Vincent Engel, Retour à Montechiarro

Tous les trains ne mènent pas à Rome

Vin­cent ENGELRetour à Mon­techiar­ro, Fayard, 2001

Mise à jour 08/11/2023 : une réédi­tion du roman parait en 2023 aux édi­tions Ker/Asmodée Edern : Vin­cent ENGELRetour à Mon­techiar­ro, Ker / Asmod­ée Edern, 2023, 32 €

engel retour a montechiarroengel retour a montechiarro kerUn train qui descend sur Naples. Une jeune femme, Agnese Délia Roc­ca, en route vers le bagne de Lipari où son ami le plus cher, libraire com­mu­niste, est enfer­mé pour des raisons idéologiques, mais aus­si parce que son mari, fonc­tion­naire de l’é­tat fas­ciste, ne peut sup­port­er l’ami­tié qu’elle voue à cet intel­lectuel pédéraste. Un homme, Sébastien Mor­gan, jeune photo­graphe d’une ving­taine d’an­née venu effec­tuer un reportage sur l’I­tal­ie de Mus­soli­ni. Mais en gare de Rome, un groupe de sol­dats monte dans le train pour arrêter Agnese et la recon­duire sous escorte à Mon­techiar­ro. Pour­tant, sur fond de bruits de fer­railles et de chaleur tor­ride, une ren­con­tre a eu lieu, et un coup de foudre, l’ir­ré­para­ble. C’est autour de cet épisode que s’ar­tic­ule la grande saga famil­iale de Retour à Monte­chiarro, le dernier roman de Vin­cent Engel.

Avec pour toile de fond trois péri­odes de l’his­toire ital­i­enne, l’au­teur met en scène cinq généra­tions de Toscans et de Toscanes aux pris­es avec l’his­toire, à la recherche du pou­voir ou du bon­heur. La pre­mière par­tie du réc­it nous trans­porte donc à Monte­chiarro, petit vil­lage toscan où vivent le comte Boni­fa­cio Délia Roc­ca et Umber­to Coniglio, aïeuls respec­tifs d’Ag­nese et de son mari. Ce sont deux hommes intel­li­gents et pondérés, et entre le pro­prié­taire ter­rien, aris­to­crate aux idées plutôt libérales, et le marc­hand, hon­nête mais dur en affaire, va naître une alliance qui fera croître la for­tune des deux familles et la con­solid­era. Après la chute finan­cière des Délia Roc­ca, Agnese, pour sauver son domaine, est obli­gée d’épouser le petit-fils de Coniglio, cré­tin méga­lo­mane rompu aux idées de Mus­soli­ni. Ce dernier mèn­era la vie dure à Agnese, et on com­prend dans ces condi­tions l’im­por­tance que prend pour elle sa ren­con­tre avec Sébastien Mor­gan, jeune, beau et Belge de sur­croît. Mais des rares accou­ple­ments entre Agnese et son fas­ciste de mari naîtront deux filles, dont les enfants respec­tifs, Gio­van­ni et Lasti­tia, seront les pro­tag­o­nistes de la troisième par­tie du réc­it. Avec un Sébastien Mor­gan devenu vieux, riche et célèbre… Grâce à celui-ci, les deux cousins, igno­rant leur par­en­té, vont se ren­contrer dans la vil­la famil­iale, et ce sera le coup de foudre. Ain­si, entre Gio­van­ni, ef­frayé par son engage­ment poli­tique dans les Brigades Rouges, Laeti­tia, envoûtée par cette Ital­ie qu’a fuie sa mère, et le pho­tographe retrou­vant un passé douloureux à tra­vers ces jeunes gens, se retis­sent petit à petit les liens que la folie révo­lu­tion­naire des hommes avait défaits au cours des temps. Retour à Mon­techiar­ro est un livre bien con­stru­it, que j’ai lu d’un souf­fle, du début à la fin, et avec un plaisir cer­tain. Fait qui mérite d’être salué, tant il est rare chez nos écrivains, Vin­cent Engel a l’am­bi­tion et le courage d’an­cr­er son action dans l’his­toire, et qui plus est dans une his­toire com­plexe, celle de l’I­tal­ie. Mais si je ne peux que louer cet effort, je dois bien dire que sa concrétisa­tion me laisse un goût acide dans la bouche, comme celui d’une purée de tomate mal di­gérée. Pas assez cuite, peut-être… Ain­si, la pre­mière par­tie du réc­it, placée sous la péri­ode du Risorg­i­men­to, c’est-à-dire de l’u­ni­fi­ca­tion ital­i­enne, met en place sans grandes nuances des fig­ures his­toriques figées, comme sor­ties de manuels d’his­toire un peu vieil­lots : celle de l’aris­to­crate éclairé, ges­tion­naire impec­ca­ble de son exploita­tion agri­cole, bon avec ses ouvri­ers, ou celle du négo­ciant, dont l’au­teur s’emploie à jus­ti­fi­er la néces­sité his­torique, ou encore celle du notaire, évidem­ment catho­lique et con­ser­va­teur.

Vin­cent Engel développe cette his­toire d’amour autour de la thèse selon laque­lle les hommes, dans leur folie, font des révo­lu­tions meur­trières que les femmes subis­sent, tout en ten­tant de résis­ter et de sor­tir de cet en­grenage : ain­si, le retour de Laeti­tia à Monte­chiarro, et sa rela­tion avec Gio­van­ni, qui aban­donne son engage­ment révo­lu­tion­naire dans les Brigades Rouges, sem­blent enfin con­jur­er cette malé­dic­tion. Mais, fort occupé à démon­tr­er sa thèse, l’au­teur oublie ici que de nom­breuses femmes étaient engagées dans le mou­ve­ment com­mu­niste com­bat­tant. De même, l’as­sim­i­la­tion qu’il fait entre les Bri­gades Rouges et les fas­cistes me sem­ble ha­sardeuse, et pour le moins mal étayée. A vrai dire, le grand moment d’in­ten­sité du réc­it est celui de la ren­con­tre entre Agnese et Sébastien, comme la péri­ode his­torique la mieux dévelop­pée par l’au­teur est celle du fas­cisme, même si les lecteurs de Car­lo Levi se rap­pelleront que les poten­tats de cette époque n’ont pas besoin d’être car­i­caturés pour appa­raître tra­gi-comiques. Les deux autres péri­odes, celles du « Risorg­i­men­to » et celle des « années de plomb », sont abor­dées de façon som­maire et se plient plus à la néces­sité du réc­it qu’ils ne le nour­ris­sent vrai­ment. C’est dom­mage, d’au­tant plus que Vin­cent Engel fait mon­tre ici d’un vrai tal­ent de con­teur.

Ce qui se passe du point de vue his­torique se retrou­ve dans les décors de la Toscane d’En­gel. Ah ! chère Toscane ! le charme de ses petites villes, ses vertes collines, ses cy­près, sa gas­tronomie, son esprit de clocher… Vis­itez la Toscane ! En lisant Vin­cent Engel, on a cette impres­sion, qui va s’am­pli­fi­ant au cours de la lec­ture, d’une vision un peu trop touris­tique de ce pays. Pas une obser­va­tion sur le com­porte­ment des autochtones n’échappe à la banal­ité et, dès les pre­mières pages, on trou­ve des descrip­tions de pay­sages et de nour­ri­t­ures dignes des guides touris­tiques sur la région les plus fréquen­tés. Ce qui fait défaut aux décors de Retour à Mon­techiar­ro, c’est un regard per­son­nel sur les paysages ; le vil­lage et les lieux alen­tours ont prob­a­ble­ment touché l’au­teur, mais il n’a pas trou­vé ce qui fai­sait pour lui leur vé­ritable par­tic­u­lar­ité. De même si l’au­teur sem­ble avoir une con­nais­sance extérieure va­lable de l’his­toire d’I­tal­ie, il lui manque une intéri­or­i­sa­tion de cette his­toire, ain­si que le ques­tion­nement qui lui est inhérent — et qui aurait prob­a­ble­ment nui à son pro­jet, ou en tous cas l’au­rait ren­du cent fois plus com­pliqué. On a trop sou­vent l’im­pres­sion, en lisant Retour à Mon­techiar­ro, de la ren­con­tre très peu sur­réal­iste entre un manuel d’his­toire et un guide Miche­lin.

Pas­cal Lecler­cq


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°119 (2001)