Vincent Engel : Le don de Mala-léa

David Susskind : l’itinéraire d’un Mensch

Vin­cent ENGEL, Le don de Mala-Léa, Le grand miroir, 2006

engel le don de mala leaLe don de Mala-Léa de Vin­cent Engel, paru au Grand Miroir il y a quelques mois, est con­sacré à David Susskind, qui est sans doute la per­son­nal­ité la plus emblé­ma­tique de la com­mu­nauté juive à Brux­elles et une autorité morale et une voix très écoutée sur le plan inter­na­tion­al. L’homme est né en 1925 et son des­tin a for­cé­ment été mar­qué par la guerre et la Shoah. S’il évite les camps c’est grâce à sa mère, Mala-Léa, qui l’en­voie en Suisse juste avant les rafles anver­sois­es. Elle-même sera expédiée dans un camp dont elle ne réchap­pera pas. Au moment de quit­ter son fils, elle l’en­joint de devenir un homme («Zei a mensh»). Ce «don» de Mala-Léa guidera David toute sa vie.
Dès avant la guerre, grâce à la fréquen­ta­tion des Juifs com­mu­nistes, David Susskind s’est détourné de la voie religieuse à laque­lle le des­ti­nait son père, mais c’est en Suisse qu’il devient véri­ta­ble­ment un homme d’ac­tion. Il se décou­vre des tal­ents de leader charis­ma­tique et d’or­gan­isa­teur prag­ma­tique et effi­cace. À la fin de la guerre, peu ten­té, comme le fut sa sœur, par une instal­la­tion dans l’E­tat d’Is­raël nais­sant, il décide de rester en Bel­gique et se con­sacre aux prob­lèmes des siens tout en mil­i­tant pour l’émer­gence d’un judaïsme laïc qui intè­gre la tra­di­tion tout en lui refu­sant la fac­ulté de figer les com­porte­ments. Il aban­don­nera pro­gres­sive­ment le com­mu­nisme, qui se révélera n’être guère mieux qu’une autre reli­gion.

David Susskind tra­vaille aus­si à se don­ner les moyens de son action, qu’ils soient financiers ou logis­tiques. Il se lance dans le com­merce inter­na­tion­al non pour amass­er une for­tune per­son­nelle mais pour financer ses actions, qu’il s’agisse d’amélior­er le sort des Juifs en URSS ou de militer pour le déman­tèle­ment du carmel d’Auschwitz. Il créera aus­si les struc­tures sus­cep­ti­bles de rassem­bler les siens : le CCSJ (Cen­tre cul­turel et sportif juif), qui devien­dra le CCLJ (Cen­tre cul­turel laïc juif), et le CCOJB (Comité de coor­di­na­tion des organ­i­sa­tions juives de Bel­gique).

Pour racon­ter la vie de David Susskind, Vin­cent Engel aurait pu ren­con­tr­er son sujet, désor­mais octogé­naire tou­jours très act­if, mul­ti­pli­er les entre­tiens avec ses proches et ses adver­saires, con­sul­ter des tonnes d’archives et écrire un livre extrême­ment doc­u­men­té, mais il a préféré se lancer dans un ouvrage qui relève autant du roman que de la biogra­phie. Il s’est donc con­tenté, à peu de choses près, de ce qu’il savait déjà de son per­son­nage, qui était déjà pour lui ce qu’il est appelé à devenir : une légende.

Vin­cent Engel con­stru­it l’ensem­ble de son œuvre en fonc­tion d’une archi­tec­ture dont on com­mence à décou­vrir le plan. Le don de Mala-Léa fait évidem­ment écho à Oubliez Adam Wein­berg­er. On y retrou­ve la même envie de priv­ilégi­er l’essence d’un être aux anec­dotes qui alour­dis­sent, dis­ent peu voire défor­ment la per­cep­tion d’un indi­vidu, qui ne peut se résumer à elles. Le livre est telle­ment réus­si sur ce plan que l’au­teur aurait pu se dis­penser d’in­té­gr­er une sorte de con­tes­ta­tion de son pro­jet par le biais de dia­logues fic­tifs, qui survi­en­nent aux charnières de son réc­it, entre le nar­ra­teur qui jus­ti­fie ses choix, les amis de David Susskind qui les con­tes­tent et David Susskind lui-même qui valide le plus sou­vent les options de l’au­teur.

On peut regret­ter aus­si, mais ce regret est guidé par l’ac­tu­al­ité au Proche-Ori­ent, que Vin­cent Engel par­le très peu de la péri­ode con­tem­po­raine et pas du tout de la péri­ode qui a déclenché la deux­ième Intifa­da. On aurait pour­tant aimé pou­voir con­naître l’avis de David Susskind dans un moment où les cli­vages se sont fâcheuse­ment rad­i­cal­isés, comme en témoigne par exem­ple Israël mon amour, le dernier livre d’I­van Lev­aï, achevé d’im­primer en mai dernier, où l’on apprend que le jour­nal­iste a «per­du toute envie de par­ticiper à la dénon­ci­a­tion sys­té­ma­tique de la poli­tique d’Is­raël»… Mais pour savoir ce que pense aujour­d’hui celui dont il faut rap­pel­er qu’il fut à l’ini­tia­tive des pre­mières con­férences inter­na­tionales pour la paix entre Israéliens et Pales­tiniens, le mieux est sans doute de se reporter à la «tri­bune» que David Susskind con­tin­ue d’oc­cu­per dans la revue Regards, pub­liée à Brux­elles par le CCLJ.

Thier­ry Leroy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)