Montechiarro, le retour
Vincent ENGEL, Les absentes, Lattès, 2006
645 pages : sur les étals des libraires, la plupart des autres livres paraissent anémiques aux côtés de l’opus de Vincent Engel les absentes, publié à la fin de cet été chez Jean-Claude Lattès.
Cinq ans après le début de la saga de Montechiarro, Vincent Engel revient en Toscane pour donner non une suite de son premier livre, mais les éléments manquants du puzzle : après les cinq destins féminins, voici exposés les tourments des hommes, voici abordés les temps oubliés du premier roman.
Trois histoires pour le prix d’une : nous suivons les aventures picaresques de Gioacchino Brucola, de 1833 à 1889, la tristesse infini de Domenico Della Rocca qui habita la villa Bosca de 1850 à 1919 et le périple de Baptiste Morgan, écrivain belge en devenir, né en 1985 ; il découvre Venise en hiver et des promesses féminines, au moment même où la première femme de sa vie, sa mère, est en train de mourir en Belgique.
Etrangement, l’écriture se modifie selon les époques. Les sauvageries et les fêtes de la famille Bruchola, les chevaliers qui se muent en bandits de grands chemins se décrivent à grands traits ; la fresque est détaillée, c’est une épopée qui nous fait voyager du castello du val d’Orcia aux Pouilles en passant par Paris ? Le trait est acéré, la bêtise, la lâcheté, la vanité des hommes apparait sans fard. Les « chevaliers » déchus violent les servantes, méprisent les femmes de leur rang, détruisent celles qu’ils rencontrent. Avec eux, les femmes sont effacées. Tout simplement.
Domenico Della Rocca, lui, est un grand romantique, une sorte de Monsieur Bovary toscan. Son spleen, il le doit aux conditions de sa naissance : sa mère, la très belle et mystérieuse princesse vénitienne Laetitia Malcessati l’a abandonné lorsqu’il avait quelques jours pour s’enfuir en Amérique avec l’homme qu’elle aimait. Bonifacio, son père, n’a jamais pu expliquer un tel désamour pour eux. Entre son père, son précepteur et le padro Baldassare, la vie de Domenico manque singulièrement de présence féminine. Les fantômes de sa mère et d’Arianna, une jeune femme mystérieuse noyée dans la rivière, comblent ce vide. La jeunesse de Domenico, taciturne, désespérée, se vit dans la douleur de l’absence. Nerval pour le fond, Flaubert pour la forme, c’est une écriture d’époque. Et l’on voit aussi les images du Guépard avec cette somptueuse villa et les cyprès et le perron de pierre où bruissent un instant les jupons de Laetitia. Les femmes sont absentes, contre la volonté du héros, les femmes sont fantômes et la tristesse habite la villa.
Baptiste Morgan, étudiant en lettres à Louvain-la-Neuve, veut être écrivain et accessoirement professeur d’université. Un pied de nez à tous ces enseignants qui lui prédisaient un avenir sans gloire, sans même un diplôme d’humanités. L’histoire de Baptiste, vingt et un ans, se raconte avec des phrases courtes, des images et des sons. Elle est nourrie de toutes ces références d’aujourd’hui, du cinéma (forcément, Mort à Venise), toute l’histoire de la musique, de Vivaldi à Stravinsky et Sting, la peinture et la littérature. L’absence, il la redoute, est celle, annoncée, de sa mère rongée par un cancer.
Les éditeurs refusent son manuscrit et Baptiste désespère, lorsqu’un membre d’un des comités de lecture d’une de ces grandes maisons l’invite à Venise. Asmodée Edern, troublé par ce qu’il lit de lui, veut le rencontrer. Asmodée Edern, nous l’avons déjà croisé à de multiples reprises, dans l’histoire de Gioacchino Bruchola mais surtout dans celle de Domenico. Et le voici, plus de cent cinquante ans après, qui noue les fils d’une aventure nouvelle pour un jeune écrivain belge. La littérature n’est-elle pas un éternel recommencement ? Comme la vie et la mort, comme les saisons ?
Le démiurge joue avec les fils de la fiction, et les mystères ne sont pas bien compliqués : Vincent Engel use du pseudonyme de Baptiste Morgan dans certains de ses ouvrages et Asmodée Edern est le nom d’une collection qu’il édite… Tout ceci ressemble donc à de l’autobiographie, savamment orchestrée, où l’écriture est plongée dans la toile d’araignée de sa propre fiction, où la réalité et le rêve n’ont plus de frontières.
À l’époque des livres de plus en plus courts, des formats télés de plus en plus brefs, il y a une sorte d’hérésie (d’héroïsme ?) à sortir un livre de 645 pages. Mais, en même temps, on constate une attraction grandissante pour les sagas (Le seigneur des anneaux en est un exemple parfait, comme Harry Potter), les histoires de familles compliquées qui nous sont distillées en fragments mesurés, certes, mais qui rassurent parce qu’elles nous situent sur une ligne du temps.
Si Vincent Engel enveloppe de mystères les rencontres qu’il suscite, il ne dévoile pas les clés des énigmes, méfiez-vous, vous serez peut-être frustré. Garde-t-il encore quelques biscuits pour revenir à nouveau à Montechiarro ? Il ne faudrait cependant pas que la force du destin de Laetitia et Raphaeël, de Domenico et Agnese, de Baptiste et Candice l’amène à tourner en rond, fût-ce dans les somptueux paysages de Toscane et dans les brumes exaltantes de la Sérénissime.
Nicole Widart
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°145 (2006)