Être ou ne pas être (un auteur érotique)

Dans leurs romans, nou­velles ou réc­its, Nathalie Gas­sel, Stéphane Lam­bert, Chris­t­ian Libens et Emmanuelle Pol explorent les voies mul­ti­ples de l’Éros, se col­letant au pas­sage à de nom­breux tabous. Ils ne se définis­sent pas pour autant comme des auteurs éro­tiques, ni comme des provo­ca­teurs. Pour Le Car­net, ils évo­quent ensem­ble les enjeux d’une écri­t­ure du désir.

Lors de la pré­pa­ra­tion de cette table ronde, cer­tain-e‑s d’entre vous m’ont dit ne pas se recon­naître dans l’appellation « auteur éro­tique ».  Qu’est-ce pour vous qu’un auteur éro­tique et pourquoi en êtes-vous un (ou pas) ?
Nathalie Gas­sel : On est un auteur éro­tique si on écrit exclu­sive­ment de l’érotisme. Nous tous autour de la table écrivons beau­coup de textes dif­férents, et donc, nous ne nous esti­mons pas « spé­cial­istes », et ne nous recon­nais­sons pas dans cette exclu­sive dénom­i­na­tion qui  s’avère inex­acte.
Emmanuelle Pol : Je suis l’une des per­son­nes qui se sont reb­if­fées con­tre ce tiroir sat­iné et réduc­teur dans lequel on me classe sou­vent. La lit­téra­ture éro­tique est selon moi cen­trée unique­ment sur l’érotisme, voire sur une volon­té d’exciter le lecteur. Or pour moi, le corps ou le désir est une porte d’entrée vers un tout autre monde. Par ailleurs, j’ai l’impression qu’on est plus vite classé comme auteur éro­tique quand on est une femme que quand on est un homme. Un texte mas­culin dans lequel il y a des scènes de sexe très crues ne fera pas de l’écrivain un auteur éro­tique. C’est le cas de Houelle­becq, par exem­ple.
Stéphane Lam­bert : Mais c’est aus­si parce qu’il mal­traite l’érotisme.
N.G. : Et qu’il ne fait pas de l’érotisme une spé­cial­ité.
E.P. : Une femme qui n’en fait pas une spé­cial­ité, mais qui écrit des scènes de sexe explicites recevra plus rapi­de­ment cette éti­quette.
S.L. : J’ai écrit quelques textes où la dimen­sion du corps et du désir est forte­ment présente et cela me vaut d’être assim­ilé à un auteur éro­tique. Peut-être l’orientation homo­sex­uelle joue-t-elle aus­si un rôle dans cette caté­gori­sa­tion.
Chris­t­ian Libens : Je ne suis pas sûr que l’orientation sex­uelle ait cette impor­tance. Je suis un homme hétéro­sex­uel ; j’ai com­mis un seul titre éro­tique (Amours crues) et lorsque le livre est sor­ti, on m’a traité de pornographe, ce qui m’a ravi. Les éti­quettes sont tou­jours des men­songes à mes yeux, donc tant qu’à faire, autant en recevoir une amu­sante. J’aime bien celle de pornographe : l’érotisme, par oppo­si­tion à la pornogra­phie, fait tou­jours un peu esthéti­sant. Or ici, il est ques­tion de désir, de sexe, donc du cœur même de la nature humaine.
S.L. : Peut-être qu’un homme sera plutôt classé comme pornographe et une femme rangée du côté de l’érotique. Quant à moi, je ne me con­sid­ère pas non plus comme un auteur éro­tique. La lit­téra­ture est pour moi le lieu d’investigation de tous les sujets les plus dif­fi­ciles à abor­der hors du cadre de l’intime. Donc for­cé­ment, l’espace du désir et de la sex­u­al­ité intè­gre ma démarche, mais n’est en aucun cas une exclu­sive. De plus, l’érotisme exprime une forme de jouis­sance dont mes livres ne font pas écho, parce que j’essaie d’y explor­er mon rap­port con­flictuel à la sex­u­al­ité.
N.G. : Tu touch­es là à une dis­tinc­tion autre que celle qui oppose éro­tisme et pornogra­phie : tu dis­tingues plutôt un éro­tisme util­i­taire, à usage sex­uel, d’une inves­ti­ga­tion de ce qu’est la sex­u­al­ité, hors de toute volon­té d’exciter le lecteur.
S.L. : L’excitation n’est pas for­cé­ment exclue.
N.G. : Non, mais elle n’est pas le but. Évidem­ment, chaque lecteur est ren­voyé à sa pro­pre sin­gu­lar­ité et peut trou­ver une exci­ta­tion dans un texte qui n’a pas été écrit pour cela.
S.L. : Je serais éton­né que cer­tains lisent encore aujourd’hui pour être excités.
E.P. : En tout cas, les jeunes ne lisent plus pour ça : aujourd’hui, l’excitation est plutôt procurée par le visuel – les images, les films. Et c’est triste, parce que la décou­verte des livres inter­dits de la bib­lio­thèque était quand même un grand moment. Des livres qui pou­vaient d’ailleurs n’avoir rien d’érotiques. Pour peu qu’on vive dans un milieu un peu fer­mé, n’importe quel pas­sage de Mau­ri­ac con­sid­éré comme « pas de ton âge » était d’un attrait éro­tique extra­or­di­naire.
C.L. : Pour ma part, je pense que les élèves, les étu­di­ants n’ont pas du tout le même regard sur un roman éro­tique et sur un film du même genre. J’ai sou­vent con­staté, dans les ren­con­tres d’ « Écrivains en classe », qu’ils se mon­traient beau­coup plus sen­si­bles ou plus choqués par les mots que par les images, surtout s’ils con­nais­sent, s’ils côtoient l’auteur du roman. Je crois que la lit­téra­ture éro­tique garde tout son poten­tiel d’émotion auprès des jeunes.

gassel construction d'un corps pornographique

Vous évo­quez la dis­tinc­tion entre éro­tique et pornographique, dont l’un est sou­vent con­sid­éré comme plus noble que l’autre. Nathalie Gas­sel, vous revendiquez l’adjectif « pornographique » dans le titre même de l’un de vos ouvrages, Con­struc­tion d’un corps pornographique.
N.G. : Un ouvrage qui pré­cisé­ment ne par­le pas de sex­u­al­ité. C’est un titre sym­bol­ique relatif à la con­struc­tion d’un corps ath­lé­tique qui de ce fait va être plus sex­ué par son image de corps exhibé aux autres (ce que nous obser­vons dans un lieu sportif : les corps et leurs prouess­es) et en grande par­tie dénudé (body­build­ing, fit­ness). Je n’aborde aucun descrip­tif pornographique, mais l’effort et la tran­spi­ra­tion y sont une éro­tique. C’est aus­si un tra­vail sur ce à quoi peut servir le corps, en l’occurrence féminin, en-dehors des attentes de notre société, et sur l’avènement du corps androg­y­ne par une restruc­tura­tion mus­cu­laire et sportive. Pour ma part, j’ai été habituée à l’étiquette éro­tique depuis mon pre­mier livre, Eros androg­y­ne, qui touchait à cette thé­ma­tique. Ensuite, Gérard de Vil­liers m’a com­mandé mon sec­ond livre, Mus­cu­la­tures, qui était explicite­ment des­tiné à une col­lec­tion éro­tique. Une fois en-dehors de cette mai­son d’édition, j’ai abor­dé bien des sujets : famille, enfance, deuil, dépres­sion, sport. Tout en con­tin­u­ant le tra­vail icon­o­claste qui con­siste à cass­er les places assignées au féminin et au mas­culin.

Vous par­lez de « tra­vail icon­o­claste ». Est-ce qu’écrire des textes éro­tiques, qui explorent des tabous, c’est for­cé­ment écrire con­tre ?
N.G. : Ce n’est pas tant une volon­té d’écrire con­tre que de dire une autre vérité, mais qui est celle que je tra­verse.
lambert charlot aime monsieur
S.L. : Ce serait men­tir de dire que je n’ai pas con­science de la manière dont cer­tains de mes textes peu­vent être reçus. Mon pre­mier livre, Char­lot aime Mon­sieur, abor­de la pédophilie. J’ai eu la naïveté de croire à cette époque que tous les sujets étaient recev­ables. Main­tenant, je con­nais un peu mieux les règles du jeu. Je sais que le choix de cer­tains mots, la manière d’articuler le réc­it, ou sim­ple­ment le fait de ren­dre compte de toute la réal­ité lorsqu’elle est pire que l’imaginaire, tout cela peut tuer un texte en y appor­tant des élé­ments trop spec­tac­u­laires par rap­port à l’ensemble. Je ne m’impose pas de cen­sure, mais des lim­ites, pour que le texte soit reçu au mieux de ce que je veux réelle­ment y met­tre.
E.P. : J’ai vécu une expéri­ence un peu sim­i­laire avec L’atelier de la chair : j’avais mal éval­ué l’attention extrême que les scènes de sexe attirent. Je n’avais donc pas réal­isé que ce qui n’était pour moi qu’une par­tie d’un des­sein d’ensemble allait focalis­er toute l’attention. C’est quelque chose dont j’ai appris à tenir compte, comme dans mon dernier livre, Le prix des âmes. Par ailleurs, je n’ai pas envie d’écrire con­tre, mais d’être pré­cise et véridique, notam­ment dans le choix des mots. On ne dis­pose pas d’énormément de pos­si­bil­ités pour par­ler de la sex­u­al­ité : il y a l’argot, le vocab­u­laire médi­cal, les métaphores poé­tiques. On doit choisir un reg­istre et mon souci est de choisir le reg­istre qui me paraisse juste dans l’ensemble du texte. Je com­par­erais ça avec le dessin : si on des­sine un nu, il faut représen­ter le sexe ; si on écrit sur la sex­u­al­ité, il faut trou­ver les mots.
S.L. : Nous savons que ces scènes vont focalis­er l’attention, mais nous pou­vons jouer avec cette attrac­tiv­ité lit­téraire.
N.G. : La naïveté d’un pre­mier texte, que Stéphane et Emmanuelle décrivent, est finale­ment favor­able à l’émergence du témoignage d’une intim­ité, à une plongée libre dans les pro­fondeurs. Il est intéres­sant qu’elle soit dans les livres, puisqu’elle est dans la vie.
S.L. : Nous avons tous une forme de vio­lence ou de provo­ca­tion en nous. Le sim­ple fait d’écrire est une manière de se sin­gu­laris­er. Mais une fois qu’on a le sujet, il s’agit de le traiter au mieux. Par rap­port à l’histoire de pédophilie que j’ai vécue, y voir de l’érotisme et l’écrire con­te­naient en soi de la provo­ca­tion, parce que je touche là à un tabou absolu, mais ce n’était pas qu’une provo­ca­tion. Cette dimen­sion éro­tique de la rela­tion entre le petit garçon et l’homme a existé et je trou­ve que la lit­téra­ture ne peut pas la taire. En retour, j’ai reçu une grande charge de vio­lence pour ce texte.
N.G. : Ce n’est pas parce que cette vio­lence s’exprime qu’elle doit chang­er ta démarche.
S.L. : Elle n’a pas changé ma démarche, mais main­tenant, je vois aus­si d’autres aspects des choses. Char­lot aime Mon­sieur a été écrit en par­tie con­tre – con­tre le silence de ma famille, mais écrire con­tre ne peut pas être sys­té­ma­tique : on doit aus­si écrire pour, pour faire quelque chose.
E.P. : Écrire con­tre serait de la provo­ca­tion. Je n’écris pas avec une volon­té délibérée de provo­ca­tion.
N.G. : On s’attelle à l’érotisme non par provo­ca­tion, mais comme on s’attelle à d’autres sujets de l’intime, par appro­fondisse­ment.
C.L. : Mais l’intime n’est-il pas tou­jours sex­uel, c’est-à-dire éro­tique ou pornographique ? Pour moi, je le répète, c’est assez syn­onyme, et c’en est le noy­au, la pile atom­ique.
S.L. : Ces sujets ne sont d’ailleurs pas clos et séparés. Avec Mon corps mis à nu, j’ai été jusqu’au bout dans la démarche per­son­nelle. J’ai écrit ce livre sans con­sid­éra­tion pour un éventuel lec­torat, seule­ment en voulant aller au bout de ma démarche d’écriture de la con­struc­tion d’un corps. Je croy­ais que ce serait cli­vant, or les témoignages que j’ai reçus étaient surtout des témoignages d’hommes hétéro­sex­uels, qui me dis­aient avoir besoin de la lit­téra­ture pour faire exis­ter cette part d’eux-mêmes que mon livre touchait.

L’acte d’écrire est-il lui aus­si un acte cor­porel, au-delà des thèmes abor­dés ?
N.G. : J’ai voulu don­ner à mes textes une dimen­sion cor­porelle dans la struc­ture, dans le phrasé, dans la con­cré­tude de l’écriture. J’avais trou­vé intéres­sant qu’il y ait une con­ta­gion de ma pra­tique sportive, de mon tra­vail sur mon corps, dans le style lit­téraire que je voulais par­fois chargé de l’abrupt des corps.
S.L. : L’écriture est une parole du corps, qui s’est for­mal­isée en mots. Les mots en por­tent encore la trace. Les mots devi­en­nent un pro­longe­ment du corps. De plus, l’écriture a été pour moi une manière d’exister et même de me con­stituer un corps.
C.L. : C’est à la fois un acte cor­porel et un élan méta­physique, par­ti­c­ulière­ment s’il s’agit d’écrire la pas­sion sex­uelle. L’obscène touche tou­jours au sacré. Pour moi, la vraie lit­téra­ture éro­tique doit génér­er une forme de tran­scen­dance, sinon elle n’est que gau­dri­ole gra­tu­ite.

Emmanuelle Pol a évo­qué la dif­fi­culté de choisir le mot juste pour évo­quer le corps ou la sex­u­al­ité ; Stéphane Lam­bert a par­lé du choix de cer­tains mots qui étouf­feraient d’office le reste du texte. Le vocab­u­laire à dis­po­si­tion dans la langue française pose-t-il des dif­fi­cultés pour écrire l’érotisme ?
E.P. : Il n’est pas facile d’avoir un lan­gage vrai, de trou­ver des mots qui ne soient pas tout de suite très con­notés. Avoir une langue vraie est une grande dif­fi­culté de l’écriture en général, mais elle est plus grande encore dans ce domaine-là. Cela me ramène à la dis­tinc­tion entre pornogra­phie et éro­tisme. Ce qui est pornographique pour l’un est éro­tique pour l’autre. Je ne vois pas très bien où on place la bar­rière.
S.L. : Il y a un dan­ger plus grand que pour d’autres sujets. On sait que cer­tains mots vont génér­er des réac­tions très fortes. Quand on veut inves­tiguer une prob­lé­ma­tique, on va chercher des mots de plus en plus évo­ca­teurs, pour se rap­procher au plus près de la sen­sa­tion.

pol la douceur du corsetLa lit­téra­ture éro­tique a longtemps été une lit­téra­ture écrite par les hommes pour les hommes. Com­ment situez-vous votre pro­pre écri­t­ure par rap­port à cette tra­di­tion phal­locra­tique ?
N.G. : Je n’ai jamais sup­porté de vivre avec cette assig­na­tion de la femme à ses rôles tra­di­tion­nels, y com­pris physiques. Biographique­ment, je me suis opposée à cela par ma pra­tique d’un sport mar­tial et par l’écriture. Un des moteurs de mon écri­t­ure est de dire ces choses nou­velles aux­quelles la femme s’ouvrait l’accès, et qui ne se trou­vaient pas déjà dans la lit­téra­ture. En abor­dant la lit­téra­ture éro­tique lors de l’écriture de mon pre­mier livre, je souhaitais met­tre un terme à l’idée d’un fonc­tion­nement unique de cha­cun des sex­es, et créer une remise en ques­tion des gen­res et de leur des­tin cor­porel et sex­uel – d’où mon tra­vail sur l’androgynie et ma volon­té de con­stru­ire un corps plus puis­sant que celui de mes parte­naires mas­culins et celui d’évoquer des femmes (et des hommes) qui aient aus­si ce corps qui ne fait pas par­tie des caté­gories majori­taires. C’était en l’an 2000, pour créer un autre monde, et de ce point  de vue, écrire sur la sex­u­al­ité était par­ticiper à l’engendrer, penser une lib­erté à sa base.
S.L. : J’essaie d’appréhender mon homo­sex­u­al­ité dans mes textes, même si ma sex­u­al­ité n’est pas au cœur de mon exis­tence ; elle n’est qu’une part de moi. Cette ori­en­ta­tion sex­uelle a eu une inci­dence sur mon par­cours, elle m’a placé dans une forme de mar­gin­al­ité.
E.P. : Avec « Le Corset », l’une des nou­velles du recueil La douceur du corset, je me suis fait traiter à la fois d’affreuse fémin­iste mil­i­tante et de femme soumise. J’ai enten­du ces deux cri­tiques tout à fait opposées, alors que j’avais l’impression de n’être allée ni dans un de ces sens, ni dans l’autre. Le sim­ple fait de jouer avec les clichés et les rôles sex­uels sus­cite de nom­breuses réac­tions et c’est ce qui est intéres­sant dans l’écriture. Je tiens beau­coup à la lib­erté de me débar­rass­er, autant que pos­si­ble, de ces rôles si pesants. Dans L’atelier de la chair, je décris une héroïne attirée par les hommes très âgés. Ça aus­si, ça m’a valu de très nom­breuses ques­tions, comme s’il était si extrav­a­gant d’imaginer un per­son­nage attiré par des corps usés. Je n’avais pas eu l’impression de trans­gress­er et pour­tant c’était le cas. Ce qui rel­e­vait juste de la lib­erté indi­vidu­elle, sans aucune démarche mil­i­tante, a été perçu comme une trans­gres­sion.
C.L. : Cette vieille accu­sa­tion de lit­téra­ture phal­locrate est surtout un lieu com­mun en par­tie erroné, songeons à Dominique Aury et à son His­toire d’O. Et on sait bien qu’aujourd’hui la plu­part des auteurs du genre sont des femmes, le rap­port est com­plète­ment inver­sé.
S.L. : Les livres peu­vent aus­si avoir un effet révéla­teur chez le lecteur. Grâce à eux, il peut par­fois assumer plus facile­ment cer­taines parts de lui. Traiter de la sex­u­al­ité ou de l’érotisme peut avoir cette fonc­tion-là, même si ce n’est pas le but ini­tial. En tant que lecteur, la décou­verte d’écrivains homo­sex­uels m’a beau­coup aidé. J’ai com­pris que je n’étais pas seul.

Vos livres ont-ils sus­cité une polémique de par leur con­tenu ?
S.L. : Cer­tains libraires ont refusé Char­lot aime Mon­sieur. Les sujets éro­tiques peu­vent sus­citer la polémique, mais d’autres livres le peu­vent aus­si. C’est lié à la poly­sémie des œuvres. On ne con­trôle pas en tant qu’auteur la récep­tion des lecteurs.
C.L. : Cer­tains m’ont reproché d’écrire « du cul » pour courir après la facil­ité ou le suc­cès com­mer­cial, alors que c’est tout le con­traire. Il y a même eu une jour­nal­iste d’âge respectable, et qui jusque-là me fai­sait des grâces, qui ne m’a plus par­lé depuis.
E.P. : « Polémique » est un grand mot, mais on m’a posé tant de ques­tions à pro­pos de ce goût si bizarre de mon héroïne pour les vieux messieurs à la sor­tie de L’atelier de la chair, que c’est moi qui ai fini par trou­ver cela polémique. Ça m’a fait réfléchir à la non-place du corps âgé dans l’érotisme au ciné­ma ou dans la lit­téra­ture.
S.L. : C’est aus­si un béné­fice de l’écriture de pou­voir frôler ces zones-là.
E.P. : Je vis dif­fi­cile­ment la con­fronta­tion avec la sat­is­fac­tion ou l’indignation des lecteurs. J’aime écrire en toute lib­erté, mais je trou­ve les réac­tions par­fois angois­santes. Je dis­tingue donc claire­ment le proces­sus d’écriture de celui de pub­li­ca­tion. Dans le cas de livres à teneur éro­tique, la pub­li­ca­tion a des réper­cus­sions sur la manière dont vous êtes perçu‑e en tant que per­son­ne. Cela dit, pub­li­er un livre revient à l’assumer, sinon ce n’est pas la peine.
N.G. : Il est dif­fi­cile de se voir jugés sur un livre par des gens qui ne nous con­nais­sent pas et lorsque ce n’est qu’une de nos expéri­ences et non leurs ensem­ble ou syn­thès­es. Un livre traite d’un lieu qu’à un moment don­né, pour des raisons pré­cis­es, on a voulu appro­fondir. Ces objets sont iden­ti­fiés à nous, alors que nous sommes beau­coup plus mobiles que cela.

Êtes-vous lecteurs de lit­téra­ture éro­tique ?
S.L. : J’ai beau­coup aimé les textes de Duras sur le sexe. Par exem­ple L’homme assis dans le couloir, La mal­adie de la mort, et même L’Amant. Ce qui m’a beau­coup impres­sion­né, c’est qu’on puisse faire de la lit­téra­ture avec quelque chose d’aussi triv­ial que le réc­it d’une fel­la­tion. Sinon, je lis peu de lit­téra­ture éro­tique.
N.G. : Quant à moi, j’ai beau­coup lu Bataille, mais surtout parce que c’est un grand styl­iste, pas du tout parce que ses textes m’excitaient. Et puis il y a eu Mon­ther­lant, pour son éloge des femmes très mus­clées (qui étaient d’ailleurs peut-être des hommes) : il mon­tre que la beauté fémi­nine va de pair avec la puis­sance et la force et c’est une idée qui me par­le, de même que le per­son­nage de les­bi­enne assumant sa mas­culin­ité (son trans­genre) dans La reine morte. J’ai aus­si lu Mishi­ma : Con­fes­sion d’un masque et Le soleil et l’acier ont eu un écho en moi. Dus­tan, aus­si, qui pour­rait être un pen­dant homo de Houelle­becq : il ne place aucune grande espérance dans la sex­u­al­ité.
C.L. : Pour ma part, je serais plutôt un lecteur de lit­téra­ture éro­tique par inter­mit­tence. Il y a dans le genre des grands clas­siques et tant de petits joy­aux qui m’ont enchan­té comme, dans le désor­dre, Trois filles de leur mère, de Pierre Louÿs, Les Mémoires d’un jeune Don Juan, d’Apollinaire, les antholo­gies de Jean-Jacques Pau­vert, qui sont une mine de décou­vertes, et puis notre Car­o­line Lamarche… À mes yeux, son court réc­it La Nuit l’après-midi est un grand livre.
E.P. : Je ne suis pas une lec­trice de lit­téra­ture éro­tique, mais un livre qui m’a vrai­ment frap­pée, c’est King Kong Théorie de Vir­ginie Despentes, qui ques­tionne les clichés et les images sur les rôles respec­tifs des sex­es. Je me suis égale­ment intéressée à la lit­téra­ture soci­ologique sur les gen­res et les trans­gen­res.
N.G. : Je suis un peu allergique aux femmes auteurs qui met­tent tou­jours en scène les femmes comme vic­times de vio­lence machiste ou sex­uelle. Et Vir­ginie Despentes, notam­ment dans Baise-moi, c’est un peu l’acceptation de ce non-épanouisse­ment des femmes. On ne cherche pas une autre issue ou une autre voie.
E.P. : Finale­ment, aucun de nous n’est un lecteur assidu de lit­téra­ture éro­tique.

Nau­si­caa Dewez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°187 (2015)