« Je ne dirai rien que mon silence et l’envie moralisatrice de ne pas me compromettre » (Olivier Smolders)
Marin mon cœur, d’Eugène Savitzkaya, a reçu le prix Point de Mire, décerné par les auditeurs de la RTBF. Portrait de l’auteur dans son cadre.
L’auteur par lui-même. « Je naissais à Saint-Nicolas dans la banlieue liégeoise dix ans après la guerre ». Juste pour ne rien avouer, dérobade à l’encontre de tout le bruit médiatique, cette pollution qui gêne la littérature. Cette dernière, elle-même, à déminer, pour ne garder que des textes dans lesquels on entre en communion.
L’auteur par les autres auteurs : font la ronde autour de lui. « Quand j’écris, j’aime bien retrouver, en établissant une liste, ce qui m’a servi à écrire ». La Fable de Pinget et Tombeau pour cinq cent mille soldates de Guyota, Detrez et Michaux, Jacques Izoard, Hervé Guibert, Lautréamont et Rimbaud, Tzara et Breton ou Eluard, Simon, Duras et Beckett, Le souvenir de la maison des morts et Alice au pays des merveilles.
L’auteur et sa génération. « Je ne lis pas ce qui se publie actuellement ».
L’auteur par son œuvre. « Ce qui compte pour moi, c’est de dire au plus juste ce que j’ai vu, compris. Je ne construis pas d’œuvre. […] J’ai décidé que je ne pouvais pas le faire ».
L’auteur par ses livres : poèmes, poèmes en prose, poèmes au côté de de desins (ceux de Robert Varlez, de Velickovic, d’Alain Le Bras…), de sculptures (Johan Muyle), poèmes en romans (certifiés par le titre générique des couvertures), poèmes en drames. Parmi lesquels : Les lieux de la douleur – l’auteur a alors dix-sept ans -, Mongolie plaine sale (1976, et bientôt en réédition dans la collection Espace Nord), et, à partir de 1977, les livres parus aux éditions de Minuit : Mentir, Un jeune homme trop gros, La traversée de l’Afrique, La disparition de maman, Les morts sentent bon, Bufo bufo bufo, Sang de chien, La folie originelle. « Tout ce que j’écris est de l’ordre du conte ».
L’auteur et son autre. « J’avais un grand frère. Il allait à l’école technique de Seraing. Il aimait les Chaussettes Noires et Elvis Presley. Il voulait être mécanicien ; il devint marin, puis terrassier. Il s’engagea dans la marine marchande et s’embarqua à Anvers pour l’équateur, pour les tropiques. Il vit New York, Matadi, l’Angola, le Mexique ». Donc, adulant ce jeune homme trop gros qu’est Presley, mécanicien comme Fabrice dans La traversée de l’Afrique, parti au Mexique comme le héros de Sang de chien, puis marin, son cœur.
L’auteur et sa ville. « À Liège qui pue et qui sent la glycine, je me suis bel et bien embourbé ».
L’auteur par la critique. « Mentir gêne et séduit à la fois. On aimerait plus de rigueur dans la traduction de l’onirisme ; mais l’on se calfeutre dans un bien-être cruel ». « Récit tragique et sucré, donc, que cet Elvis au pays des babioles ». « Savitzkaya écrit des comptines luisantes de sperme ». « Marin est le rêve de la phénoménologie ». Et l’université, elle, enseigne Savitzkaya, le catalogue dans les anthologies et les dictionnaires, le statufie plus grand jeune poète liégeois contemporain.
L’auteur par ses mots. « Ici les mots qui franchirent ses lèvres, répétés trois fois, furent : sauvé par un poisson, cette rivière est la même qui coulait autrefois, voici les prairies à foin et la charrette sur le toit de la maison. Je ne vis ni l’une ni les autres ». Connait par cœur le vocabulaire des oiseaux, des plantes, des plaines et des forêts, le langage des vents et celui des singes. La terre n’a pas de secret pour lui, ni le ciel, ni la nuit. Aucune pédanterie néanmoins. « … elle le chérit. Chaque jour lui offre un fruit différent de son vaste verger : le premier dimanche, deux ou trois cerises éclatées, le lundi, une demi-banane aux pépins noirs couchés sur le lit de safran, dix sœurs et dix frères séparés par un fil, le mardi, une fraise creuse avec une cavité toute rouge, le mercredi, une groseille blanche pleine de mer tranquille, et barbue, le jeudi, une gousse de vanille comme goudronnée par le feu, le vendredi, une poire allongée avec une mouche bien fournie et très noire… » Aime beaucoup mélanger tous ces mots, tous ces savoirs. Construit des oxymores sensitifs : du salé avec du pastel, du chuchoté avec du puant. « Ces fleurs ne sont plus pour moi, disait-elle, son pied nu écrasant un caca de poule et la crème de l’excrément entre ses beaux doigts de pieds, sur sa peau très jaune malgré la poussière toujours ambiante, toujours sournoise ».
L’auteur et son travail. « Écrire, c’est s’imposer une retenue ». Eugène Savitzkaya est un écrivain peureux. Sans doute écrivain parce que peureux. Peur de vieillir, peur d’oublier, peur de partir, peur de rester. Il faut un certain courage pour être peureux de la sorte. Mais « Quand j’écris, on dirait que j’absorbe tout ». La boulimie des sens conduit à celle des mots et des images, à la logophagie, encore ne perd-elle pas pour autant la mesure, musicale, ni l’ordonnancement. Si dans les premiers poèmes et dans Mentir, des alexandrins et des répétitions laissaient affleurer le travail de la forme, par la suite, c’est le désordre même qui impose son allure. « Le savoir des enfants n’est qu’un fourre-tout, non organisé. C’est ce que veut rejoindre le désordre du livre ». Le livre, cependant, tient sa revanche dans l’inachèvement et la dépossession. « Chaque roman est l’idée d’une préoccupation d’un moment. Je les écris un peu pour ne pas oublier cette préoccupation, pour l’inscrire dans ma mémoire et puis c’est fini. Ils s’éloignent de moi ». La littérature est un détournement, elle détourne l’attention de ce qui en elle vient d’ailleurs. « Le matériau s’use. Je veux dire que lorsqu’on parle de soi, sa propre histoire finit par s’user ». La littérature est un emprisonnement, mais c’est la geôle qui souffre le plus.
L’auteur et ses désirs. « J’aimerais avoir tout gouté avant de mourir : la cendre, toutes les terres, tous les bois, les feuilles, à la limite toutes les sueurs, ce qui est difficile. Je n’y arriverai jamais. Dans le jardin, j’ai tout gouté ». Y compris les limaces. Le lyrisme bucolique de Savitzkaya passe par les choses les plus dégoutantes, les plus impossibles. De sorte que la cruauté entre ici en œuvre sous la forme innocente des lois carnassières de la nature. Les sens y ont une place indiscutable. Suivent les désirs, les volontés spontanées, enfin les actions. La raison, ou du moins le raisonnement, sont bannis des univers déployés. C’est un lyrisme presque inhumain qui ordonne les substances ; les héros tantôt tiennent du surhomme (Gestroi, dans Les morts sentent bon, ressuscite à plusieurs reprises), tantôt ils régressent à l’animal (Sang de chien), au minéral. Mais c’est l’enfant qui, en fin de compte, permet le mieux la préhension naturelle des choses. Cet enfant, créateur d’imaginaire poétique, vint un jour à trouver pour l’auteur une réalité autobiographique en son fils, Marin. Se désaisissant de la littérature du mal qu’il affectionnait jusque-là, l’auteur entreprend alors un livre différent ; le conte sorcellaire, anthropologique des débuts s’habille maintenant à la Perrault en conte pour enfant sage. L’histoire du nain farceur au pays des géants contient sans doute une morale, mais si futile, si nonchalante, qu’elle en est transparente et se laisse volontiers absorber par le rire, la tendresse et l’enchantement.
Tout ceci ne suffit pas à notre affaire. L’auteur reste un point de fuite sur lequel l’illusion entretenue d’un dialogue fait naufrage. Mais ses livres, des bouteilles à la mer, notre cœur.
Sémir Badir
Les fragments d’entretiens avec l’auteur sont extraits de la Revue de l’ULB, numéro « La Belgique malgré tout », 1980, La mèche n°2, 1980, Face‑B n°7, 1987, Les Inrockuptibles n°29, 1991, Écritures n°1, 1991. Les citations d’articles critiques proviennent du Magazine littéraire n°123, 1977, de La Libre Belgique 08/11/1978, d’Écritures n°3/4, 1992. Les romans dont on a extrait trois phrases sont dans l’ordre Sang de chien, Les morts sentent bon, Mentir.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°78 (1993)
