La vie est un musée
Vincent ENGEL, Opera mundi, Luc Pire, coll. “Le grand miroir”, 2009
Vincent Engel est entré en littérature par la porte de la nouvelle, genre dans lequel il s’est illustré de multiples façons, notamment en étant lauréat du Prix Renaissance de la nouvelle, pour La vie malgré tout (Editions L’Instant même, 1994). Si, dans ses premiers recueils, il proclamait que nous sommes tous des faits divers, on pourrait dire qu’à travers son dernier opus, Opera mundi, il suggère que nous sommes tous des oeuvres d’art. En effet, les neuf nouvelles de ce recueil se déroulent toutes dans un musée et montrent la relation très personnelle, parfois secrète, que les personnages peuvent nouer avec telle peinture ou telle sculpture, mais aussi avec ces lieux que sont les salles de musée, des lieux qui semblent échapper au rythme trépidant de la vie moderne. Des lieux où l’on peut vivre des expériences fortes, les oeuvres d’art se révélant comme des miroirs de nos existences.
Vincent Engel met en scène des personnages contrastés, comme ce visiteur qui hante depuis trente ans les salles d’un musée pour en copier les toiles de maître, non sans talent mais dans un acte purement gratuit, jusqu’à démystifier un imposteur des temps modernes. Le nouvelliste se place aussi dans le sillage d’une prostituée qui s’entiche de nus, en particulier ceux d’une Vénus sur toile. Il dresse un émouvant double portrait d’une grand-mère et de sa petite-fille qui se dévoilent au chevet d’une gisante d’albâtre. Il joue également des points de vue d’une nouvelle à l’autre, donnant la parole tantôt à une amoureuse qui voudrait partager sa passion, tantôt à son amant que l’art fatigue, tantôt à deux lycéens entraînés bien malgré eux dans une visite scolaire, tantôt à leur enseignante qui croit encore au petit miracle de la rencontre avec la beauté et l’émotion devant un chef d’œuvre. Le tout sous l’œil usé ou amusé des gardiens, dont on a parfois du mal à imaginer tout ce qui leur passe par la tête.
Le recueil est accompagné d’un cahier de photographies d’Emmanuel Crooÿ dont la démarche est parallèle à celle de l’écrivain, dans le sens où la scénographie des photos montre, parfois avec humour, cette dynamique entre l’œuvre et le spectateur. Précisons, et la précision est d’importance, que les photos n’illustrent pas les textes et que les textes ne commentent pas les photos, chaque artiste ayant gardé son indépendance, sa ligne et sa spécificité.
Michel Torrekens
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°157 (2009)