Et Satan conduit le bal…
Vincent ENGEL, Les Diaboliques, Ker, 2014
Si ce roman avait été écrit au temps de Barbey d’Aurevilly, convaincu d’immoralité scandaleuse et d’œuvre de perversion, il ne serait assurément pas passé à travers les mailles de la justice comme put s’en dépêtrer l’auteur des Diaboliques auquel Vincent Engel emprunte son titre. Conçu dans la manière de l’époque, ce texte allègrement sulfureux s’inspire aussi de la structure du feuilleton dramatique, ouvrant en fin de chacune des sections, la perspective de nouvelles découvertes et de nouveaux frissons. Avec toute l’habileté d’un romancier et pédagogue éprouvé, Engel excelle dans cet exercice d’école. L’intrigue, ainsi qu’il convient, se situe au milieu du XIXe siècle et repose sur les confessions de deux amis : Fabian, élevé en milieu agricole et Gustave Morgan, un fils de famille fortuné et doué de séduction.
Facétie hitchcockienne ou clin d’œil roué, ce nom de Morgan rappelle qu’il est aussi un pseudonyme d’Engel que cet alter ego a pu qualifier plaisamment de « double adoré et détesté ». Voilà qui pourrait évoquer aussi l’espèce de redoutable bipolarité –non pas psychique, mais morale – dont relèvent pratiquement tous les personnages. Et si bipolarité il y a dans leur chef, il ne s’agit pas, comme pour Jekyll et Hyde, d’un dédoublement de personnalité (sauf sans doute pour une des monstrueuses créatures du récit, à la fois angélique et bestiale), mais du décalage majuscule entre ce que l’on est en réalité et l’image que l’on donne de soi.
Au départ du roman, il y a Fabian et Marie, enfants de deux villages voisins devenus éperdument amoureux et promis l’un à l’autre jusqu’à ce qu’un abbé leur révèle dans les transes le terrible secret qu’il a été amené à détenir : les deux jeunes gens sont frère et sœur. Ils accepteront dans la douleur de se soumettre à la loi morale qui, bien entendu, exclut l’inceste, tout en promettant aussi de garder le silence sur cette révélation et de ne pas chercher à savoir qui seraient leurs géniteurs. Du coup, Fabian décidera d’entrer au séminaire avant de devenir le mentor spirituel et temporel de Gustave. Celui-ci, au grand dam de sa famille, tombera amoureux de Viviane, une femme riche, plus âgée que lui. Les deux amis sont inséparables jusqu’au mariage de Gustave à quoi les parents ne sont plus en mesure de s’opposer. Alors que se sont commis entretemps plusieurs crimes abominables, les deux amis se retrouvent dans une mansarde parisienne. L’endroit est sordide et Gustave, devenu veuf, n’est plus qu’un moribond miné par la luxure et la vérole. Avant de mourir, il veut se confesser à Fabian et, dans une longue plainte digne des damnés de l’Enfer de Dante, il lui révèle tout sur les affreux dessous de la vie de débauche qu’il a connue. Alors qu’il agonise, c’est au tour de « l’ami » Fabian de lui dévoiler une vérité tout aussi horrible et accablante. Le coup de maître de Vincent Engel, c’est d’introduire in fine un élément extérieur qui met en lumière – si l’on ose cet oxymore – une réalité tout aussi ténébreuse qui, d’une certaine façon, renvoie dos à dos les deux hommes rattrapés par cette révélation dévastatrice, digne d’une tragédie grecque. Ironie du sort ou du Diable ? Bonne question appuyée par le commentaire de l’auteur qui reprend un propos souvent formulé du haut des chaires : « la plus belle ruse du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ».
Si, de toute évidence, l’intention d’Engel est de replonger le lecteur dans le genre littéraire d’une époque en usant de tous les mécanismes et standards romanesques alors en faveur, il met en place une horlogerie d’une ingéniosité rare, et proprement démoniaque, pour en rajouter et aller ainsi jusqu’au fond de l’horreur et du stupre dans une œuvre de vengeance qui renverrait Monte-Christo à la bibliothèque rose. Tout cela dans ce style élégant, tantôt théâtral, tantôt sobrement fleuri, qui est aussi une marque de l’époque et qui s’avère tellement plus efficace dans la suggestion du mal et de l’atrocité que le Grand Guignol et les pâtisseries tragiquement infantiles de l’écriture gore. L’auteur nous épargne toutefois un autre standard de ce XIXe siècle : la punition ou les remords des « méchants », ingrédients nécessaires à l’imprimatur de la Justice. Engel s’en passe aussi aisément que Fabian. Si celui-ci, seul survivant de ce jeu de massacre, ne peut « répondre aux questions qui [le] submergent », il semble se féliciter que la mort de tous les détenteurs éventuels de ces réponses, le mette, en tout cas, hors de danger.
Ghislain Cotton
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°182 (2014)