Vincent Engel, Le prêtre et le Big Bang

Le confesseur de l’Univers

Vin­cent ENGEL, Le prêtre et le Big Bang, Lat­tès, 2013

engel le pretre et le big bangHomme de sci­ence et homme de foi, le prélat belge Georges Lemaître, recon­nu hors des fron­tières – et plus encore que dedans – comme un des plus émi­nents savants du XXe siè­cle, n’est rien moins que l’in­ven­teur du Big Bang. Vin­cent Engel lui con­sacre une biogra­phie aus­si cir­con­stan­ciée sur sa per­son­nal­ité assez com­plexe que sur la nature de ses recherch­es et de ses décou­vertes. Étrange sans doute pour un romanci­er et pour un pro­fesseur d’u­ni­ver­sité en « sci­ences molles », comme il le dit lui-même, de se pencher sur la rel­a­tiv­ité, con­texte fon­da­men­tal de cette « inven­tion » géniale des orig­ines de l’U­nivers. Et s’il recon­naît n’être pas un foudre de guerre en ces matières, ce qui est le mieux partagé du monde, Engel s’ex­plique: « Si je suis inspiré, peut-être arriverai-je à faire com­pren­dre pourquoi je n’y com­prends rien… ». Voilà qui devrait ras­sur­er et l’on frémit à l’idée que ce livre eût été de la main d’un savant qui tutoie les étoiles et les espaces infi­nis. Du reste, cette mod­estie de l’au­teur ne fait que mieux ressor­tir sa réelle apti­tude à s’ac­quit­ter de ce casse-tête que la per­son­nal­ité du per­son­nage évo­qué ne sim­pli­fie pas.

Né à Charleroi en 1894 dans une famille remar­quable par son tal­ent à altern­er revers et suc­cès, Georges Lemaître voit sa voca­tion pré­coce con­fortée par les hor­reurs de la guerre de 14 qu’il ter­mine comme adju­dant et non comme offici­er. Détail moins futile qu’il n’y paraît et qui s’ex­plique sans doute par un con­stant para­doxe : ce mélange de respect pour l’au­torité cen­sée relay­er le des­sein de Dieu avec son manque con­géni­tal de dis­ci­pline et, mal­gré son indif­férence à toute glo­ri­ole, une con­vic­tion presque inso­lente (et sou­vent véri­fiée) de la justesse de ses vues. Ce qui mar­quera tout son par­cours, tant celui du prêtre que celui du savant. Et comme pré­cise Engel à ce pro­pos: « Pour le sci­en­tifique croy­ant, Dieu n’est pas que le créa­teur. Il est aus­si l’as­sur­ance que ce qui sem­ble inex­plic­a­ble et insol­u­ble à l’e­sprit humain est expliqué et résolu dans l’e­sprit divin. (…) La sci­ence et la foi, dès lors, se sou­ti­en­nent mutuelle­ment ; la foi motive la recherche, et le pro­grès de celle-ci ren­force la foi ». On remar­quera toute­fois que Lemaître renonce très tôt aux enfan­til­lages du « con­cordisme » qui con­siste à déchiffr­er dans la Genèse les élé­ments qui la met­tent en accord avec les avancées de la sci­ence pour expli­quer l’o­rig­ine du monde. En ce qui con­cerne son cur­sus sci­en­tifique, il s’il­lus­tre, entre autres, par un doc­tor­at en sci­ences physiques et math­é­ma­tiques de l’u­ni­ver­sité de Lou­vain, l’é­tude de l’as­tronomie à Cam­bridge et puis Har­vard, une chaire de pro­fesseur à Lou­vain, la prési­dence de l’A­cadémie pon­tif­i­cale des sci­ences (où, mal­gré quelques diver­gences de vues, il col­la­bore avec Pie XII au rap­proche­ment de l’Eglise et des sci­ences). Quand il reçoit le Prix Franc­qui en 1934, son par­rain académique s’ap­pelle Albert Ein­stein. Un par­rain dont la grande notoriété due à ses décou­vertes sur la rel­a­tiv­ité a quelque peu occulté les intu­itions de Lemaître sur les orig­ines d’un univers en expan­sion, né d’une explo­sion pri­mor­diale, ce Fiat Lux que Hoyle, son détracteur, bap­tis­era ironique­ment Big Bang. Il fau­dra du temps pour que Ein­stein, per­suadé que l’U­nivers est sta­ble, finisse par admet­tre l’in­con­tourn­able principe de l’ex­pan­sion affir­mé par ce génial petit Belge avec qui il a déjà eu de nom­breux con­tacts. Cela dit, le por­trait tracé par Engel, agré­men­té de petites touch­es d’hu­mour, révèle bien et en toute occa­sion, le para­doxe déjà évo­qué. Dans ses rap­ports avec l’Eglise comme avec les autres savants. On décou­vre aus­si un chercheur peu soucieux de val­oris­er con­crète­ment les étapes de ses recherch­es qu’il n’u­tilise que pour pro­gress­er vers la suiv­ante, un homme peu organ­isé et par­faite­ment brouil­lon (« Lemaître a un côté Pro­fesseur Tour­nesol : c’est un poète sourd au monde qui l’en­toure »), un pro­fesseur plein d’at­ten­tion pour ses étu­di­ants. Du reste un enseignant qui, comme lui, encour­age ses étu­di­ants à faire du bruit pen­dant ses cours ne peut être qu’un gra­cieux gen­tle­man… C’est « un homme ni laid, ni beau, au vis­age très rond, et même triple­ment rond puisqu’il portera toute sa vie des lunettes ron­des comme les planètes ». Que souhaiter à ce bon chanoine mort en 1966 sinon qu’il décou­vre selon ses vœux que les par­al­lèles de la Foi et de la sci­ence qu’il a servies avec tant de con­vic­tion, se ren­con­trent finale­ment selon la loi non-eucli­di­enne de la rel­a­tiv­ité.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les instants n°177 (2013)