Vincent Engel, La peur du paradis

Bûchers d’amour

Vin­cent ENGELLa peur du par­adis, Lat­tès, 2009

engel la peur du paradisDepuis près d’une dizaine d’années, depuis Retour à Mon­techiar­ro qui lui a valu des prix alléchants, Vin­cent Engel s’adonne, entre autres écri­t­ures, à celle des fastes choraux de la saga ital­i­enne et plus par­ti­c­ulière­ment toscane. Avec La peur du par­adis, sa pas­sion pour la pénin­sule se déplace vers le sud, dans la province de Bari, au cœur des Pouilles. Une « his­toire d’amour or et bleue » selon la dédi­cace même de l’ouvrage, qui elle aus­si se déplace plus résol­u­ment encore vers la grande tra­di­tion du feuil­leton sen­ti­men­tal où la force du des­tin et de mul­ti­ples péripéties con­trari­ent le pur amour de deux ado­les­cents que tout sem­blait devoir réu­nir. En maître du genre, Engel ne ménage ni les rebondisse­ments ni les com­porte­ments extrêmes de per­son­nages dont les états d’âme, rap­portés avec une minu­tie récur­rente, huilent cette mécanique implaca­ble où, tou­jours selon les lois du feuil­leton, cha­cun fait ce qu’il faut (et que bien enten­du, il ne faudrait pas faire) pour que la ten­sion dra­ma­tique et la frus­tra­tion des acteurs ne se relâchent pas.

La fidél­ité au genre, on la retrou­ve jusque dans cer­taines de ces images dont l’audace enchante la lit­téra­ture pop­u­laire (« Il se lais­sa guider par la main invis­i­ble de sa mémoire ») ou dans ces rac­cour­cis qui assurent un pas­sage aisé entre deux rouages de la machiner­ie (« Les jours et les nuits enfan­tèrent des mois ») comme l’évocation ron­de­ment bouclée de la marche d’un demi-mil­li­er de kilo­mètres par une fil­lette sans la moin­dre ressource. L’épicentre du réc­it : San Nidro, petit vil­lage mar­itime des Pouilles, mis­éreux, dépe­u­plé et oublié de tous, dans une région qui à l’époque ‑début du siè­cle passé- était elle-même une des plus déshéritées du pays. Basilio, jeune orphe­lin de père a pour seule amie Lucia, une jolie petite sauvageonne recueil­lie par Fil­ip­po, un vieil homme vivant en retrait du vil­lage. Tout va bien pour eux jusqu’au jour où, répon­dant au vœu de Fil­ip­po, ils inc­inèrent son cadavre sur le grandiose bûch­er qu’ils ont érigé sur la plage. À la mâle indig­na­tion des vil­la­geois et surtout de Rosario : un curé borné, vin­di­catif et vice­lard, pre­mier deus (ou dia­bo­lis) ex machi­na des tribu­la­tions à suiv­re. Avec d’autres, comme la jeune veuve assoif­fée d’amour ou ce répug­nant petit chef de la mil­ice fas­ciste qui jouera lui aus­si un rôle déter­mi­nant dans les impos­si­bles retrou­vailles entre Lucia exilée dans un orphe­li­nat de Bari et Basilio amené par les cir­con­stances à revêtir lui-même l’uniforme de la mil­ice. (À cet égard, le roman s’inscrit bien dans une His­toire où inter­vi­en­nent aus­si active­ment les hor­reurs du fas­cisme que l’éphémère con­quête de l’Abyssinie). Men­songes, meurtres et malen­ten­dus naufrageront le vœu qu’ils ont for­mulé de se retrou­ver un jour sous la stat­ue romaine de Gior­dano Bruno, — une des idol­es de Fil­ip­po- le bûch­er imposant lui-même sa sym­bol­ique de l’immolation jusqu’à la fin du roman. Chemin faisant, les méchants sont punis, mais Vin­cent Engel con­tourne judi­cieuse­ment le hap­py end au prof­it d’un sfu­ma­to où (qui sait ?) s’embrume peut-être la per­spec­tive d’une suite à venir.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°157 (2009)