Vincent Engel, Raphaël et Laetitia

Les mouvements lents de l’eau

Vin­cent ENGELRaphaël et Laeti­tia, roman­songe, L’in­stant même, 1995
Vin­cent ENGELUn jour, ce sera l’aube, Labor, coll. “Poteau d’an­gle”, 1995

engel raphael et laetitiaSans doute sommes-nous à Venise, ou dans quelque cité au passé sécu­laire, aux lagunes et aux ilots reliés par le va-et-vient des bar­ques. « Ville liq­uide et chimérique, ceux qui y ont cru créer ou qui se sont con­tentés d’y jouir hâtive­ment de la vie, ceux-là ne pour­ront jamais la quit­ter », résumerait un pro­tag­o­niste de Vin­cent Engel. De fait, comme ce Mar­quis dont les cour­tisans dis­traient l’ex­is­tence par leurs jeux d’in­trigues et leurs vile­nies, les acteurs du drame sont attachés corps et biens aux eaux miroi­tantes : liq­uide amni­o­tique qui per­pétue les haines et les pas­sions. Acteurs ? Oui, dans cette mise en scène qui se déroule en l’e­space de quelques jours, entre la pré­paration d’une messe de Noël et les pré­misses chao­tiques d’un car­naval, les person­nages con­vo­qués par Vin­cent Engel endossent vête­ments de traîtres, parures d’in­tri­g­antes, livrées de servi­teurs ou tu­niques de farouch­es ténébreux.

Autour du Mar­quis et de ses fidèles obséquieux, on com­plote, on s’é­tour­dit de rires car­nassiers, on survit à coups de fourberies. Alessan­dro, jeune com­pos­i­teur inspiré, à mi-chemin du Vival­di des Qua­tre saisons et du Mozart du Requiem, ne prend aucune pré­cau­tion face aux puis­sants. Il se moque des cour­tisans, aime jouir du vin et de l’ou­bli qu’il pro­cure, ne ménage guère les Pères de l’Eglise, et illu­mine la vie de ses proches par la grâce de ses par­ti­tions fiévreuses. Son ami et li­brettiste, Fed­eri­co, sem­ble bien moins as­suré de son pro­pre tal­ent et, entre l’ami­tié d’A­lessan­dro ou l’amour de l’am­bitieuse Donatel­la, oscille jusqu’à en per­dre l’équi­libre… Un curé un peu pataud, trop enfer­ré dans les straté­gies des puis­sants, une vieille dame dévouée au jeune com­pos­i­teur, et surtout Pao­lo, un enfant dont Alessan­dro son par­rain souhaite obtenir la garde, servi­ront de pio­ns, dans la par­tie d’échecs qui oppose le Mar­quis et le com­pos­i­teur : cha­cun en use à sa manière, selon qu’il est guidé par l’om­bre du Mal ou le souci du Bien. 

engel un jour ce sera l aubeCon­stru­it à la fois comme un livret d’opéra ital­ien et comme un drame antique, Un jour, ce sera l’aube déploie dès les pre­mières pages les voiles d’une sourde oppres­sion. Le romanci­er (et pro­lifique nou­vel­liste) qu’est déjà Vin­cent Engel, ayant pris soin de don­ner à son lecteur les grandes lignes d’une his­toire dont tout indique qu’elle finit mal, peut sans crainte se con­sacr­er à en analyser l’évo­lu­tion chez les per­son­nages. S’ou­vrant par un pro­logue, ryth­mé selon le point de vue des prin­ci­paux acteurs du drame, gar­ni d’in­ter­mèdes poé­tiques ou d’un opéra en cours de com­po­si­tion, et rehaussé d’une sci­ence des dia­logues bien agencés, le roman se déroule comme une fresque clas­sique. Ni les per­spec­tives, ni la var­iété des couleurs, ni le sens du détail ne font défaut à Un jour, ce sera l’aube. Ain­si, l’ensem­ble acquiert une noirceur que le doute, l’indif­férence, l’am­bi­tion, la cor­rup­tion, vien­nent con­firmer, au fur et à mesure que se dé­voile chaque nou­velle facette de la fresque. Vin­cent Engel apporte aus­si, comme dans un tout récent « roman­songe » en forme de con­te dro­la­tique inti­t­ulé Raphaël et Laeti­tia, une matu­rité nou­velle à son écri­ture. Elle se trans­met par quelques formu­lations lap­idaires qui sont au réc­it ce que la sonate est à la sym­phonie : des instan­ta­nés vifs et enlevés, mais pas moins révéla­teurs d’un tem­péra­ment. Ain­si, « le besoin d’ar­gent lim­ite sou­vent la pra­tique de la foi. » Ou : « Les amis de nos enne­mis devi­en­nent à coup sûr nos enne­mis, à moins qu’ils ne renient leur ami­tié pour se join­dre à la lutte con­tre l’en­ne­mi trahi — red­outa­bles aux­il­i­aires dès lors. »

Suc­comber à l’en­voûte­ment de la ville, à ce jeu de dupes qui ne fait ni vain­queurs, ni vain­cus, c’est, finale­ment, à quoi ne se résout pas le jeune et bril­lant com­pos­i­teur. Plus dur encore sera d’emporter images et sou­venirs d’une ville « qui i>e fai­sait jamais mieux sen­tir sa dom­i­na­tion que lorsqu’on l’avait désertée ». Et le lecteur aban­donne à regret lui aus­si le monde romanesque dont Vin­cent Engel s’est fait le car­tographe ins­piré… jusqu’à peut-être envis­ager de pro­longer dans un prochain roman les sinuosi­tés d’une époque, en somme guère éloignée de la nôtre.

Alain Delaunois


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°91 (1996)