Eric Brogniet : portrait du poète en trois volumes

eric brogniet

Éric Brog­ni­et

Il est rare qu’un poète (encore jeune au demeu­rant) voie la qua­si-inté­gral­ité de son œuvre rééditée. Le priv­ilège est d’autant plus éton­nant que cette œuvre n’a posé ses pre­miers jalons qu’il y a tout juste vingt ans. Trop tôt donc pour faire un bilan mais l’occasion est don­née de refaire le par­cours.

L’Arbre à paroles a entre­pris de repub­li­er en deux gros vol­umes l’œuvre poé­tique de Brog­ni­et, soit une douzaine de recueils dis­per­sés chez divers édi­teurs, depuis Femme obscure paru en 1982 jusqu’à des inédits datant de 2000. Si j’ai bien fait les comptes dans foi­son­nement, il ne manque à l’appel que Nos lèvres sont poli­tiques (Tétras lyre, 2000) ain­si que Dans la cham­bre d’écriture et Auto­por­trait au suaire, datant respec­tive­ment de 1997 et 2001 et tou­jours disponibles à l’Âge d’homme. Tout Brog­ni­et est donc (re)devenu acces­si­ble au lecteur qui le souhaite et je sig­nale aux chercheurs que l’œuvre pour­rait faire l’objet de quelques belles études, séman­tiques notam­ment, que je ne pour­rais ici que briève­ment évo­quer.

Com­mençons par un con­stat sta­tis­tique : un gros mil­li­er de pages en vingt ans ne relève pas d’une sur­pro­duc­tion mais témoigne néan­moins d’une sérieuse ténac­ité et d’une bonne régu­lar­ité de tra­vail. Sans par­ler de la den­sité car tous ces recueils méri­tent d’être repris et aucun d’entre eux n’a mal vieil­li. Au con­traire même : une des car­ac­téris­tiques de cette poésie est de faire vibr­er une corde essen­tielle, intem­porelle, qui la remet d’autant mieux à l’actualité que le monde qui l’entoure devient arti­fi­ciel.

Ce qui est éton­nant, chez Brog­ni­et, c’est qu’il a mon­tré dès le pre­mier recueil qu’il était dans le ton. Ne par­lons pas d’une forme par­faite mais d’une maitrise d’un vocab­u­laire et d’un univers très affir­mée : il n’y a pas eu de recueil brouil­lon ou esquisse sur la voie d’un tra­vail qui se serait peaufiné au fil du temps. C’est une lucid­ité sur son pro­pre tra­vail et une exi­gence dans la qual­ité de l’écriture qui ne se démen­tiront (presque) pas par la suite.

La forme, main­tenant. Glob­ale­ment, elle est très sim­ple : des vers libres, sans ponc­tu­a­tion. Bien sûr, cette forme varie un peu – je voudrais dire : elle ond­ule – au fil des recueils et des inten­tions : tan­tôt plus brève, plus ramassée, tan­tôt déployée, s’approchant par­fois de la prose, se métis­sant d’interlignes blancs ou jouant de l’espacement, du retrait.

Quoi qu’il en soit, elle demeure d’une extrême flu­id­ité et lorsqu’à cer­tains moments, elle se man­i­feste de manière plus heurtée ou syn­copée, c’est très délibéré­ment et parce que le sens le néces­site. Il n’y a jamais d’effet de style ou de manche, sinon quelques for­mu­la­tions moins heureuses. Une forme ter­ri­ble­ment sim­ple, donc, qui a deux revers : le lecteur doit être très atten­tif car s’il abor­de ces poèmes à la même vitesse qu’il par­court de la prose, il aura l’impression qu’il ne (se) passe rien ; l’auteur doit main­tenir son exi­gence et sur­veiller les occur­rences de son vocab­u­laire pour ne pas laiss­er le sen­ti­ment de (se) répéter.

Linge, neige

Arrê­tons-nous un moment sur ce vocab­u­laire. À lire Brog­ni­et, on a l’impression qu’il n’utilise que le mot juste, pré­cis. À y regarder de plus près, on s’aperçoit qu’il emploie qua­si exclu­sive­ment des mots à déno­ta­tions mul­ti­ples ou à sens large (« lumière », « désir », « bleu », « geste », « mémoire », « désor­dre », « linge »…) et il y aurait de belles études à faire sur les dif­férentes accep­tions, selon le con­texte, de « beauté », « gou­vern­er », « neige » etc. Il faut ajouter les ter­mes de botanique qui appor­tent leur touche de couleur ou leur par­fum.

Formelle­ment, la poésie de Brog­ni­et s’inscrit à la con­jonc­tion de la struc­ture épurée, du mot qui tombe au bon moment et dont le sens déploie des hori­zons. Une sorte de flux ten­du à facettes mul­ti­ples. Et l’on com­prend ain­si que l’auteur puisse tourn­er et retourn­er sans cesse dans la même inter­ro­ga­tion pour en tir­er de nou­veaux éclats à la manière dont on fait tourn­er une pierre tail­lée à la lumière pour y décou­vrir de nou­veaux reflets.

Dès la page 23, je trou­ve « Rien ne résoudra jamais / L’absence qui nous hante ». Tout Brog­ni­et est là, dans ces deux lignes qui con­ti­en­nent la médi­ta­tion sur soi, le temps qui passe, le manque, le désir et une impos­si­bil­ité qu’il cherche à bat­tre en brèche en util­isant les armes du vivant, la con­science et la parole, même si par­fois la patience cède à l’inquiétude, le désir et l’impuissance. « La poésie de Brog­ni­et est en quête d’une lumière qui accole le cos­mique et l’ontologique, con­fère à l’être le prodigieux sen­ti­ment d’être en accoin­tance avec l’univers », note Jalel El Ghar­bi dans sa post­face. La for­mule est par­faite mais elle est un peu sèche, elle ne dit pas assez com­bi­en cette poésie vibre, pal­pite, trem­ble, vac­ille et s’émerveille dans cette quête. Elle ne pré­cise pas non plus qu’entre le cos­mique et l’ontologique, on pour­rait plac­er le « météorologique » dans lequel Brog­ni­et puise une grande part de son inspi­ra­tion ; les « foudre », « lumière », « soleil », « neige » et autres « tem­pêtes ». « La météorolo­gie gou­verne / Ma palette aux tons dif­férents » (I, p. 342). Enfin, El Ghar­bi pointe avec justesse ce « sen­ti­ment d’accointance » sur lequel se joue tout le fond de cette poésie. En effet, le sen­ti­ment varie selon le moment et l’heure, l’humeur, et influ­ence la per­cep­tion de cet accord avec le monde, ce qui amène tan­tôt la révolte (« Je par­le à par­tir d’une cat­a­stro­phe latente », II, p. 152) tan­tôt le sim­ple con­stat (« Notre évi­dence est con­vul­sive », I, p. 37). Qu’on com­prenne bien : il n’y a pas, chez Brog­ni­et, d’expression d’états d’âme ou d’une mélan­col­ie roman­tique mais une inter­ro­ga­tion fon­da­men­tale qui se fait un devoir de mobilis­er la con­science et de la porte tou­jours plus aiguë, plus vig­i­lante mais par là même provoque sa déchirure d’avec un monde qui reste obscur. Et la blessure va gran­dis­sant quand il s’aperçoit qu’il a beau créer, l’âge gagne et la fin approche, les mots n’ont pas de prise sur le monde, ils n’ont de valeur incan­ta­toire que pour soi-même. Pathé­tique des­tin qui, repous­sant pour­tant au plus loin ses lim­ites, ne peut que con­stater : « Nous voudri­ons. // Mais l’impuissance pré­side seule et veille » (I, p. 114). Et il faut voir encore, dans l’usage récur­rent de mots comme « tra­vers­er », « trans­parence », « trans­fig­ur­er », à quel point l’auteur s’avoue, a con­trario, per­son­ne déplacée.

Lumière des peintres

En sim­pli­fi­ant, je dirais qu’au fil des recueils, Brog­ni­et s’est d’abord penché sur sa pro­pre vie dont cette Femme obscure (1982) est la métaphore, puis sur le monde extérieur (Ter­res sig­nalées, 1984) et ensuite aux (im)possibilités d’interactions entre soi et le monde (Le feu gou­verne, 1986). Après quoi, il a curieuse­ment passé une demi-douzaine d’années et presque autant de recueils au voisi­nage des pein­tres. J’écris « curieuse­ment » car, à mon sens, la poésie de Brog­ni­et doit tout au lan­gage et rien à l’image mais il est vrai que cette atten­tion par­ti­c­ulière à la lumière qui le car­ac­térise ne pou­vait pas ne pas l’amener à s’intéresser à la pein­ture. Il pénètre ain­si les jardins de Mon­et, vis­ite la palette abrupte de Nico­las de Staël ou les « vis­ages clos » de Modigliani et ren­con­tre les songes de Cha­gall, entre autres. Mais il affronte aus­si les paysages d’Irlande ou des Asturies. Après, on sent que la beauté pal­pite, que l’amour va et vient que l’expérience amène à réin­ter­roger les mots tout en con­tin­u­ant à se coltin­er le réel et à pli­er sous le doute (j’aménage la cita­tion, voir II, p. 164) quand « la beauté et l’ordure coex­is­tent » (II, p. 187).

La fin du deux­ième vol­ume fait un bond de qua­tre ans (qui enjam­bent les deux recueils men­tion­nés à L’âge d’homme) pour nous livr­er un lot d’inédits d’une forme inhab­ituelle, beau­coup plus longue, et au con­tenu acide, déroutant. Du poème genre road movie jazzy au sou­venir (quoi ? élé­giaque ?) d’une jeunesse enfuie en pas­sant par le poème de cir­con­stance en hom­mage à Max Pol Fouchet, Brog­ni­et s’exprime avec une hargne inhab­ituelle et incruste dans son dis­cours des for­mules piquées dans la rue ou des cita­tions recueil­lies au café du Com­merce.

Une par­en­thèse, peut-être, car il réap­pa­rait au meilleur de lui-même dans Mémoire aux mains nues, nou­veau livre dans lequel la révolte se tisse sub­tile­ment d’une lec­ture de Sade, la mémoire se revis­ite pour se faire tour à tour sage et amoureuse et la parole retrou­ve un pou­voir incan­ta­toire qui fait frémir. Certes, « la beauté, défini­tive­ment, […] échappe » (p. 71) mais au moins a‑t-elle pu être nom­mée. Et « l’enchantement sur­gi­ra / D’une pierre brisée » (p. 74). La promesse reste entière.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°122 (2002)