Eric Durnez, Trilogie pour une compagnie

Paysages intimes et sauvages

Éric DURNEZTrilo­gie pour une com­pag­nie, Lans­man, 2002

durnez trilogie pour une compagnieTrilo­gie pour une com­pag­nie. Un titre sim­ple qui dit tout : Eric Durnez a écrit trois pièces pour une troupe de théâtre jeune pub­lic, dénom­mée… « Une com­pag­nie ». Brou­sailles, Échange clar­inette, La maman du petit prince ont pour points com­muns des per­son­nages décalés d’une cer­taine réal­ité, des per­son­nages en recherche, tra­vail­lés par un secret.

Dans Brou­sailles, une jeune fille venue d’Afrique recherche son père. Elle croise un voleur-héros séduc­teur puis un jar­dinier mal­adroit et rêveur qui pour­rait bien être celui qu’elle veut ren­con­tr­er. Échange clar­inette réu­nit qua­tre per­son­nes, deux jeunes hommes et deux jeunes femmes, ils por­tent les prénoms des comé­diens qui ont créé la pièce. Ont-ils un lien avec leurs inter­prètes ? Peut-être, Renaud est musi­cien comme le per­son­nage qu’il a inter­prété. Mais l’essen­tiel se niche dans l’imag­i­naire qu’ils trim­bal­lent, qu’ils veu­lent exprimer. Katia dont le grand-père fa­briquait d’ex­tra­or­di­naires clar­inettes, vit seule à l’é­cart du monde et des gens dans un coin de forêt. Y déboule Thier­ry, inscrit à un con­cours de clar­inet­tiste avant d’avoir appris à en jouer et à la recherche de l’ins­trument. Renaud y échoue égale­ment. Chaque jour, ce dernier com­pose une chan­son pour sa jumelle Lau­ra… A qua­tre, ils ten­tent de rec­oller des morceaux de leurs his­toires et d’échafaud­er des pro­jets d’ave­nir. Chemin faisant, des cou­ples se for­ment et ils repren­nent une route qui les mène plus loin vers un idéal. Dans « la maman du petit prince », une jeune femme, qui perpé­tue la tra­di­tion famil­iale du spec­ta­cle de mar­i­on­nettes, doit faire de son père et d’un amour dont elle espère tou­jours avoir des nou­velles. Un soir, elle a suivi un acro­bate mais l’his­toire s’est ter­minée le jour où, en chutant, elle se blessa grave­ment. Fini le cirque. Les mar­i­on­nettes lui don­neront la force de con­tin­uer la route. Les par­ents là-dedans ? Dépassés, « ratés », par­tis, morts… bref absents. La réal­ité ? Ici, c’est comme un con­te ou dans un rêve : tout est per­mis comme quand on écrit finale­ment, le monde et toutes ses his­toires sont à portées de plume. L’imag­i­naire est une caisse rem­plie d’outils se prê­tant aux brico­lages aus­si inso­lites que bien­faisants. Et rien pour l’ex­em­ple dans ces pièces ! La maman du petit prince n’est jamais allée à l’é­cole. Katia, dont la mère a été mon­trée du doigt par les gens du vil­lage, vit sans notion d’ar­gent donc de con­som­ma­tion. Un brin mythomane, la jeune fille, ayant fui l’Afrique et sa mère, in­vente des his­toires comme elle respire… Sont-ce vrai­ment des his­toires pour les en­fants ? Elles n’ont rien de didac­tique, n’ont pas le cachet « sage et pro­pre », rien qui les rac­croche à une vogue branchée. Faut-il s’en plain­dre ? Ces his­toires nous touchent en at­teignant un point intime qu’on ose par­fois à peine se dévoil­er à soi-même. Elles par­lent de douleur, de deuils à faire, de pro­jets par­tis en que­nouille… mais la vie en est faite ! En plus du plaisir qu’en ont don­né leurs repré­sentations, il y a donc un « enseigne­ment » ou une cathar­sis à tir­er de ces textes avec des per­son­nages, somme toute, en quête d’apai­sement, Ouf, l’hon­neur est sauf. D’Er­ic Durnez, on pour­rait dire qu’il écrit des textes sans con­flit appar­ent. Nour­ri de Tchékhov (dans une pièce précé­dente, Le début de l’après-midi, il rassem­blait les deux jeunes per­son­nages de La mou­ette, Tre­plev et Nina, vingt ans après) l’au­teur donne à voir les grif­fures et blessures de l’âme. Tout en veil­lant à bal­ancer ces intru­sions dans l’in­time sur des per­spec­tives qui évi­tent les chemins tracés d’a­vance. Loin des modes, Eric Durnez n’en finit pas de s’abreuver à cette source. Le par­fum du réel est bien là dans les bleus de la vie et dans la fan­taisie. Ces pièces sont tra­ver­sées par des nuages de mélan­col­ie troués par des rayons de bon­heur. A l’hori­zon, pointe un bout de ciel bleu. Quelques mots, une chan­son, et on s’ou­vre à un futur. Ces textes, de com­mande, sont-ils tail­lés sur-mesure à l’usage exclusif d’une troupe ? On gage qu’ils se lais­sent endoss­er facile­ment.

Jean­nine Dath


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°126 (2003)