Félicien Marceau : Le clair regard du désespoir

Félicien Marceau

Féli­cien Marceau

Romanci­er, nou­vel­liste, essay­iste, auteur dra­ma­tique, académi­cien, d’origine belge, nat­u­ral­isé français, Féli­cien Marceau s’est éteint ce print­emps, à l’âge de nonante‑huit ans. Toute son œuvre est ani­mée par le goût âpre et vif de la lib­erté, la recherche pas­sion­née de la vérité.

Féli­cien Marceau est le nom de plume de Louis Carette, né à Corten­berg le 16 sep­tem­bre 1913, dans un foy­er très uni de la bour­geoisie catholique. D’une enfance heureuse, il a dressé un tableau dis­crète­ment ému, effleuré d’ironie, dans son livre de sou­venirs Les années cour­tes, dont se détache la fig­ure de la mère. « Le lien sauvage, le lien de chair et de sang, c’était avec Maman que je l’avais. […] Vingt ans après sa mort, c’est sous son regard que je vis. »

À Lou­vain où la famille (Louis est l’aîné de trois garçons) s’installe en 1922, il fréquente le col­lège puis l’université, sans y faire d’étincelles ! Inscrit à la fac­ulté de droit, il se sent pris­on­nier, « mis sur des rails », ce qui s’accorde mal avec sa soif de lib­erté. C’est à la Radiod­if­fu­sion nationale où il est entré en 1936 qu’il trou­ve sa voie. Appelé sous les dra­peaux, puis démo­bil­isé en 1940, il reprend son poste de jour­nal­iste, refu­sant de s’occuper encore du Jour­nal par­lé mais assur­ant divers­es émis­sions, surtout cul­turelles. Il démis­sionne au print­emps 1942. Con­damné pour col­lab­o­ra­tion, juge­ment injuste à ses yeux, qu’il n’a jamais accep­té, et dont il s’explique longue­ment à la fin des Années cour­tes, il se réfugie en France. « Ma vie recom­mençait à zéro. Ce n’est pas un mau­vais point de départ. De tout ce que je pos­sé­dais, peu de chose, il est vrai, il ne me restait qu’une valise et mon Balzac dans l’édition de la Pléi­ade. En faut-il plus ? J’étais fugi­tif, j’étais con­tu­mace, j’étais en exil. Mais Dieu, inlass­able­ment, pro­tège les coeurs sim­ples : j’étais en exil dans mon pays véri­ta­ble. »

Si trois livres, signés Louis Carette, avaient paru pen­dant la guerre, dont une brève étude sur la lit­téra­ture con­tem­po­raine, de Gide à Mon­ther­lant, Nais­sance de Min­erve, qui vaut le détour, c’est en France que l’écrivain prend son essor, dès les années cinquante, sous le nom de Féli­cien Marceau. Dans les domaines du roman, Chair et cuir, L’homme du roi, Bergère légère, Les élans du cœur (un des plus beaux prix Inter­al­lié), de la nou­velle (En de secrètes noces), de l’essai, avec deux sujets de prédilec­tion, Casano­va et Balzac. Mais aus­si du théâtre : L’œuf, où l’absurde se col­ore d’une verve comique et saccageuse, tri­om­phe à Paris en 1956, sur la scène de l’Atelier.

Dans le sil­lage de cet écla­tant suc­cès, seront mon­tées La bonne soupe, La preuve par qua­tre, Madame Princesse, Un jour, j’ai ren­con­tré la vérité. Autant de réus­sites, qui ne doivent pas mas­quer de cuisants échecs : L’étouffe-chrétien (saluée pour­tant par d’aucuns comme « la pièce la plus dés­espérée, la plus nihiliste, la plus ver­tig­ineuse du théâtre con­tem­po­rain »), Les cail­loux, Le babour.

En 1968 paraît Les années cour­tes, un réc­it (il préfère ce mot à celui de « mémoires ») clair et dense, ferme et grave, dis­tant et pour­tant prenant, où il retrace sa vie, depuis sa petite enfance jusqu’à son arrivée en France. L’année suiv­ante, le romanci­er, qui s’était effacé der­rière le dra­maturge, nous revient avec Creezy, roman d’amour à la fois fiévreux et glacé, friv­o­le et trag­ique, qui reçoit le prix Goncourt. Le temps des chefs‑d’œuvre s’achève. Féli­cien Marceau pub­lie encore plusieurs romans tels Les pas­sions partagées, La ter­rasse de Lucrezia, La grande fille, L’affiche (le dernier, en 2000), qui se lisent tou­jours avec plaisir, sans se graver dans la mémoire. Élu en 1975 à l’Académie française, au fau­teuil 21 où il suc­cède à Mar­cel Achard, il en était le doyen à sa mort, le 7 mars dernier.

Un style incisif, un esprit démystificateur

Qui était Féli­cien Marceau ? Un écrivain au style incisif, rapi­de, élé­gant, avec des sautes de ton, des audaces moqueuses, des famil­iar­ités imprévues. Étranger à l’éloquence, au lyrisme, au pathé­tique. Un regard acéré, péné­trant, ironique. Un esprit libre, sub­ver­sif, démys­tifi­ca­teur, qui n’a jamais ren­du les armes, inso­lent en son grand âge comme dans sa jeunesse, peut-être même plus facétieux. Lucide, sans illu­sions mais sans acri­monie, lais­sant fil­tr­er une pudique ten­dresse, une indul­gence amusée. Pes­simiste avec allé­gresse, ne doutant pas que la vie fût trag­ique, mais choi­sis­sant de la traduire, la met­tre en scène en comédie.

Un faux dés­in­volte, qui a con­sacré quinze ans de sa vie à son maître essai Balzac et son monde. Un faux sec, glis­sant au fil de ses livres des con­fi­dences voilées, des aveux mélan­col­iques, comme l’allusion fugi­tive à « ce cha­grin qui dort tou­jours en nous, qui par­fois remonte et nous sub­merge », ou l’évocation de sa rela­tion man­quée avec son père : une affec­tion réelle, qui n’a jamais su s’exprimer. « Le mur était tou­jours là, fait pour une part de ce que nous nous étions con­nus trop tard, fait aus­si de ce car­ac­tère mal­adroit et fer­mé, qui est resté le mien, qui était déjà le sien et dont, avec un sen­ti­ment à la fois de ten­dresse et de souf­france, nous savions qu’il était tout ensem­ble l’obstacle entre nous et notre lien, notre ressem­blance. »

Si je garde un secret pen­chant pour Les élans du cœur, si je tiens L’œuf pour une des pièces les plus étince­lantes de la comédie dite boule­vardière, c’est son livre Les années cour­tes que je crois le plus beau, le plus attachant. Au creux des saisons, des événe­ments, des ren­con­tres, se révèle un auto­por­trait sans com­plai­sance. Résonne une voix pro­fonde, intime. Ain­si dans ces lignes inspirées par une jeune fille qu’il nomme Marie-Jeanne et qui était l’âme du roman Bergère légère : « C’est à elle que je dois d’avoir su enfin que le dés­espoir, c’est ce qu’il y a de plus salu­bre au monde, que lui seul nous soulève, que c’est l’espoir notre faib­lesse. L’espoir de quoi, d’ailleurs ? Toutes ces petites choses… Qu’elles sont mis­érables sous le clair regard du dés­espoir. »

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°172 (2012)