François Emmanuel, La leçon de chant

« À la musique »

François EMMANUELLa leçon de chant, La Dif­férence, 2006

emmanuel la leçon de chantLa musique accom­pa­gne, littérale­ment, ce livre, comme chez Schu­bert la Mort accorde son pas au pas de la jeune fille qu’elle men­ace mais dont elle partage la souf­france. Tout au long de La Leçon de chant, François Emmanuel multi­plie les cor­re­spon­dances entre les lieder du com­pos­i­teur et le drame intime de son hé­roïne. Ain­si la Can­tate inachevée pour la mort de Lazare paraît résumer la des­tinée de Clara Manget­ti : l’aria s’in­ter­rompt brutale­ment au début d’une nou­velle phrase (« un silence survient, un bref silence de mort, car cha­cun sait l’i­nachève­ment de la can­tate mais le moment sur­prend tou­jours »), comme un soir s’est inex­plic­a­ble­ment brisée la voix inouïe de la chanteuse. Celle-ci n’est pas envis­agée directe­ment, mais nous est mon­trée à tra­vers le regard de deux hommes, son pro­fesseur de chant et le pein­tre qui renonce à l’employer comme mod­èle. Les deux hommes se sont épris d’elle, ils ont appris à vivre au rythme de ses dis­pari­tions subites et de ses retours sans expli­ca­tions, de l’e­spèce de panique qui s’em­pare d’elle et l’amène à couper les ponts, à renon­cer au chant. Ces deux regards n’ex­priment pas des points de vue rad­i­cale­ment dif­férents — celui du pein­tre est d’ailleurs « pris en charge » par la nar­ra­tion du pro­fesseur —, mais dessi­nent autour d’une vé­rité pro­pre­ment insond­able (le cœur de Clara) des lignes mélodiques qui aboutis­sent à ce chant mélan­col­ique qu’est profon­dément le livre.

Impos­si­ble de se défaire de la souf­france. La phrase sou­ple et duc­tile de François Emma­nuel épouse au plus près la vul­néra­bil­ité ex­trême de Clara, dans ses con­duites de repli et son besoin de fuite en avant. Elle laisse peu à peu sour­dre du passé le secret de la chanteuse : le deuil inter­minable de sa sœur Mile­na, astre noir dévoré par une flamme destruc­trice autour duquel elle tour­nait, fas­cinée, avec la crainte et l’en­vie de s’y brûler les ailes. En Clara se dis­putent la ter­reur d’être habitée par l’autre (car c’est la voix de Mile­na qu’elle entend dans sa voix) et le sen­ti­ment que la présence inef­façable de la morte en elle est un bien frag­ile qu’il lui faut pro­téger con­tre le reste du monde. Une prob­a­ble cul­pa­bil­ité de lui avoir survécu l’amène à bris­er son corps par un tra­vail acharné du chant ou par des march­es épui­santes, ou à l’hu­m­i­li­er par des tâch­es pénibles (le soin d’une vieille femme à l’ar­ti­cle de la mort).

Pour Clara comme pour son pro­fesseur de chant, la paix déchi­rante du cœur ne peut aller qu’au prix d’un renon­ce­ment. Même déguisée sous les dehors du polar ludique comme dans ses deux romans précé­dents, une prenante mélan­col­ie con­duit François Emmanuel à mon­tr­er que les êtres les plus doués ne sont pas faits pour le bon­heur et que, plus ils s’ac­com­plis­sent, plus ils sèment autour d’eux, sans le vouloir, la nos­tal­gie et le regret.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°94 (1996)