Federico Fellini et Georges Simenon

Une amitié fraternelle

Fed­eri­co FELLINI et Georges SIMENON, Caris­si­mo Simenon, mon cher Fellini, édi­tion établie et présen­tée par Claude Gau­teur, pré­face de Jacque­line Ris­set, Édi­tions de l’E­toile, 1999

simenon felliniTout oppose en apparence leurs per­son­nal­ités, leurs méth­odes et leurs œuvres. Ici une stricte économie et là une pro­fu­sion de moyens. L’un se définit comme « un homme de nulle part » et l’autre est romain jusqu’au bout des doigts. Le pre­mier organ­ise son tra­vail suiv­ant un rit­uel mani­aque (une pro­duc­tion plan­i­fiée, les pipes alignées sur le bureau, la mai­son changée en ruche laborieuse) tan­dis que le sec­ond, alter­nant péri­odes de stag­na­tion et d’ef­fer­ves­cence, trans­forme à inter­valles ir­réguliers le Teatro n° 5 de Cinecit­tà en un chaos fer­tile « d’où tout à coup nais­sait, on ne sait com­ment, une rigueur musi­cale » (Jacque­line Ris­set). Le rap­port à leur mythe per­son­nel, soigneuse­ment con­stru­it et en­tretenu, n’est pas du même ordre et nour­rit dif­férem­ment leur créa­tion. Et pour­tant, Si­menon et Felli­ni se sont estimés, admirés, recon­nus pour­rait-on dire, dans les deux sens du mot. Par-delà leurs dif­férences, le romanci­er et le cinéaste étaient liés par des affinités pro­fondes qui se dévoilent progres­sivement dans la cor­re­spon­dance qu’ils échangèrent de 1969 à 1989, année de la mort de l’écrivain.

Sans être un chef-d’œu­vre de lit­téra­ture épis­to­laire, celle-ci n’en con­stitue pas moins un doc­u­ment plein d’in­térêt, qui retien­dra sans doute les admi­ra­teurs du met­teur en scène de 8 1/2 davan­tage que ceux de l’au­teur de Pietr-le-Let­ton. Comme dans la plu­part de ses écrits intimes ou per­son­nels, Simenon y paraît en effet en retrait (cet homme aux mille vis­ages se sera dévoilé bien davan­tage sous le masque de la fic­tion roma­nesque), au con­traire d’un Felli­ni plus cha­leureux et plus expan­sif, plus spon­tané­ment attachant aus­si. C’est à Cannes en 1960 que leurs chemins se croisent pour la pre­mière fois. En dépit des pres­sions diplo­ma­tiques, Simenon, prési­dent du jury, fait décern­er à La Dolce Vita une palme d’or qui provoque des remous. Mais leur échange épis­to­laire ne démarre vrai­ment que neuf ans plus tard, lors de la sor­tie du Satyri­con. Felli­ni ayant fait l’éloge de Simenon dans une inter­view où il rap­proche leurs démarch­es créa­tri­ces en pointant l’im­por­tance de la phase d’im­prégnation dans la ges­ta­tion de leurs œuvres (« Tout part d’un con­tact physique avec la réal­ité »), ce dernier lui écrit pour lui faire part de son admi­ra­tion incom­men­su­rable. La cor­re­spon­dance qui s’en­gage prend d’abord un tour exagéré­ment révéren­cieux. Ce n’est qu’échange de fleurs hyper­boliques, qui prête à sourire (« ces deux-là finiront par se bless­er avec leurs encen­soirs », aurait dit Alphonse Allais) mais plaide paradoxale­ment pour la pudeur et la totale sincérité des deux hommes. Le cinéaste et le roman­cier s’in­timi­dent un peu (cha­cun représente véri­ta­ble­ment pour l’autre la fig­ure du génie créa­teur), se mesurent, s’ap­privoisent lente­ment. Ils se ver­ront d’ailleurs très peu du­rant ces vingt années, inven­tant mille ex­cuses cousues de fil blanc pour reporter ou annuler leurs ren­dez-vous, comme s’ils pré­féraient con­sciem­ment ou non une rela­tion à dis­tance, pour ne pas rompre l’enchante­ment.

Il faut toute­fois atten­dre le tour­nage de Ca­sano­va pour voir leur com­merce épis­to­laire adopter un ton plus per­son­nel. Felli­ni tra­verse alors une grave crise et fait part de ses angoiss­es et de ses doutes. Simenon, qui sem­ble avoir con­quis une cer­taine sérénité depuis qu’il a aban­don­né l’écri­t­ure roma­nesque pour se con­sacr­er à ses dic­tées, adopte la posi­tion du grand frère pour ras­surer son ami. L’énigme de la créa­tion, et son cortège de tour­ments, devient le motif prin­ci­pal de leur échange, autour duquel s’or­don­nent leur intérêt com­mun pour la psy­ch­analyse jungi­en­ne et les han­tis­es que cha­cun cherche à exor­cis­er par son art : nous entrons enfin dans le vif du sujet. Fel­lini : « Vous et moi n’avons finale­ment ja­mais racon­té que des échecs. Tous les ro­mans de Simenon sont l’his­toire d’un échec. Et les films de Felli­ni ? Que sont-ils d’autre ? Mais je veux vous le dire, il faut que j’ar­rive à vous le dire… Lorsqu’on re­ferme un de vos livres, même s’il finit mal, et, en général, il finit mal, on y a puisé une énergie nou­velle. Je crois que l’art, c’est ça, la pos­si­bil­ité de trans­former l’échec en vic­toire, la tristesse en bon­heur. » Au total, le mot de fra­ter­nité est celui qui résume le mieux la rela­tion entre les deux hommes, fra­ter­nité dont l’o­rig­ine est à chercher dans la part d’en­fance que l’un et l’autre avaient su préserv­er jusqu’à un âge respectable. Et le moin­dre intérêt de cette cor­re­spon­dance n’est pas de nous décou­vrir, der­rière l’im­age légendaire de deux créa­teurs mon­u­men­taux, la fig­ure touchante de deux galop­ins timides mal à l’aise dans leur peau de mon­stres sacrés.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°107 (1999)