il a donc pu, lors de ces tête-à-tête, et durant quar­ante-cinq ans, à quoi on peut ajouter, dans une moin­dre mesure, les années qui ont précédé, la con­naître, ou du moins pro­gress­er dans l’appréhension qu’on peut avoir d’un autre que soi, fût-il très proche. Nul doute qu’il l’ait observée très atten­tive­ment, et jusqu’à la souf­france, sans doute comme en témoignent les détails qu’il retient et donne de ses derniers jours. Mais heureuse­ment, la longueur de la vie mater­nelle est une source infinie d’informations. Aidée ou non par les con­ver­sa­tions qui n’ont pas man­qué, la mémoire de l’auteur est très bonne et il sait com­ment faire remon­ter ses sou­venirs et les class­er. Décider entre les plus émer­gents, choisir sans doute les plus involon­taires donc les plus vivaces et les péren­nis­er à jamais, même au-delà de la perte, comme ce reflet souri­ant du vis­age mater­nel, sur­pris dans une vit­rine, à l’écart momen­tané d’un enfant éper­du. Se sou­venir de tant de paroles, d’expressions que, par moments, le texte s’apparente à un glos­saire, est une prouesse intel­lectuelle, mais  aus­si trahit beau­coup d’émotion. Les cita­tions sont nom­breuses qui ren­voient au dis­cours mater­nel : en italiques, entre guillemets. Le plus éton­nant, parce qu’il est dis­cret et peut-être incon­scient, ce sont ces moments où ce fils, en toute fidél­ité involon­taire, insère des paroles, des expres­sions de sa mère, dans son dis­cours à lui, ordi­naire, sans les sig­naler, comme s’il avait fail­li partager cette opin­ion qu’il rap­porte et dont il four­nit le témoignage, la preuve inat­ten­due. N’est-il pas en fait le véri­ta­ble sujet du livre, ce fils qui partage sa voix ?

Dubois ne tente nulle­ment de trac­er un por­trait psy­chologique de sa mère. Non qu’il reste à la sur­face du per­son­nage, mais il s’en tient au relevé minu­tieux de toute nota­tion per­cep­ti­ble, remar­quable dans le vécu famil­ial ou indi­vidu­el, dans les échanges, dans les com­porte­ments avec autrui ou en dehors. Bien qu’il sache que toute entre­prise biographique est une illu­sion, cette manière d’évoquer la per­son­ne sonne juste, est garante d’authenticité. On saisit aus­si que l’auteur voit plus grand que sa pro­pre his­toire famil­iale. C’est un siè­cle entier d’histoire qui défile au tra­vers d’une famille qui accède timide­ment à la petite bour­geoisie. Tan­tôt la per­spec­tive s’élargit et informe sur le monde, tan­tôt, et c’est le plus fréquem­ment, c’est la microstruc­ture qui retient l’attention de l’observateur C’est ain­si qu’il a bien noté com­bi­en cette posi­tion sociale pou­vait être frag­ile, tem­po­raire. S’agissant d’un milieu com­pa­ra­ble à celui qu’évoque un Simenon dans ses écrits auto­bi­ographiques, Dubois saisit remar­quable­ment la société dans ce qu’elle a de stéril­isant, certes,  mais il va au-delà  et repro­duit les mou­vances plus sub­tiles, les réac­tions les plus imprévis­i­bles. Sans aller jusqu’à évo­quer claire­ment la lutte des class­es, Dubois évoque un com­bat, beau­coup plus sournois car interne, non déclaré, d’un indi­vidu con­tre les pesan­teurs de son milieu. Et lorsqu’il s’agit d’une femme, dou­ble­ment minorisée comme l’a été sa mère, par rap­port à son père, son mari, sa famille et, sans doute à elle-même, il con­fère à l’audace de sa revanche tar­dive la force de la parole qu’il prend à sa place.

Pré­cisé­ment cette parole d’André-Joseph Dubois, ce dit sur sa mère est remar­quable d’émotion et de retenue à la fois. Qu’il sig­nale, en avant-pro­pos, que son texte sera « juste de la lit­téra­ture », n’est en rien réduc­teur, parce que la lit­téra­ture, pré­cisé­ment, est seule capa­ble de ren­dre une telle réal­ité.

Jean­nine Paque