Vincent Engel, La guerre est quotidienne

Au pays des nouvelles

Car­lo MASONIArden­nais­es. Réc­its et car­ac­tères, Quo­rum, 1999
Vin­cent ENGELLa guerre est quo­ti­di­enne, Quo­rum, coll. « l’instant même », 1999

masoni ardennaisesII y a beau­coup d’im­ages, de sen­sa­tions, de saveurs dans les Arden­nais­es de Car­lo Masoni, son dernier recueil de nou­velles et sans doute le plus accom­pli : dans les his­toires qu’il nous racon­te avec une allé­gresse gour­mande ; les car­ac­tères, dess­inés avec une per­spi­cac­ité nar­quoise mais ami­cale, par­fois une ten­dresse grave, une dis­crète com­pas­sion ; surtout dans la langue, drue, bruis­sante, amoureuse des paysages et des saisons, qui sait nous faire enten­dre le vent dans les arbres, sen­tir l’odeur de l’herbe ou des feux dans la cam­pagne. Car la nature a ici une éton­nante présence : vivant refuge, con­so­la­tion aux petites trahi­sons, aux pau­vres rus­es et aux secrets en­fouis des humains amar­rés dans leurs vil­lages gris. A leurs âpres cal­culs (La, neige est sans mémoire). A leur réal­isme cynique (Le Sicilien). A leur longue patience (Celle qui attendait)…

Cer­tains per­son­nages dépassent l’anec­dote, bravent la sagesse quo­ti­di­enne, ancrée dans sa terre et ses habi­tudes, et font sur­gir, co­casse et pathé­tique, la part du rêve et de la folie douce.

Ain­si Le dernier grog­nard, l’in­ef­fa­ble Jé­rôme, « mélange très sub­til de délire et de duplic­ité », qui s’in­vente un aïeul presti­gieux et, pour s’en mon­tr­er digne, va au-de­­vant d’une mort de héros. Ou cet autre illu­miné, le paysan Poupart (Car­cas­sonne) qui, à l’âge de la retraite, décide d’ap­pren­dre à lire, lui qui était jusqu’alors « l’homme d’un seul livre : le livre du monde. La terre, les bêtes, les plantes étaient sa bible et son almanach. Il lisait dans le schiste et dans l’au­bier, dans l’oiseau et dans le vent. Avec les pieds, avec les mains, avec le nez. Il déchif­frait le rugueux des écorces, le mys­tère des sous-bois, l’odeur fauve des ressu­is et des gag­nages. Il augu­rait le temps à venir à la couleur de la lune, au vol des oiseaux, au lard qui suinte, au fumi­er qui fume. » Dans la chrestomath­ie que lui offre, son ap­prentissage fini, le maître d’é­cole, Poupart décou­vre le poème de Nadaud, le lit et le relit, enivré, obsédé, et se met en tête de par­tir pour cette fab­uleuse cité de Carcas­sonne — que lui non plus n’at­tein­dra ja­mais…

Un réc­it se détache des autres : Les étangs noirs. Pur moment de con­fi­ance et d’émo­tion entre le nar­ra­teur, un vieil homme qui, assis sur le banc devant sa mai­son, écoute, par les beaux soirs tran­quilles d’été, « La res­pi­ra­tion du monde », et une Lau­rence de 17 ans, belle de corps et d’âme, qui vient de faire son pre­mier don et en ose timide­ment l’aveu à son vieil ami. C’est frais, doux et déli­cat, comme une aubépine en fleur.

Après s’être tourné vers le roman avec des bon­heurs divers (Un jour, ce sera l’aube, Ra­phaël et Laeti­tia, roman­songe, et, l’an der­nier, sous le pseu­do­nyme de Bap­tiste Mor­gan, La vie oubliée), Vin­cent Engel revient à la nou­velle dans La guerre est quo­ti­di­enne.

Ici, pas de fil con­duc­teur. D’un texte à l’autre, on change de reg­istre, d’atmo­sphère, d’hori­zon. D’am­bi­tion, aus­si. L’im­pos­ture, qui ouvre le vol­ume et en oc­cupe presque le quart, traite (laborieuse­ment) de vastes ques­tions exis­ten­tielles (le respect de l’autre et de soi, les exi­gences de l’art et celles de la con­science, l’at­ten­tisme et l’en­gage­ment…) autour du dilemme qui affole un jeune auteur, impos­teur mal­gré lui, l’am­bigu et falot Charles de Vinelles, dont le choix final reste en sus­pens… D’autres réc­its explorent de manière plus sub­tile le sens pro­fond, l’in­time quête, le trou­blant mys­tère de la des­tinée, et l’on se prend à imag­in­er la cité per­due de Maramisa et ses enfants « qui meurent en faisant un pas de trop dans leur exil éter­nel » (Le Sao-la).

C’est pour­tant dans une veine plus mo­deste, plus famil­ière, que Vin­cent Engel nous con­va­inc le mieux et nous touche. Par exem­ple dans Voy­age à Knokke-le-Zoute où un grand-père infirme et son petit-fils, mer­veilleusement com­plices, décou­vrent que l’ex­cur­sion promise n’é­tait qu’un leurre, mais, dans un écla­tant sur­saut d’indépen­dance, trans­for­ment le voy­age man­qué en véri­ta­ble aven­ture.

engel la guerre est quotidienneOu dans Lulu, ce fer­vent du vélo qui, chaque print­emps, sur les chemins avoisi­nant son vil­lage du Hain­aut, pré­pare l’évé­nement de l’an­née : le Tour de France. Dans sa jeunesse coureur ama­teur, il aurait voulu devenir pro­fes­sion­nel, mais « le pelo­ton de la chance était passé sans lui ». Lulu a gardé l’essen­tiel : sa pas­sion du vélo, et, l’été venu, il fait route vers le mont Ven­toux ou un autre col de légende pour saluer la car­a­vane du Tour et surtout pour se me­surer aux cham­pi­ons, défi­er lui aus­si, dans la soli­tude de l’aube, le mont Ven­toux… et la vieil­lesse qui rôde.

Car il faut résis­ter, s’in­surg­er, com­bat­tre : la guerre est quo­ti­di­enne…

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°109 (1999)