Roger Foulon, Histoires de bêtes

Glissements progressifs du réel

Roger FOULONHis­toires de bêtes, Luce Wilquin, 1997
Jean-Pierre OTTE, His­toires du plaisir d’ex­is­ter, Jul­liard, 1997

foulon histoires de betesRegardez. Regardez bien. Regardez mieux. Le quo­ti­di­en, anodin, n’est pas ce que l’on croit. Et nos amies les bêtes sont bien plus étranges que nous ne le pen­sons. Etranges, étrangères, même. Si l’on en croit Roger Foulon et ses His­toires de bêtes parues aux Edi­tions Luce Wilquin et dédiées à Thomas Owen, prospec­teur inlass­able de l’é­trange, il faut bien peu de choses pour que la nature nous emmène au-delà du réel…

Almyre s’in­quiète : le lion de l’At­las dans son décor de rocailles et de planch­es sau­vages qui orne le tapis à trois sous acheté au tchouc-tchouc a déchi­queté sa main plus cer­tainement que l’aci­er mor­dant de la ton­deuse qu’il net­toy­ait. La mort de Lam­bert le bra­con­nier, dans un méan­dre secret de la Semois, ne peut s’ex­pli­quer. A moins que l’on croie à l’ex­is­tence de la Reine des tru­ites et de ses gar­di­ennes, mag­ma vivant qui vous enlace, vous sub­merge irrésistible­ment jusqu’à ce que mort s’en­suive… Quant au pion Defourny, noyé dans un étang après qu’il ait fait gliss­er sa petite dé­capotable sur les mil­liers de petits corps glu­ants et migra­teurs, il pour­rait bien être vic­time de la vengeance sauvage des gre­nouilles qui sus­ci­taient ses sarcasmes…La mort d’un écureuil sous le mag­no­lia est le signe de la fin proche pour le mari de Na­dine. La mort d’une corneille à tra­vers le vi­trail de l’église rend à Céline son enfant mort jadis.

otte histoire du plaisir d'existerHis­toires de morts, his­toires de vie. Les deux lézards sont enfer­més dans le ven­tre de la fofolle, le troglodyte naît d’un cerveau malade, les étoiles de mer éclairent la nuit de Noël soli­taire de la petite Nîs… Par­fois, il suf­fît d’un peu de musique ou d’un ray­on de soleil pour que les ani­maux pren­nent leur élan et s’échap­pent des ta­bleaux, des sculp­tures, des mosaïques où la main d’un artiste les avait empris­on­nés. His­toires sim­ples empreintes de poésie, jolies his­toires sou­vent tristes, trop tristes pour les racon­ter toutes aux enfants. Dom­mage. Ailleurs, glisse­ments pro­gres­sifs du désir : Jean-Pierre Otte nous con­te ses His­toires du plaisir d’ex­is­ter (Jul­liard) entre le labyrinthe des amours per­son­nelles et celui qu’il re­trou­ve au fil des mytholo­gies cueil­lies à l’autre bout du monde aus­si bien chez les Indi­ens Belle-Coola, les Pyg­mées, les In­diens Tobas ou les anciens Caraïbes. On par­court les chemins d’Ar­denne, les sen­tiers du Lot, la forêt équa­to­ri­ale, à la pour­suite de ces moments frag­iles où le désir vient aux dieux comme aux humains. Démons et mer­veilles : les femmes au sexe d’oiseau, les femmes-étoiles, le sexe-ser­pent sont autant d’in­vi­ta­tions au voy­age amoureux qui ne ménage pas les périls exo­tiques. Fêtes, fu­reurs et pas­sions dévoilent la force ter­ri­fi­ante de l’amour sim­ple qui fait mourir Roti­er en avalant de la boue, con­ver­tit la Jého­vah au père-blanc, fait pouss­er l’é­trange pom­mi­er de Salem dont jamais on ne mange les fruits. Les nou­velles qui ont don­né leur iti­néraire au livre, His­toires du plaisir d’ex­is­ter oscil­lent entre sou­venirs très claire­ment au­tobiographiques (Une pierre dans mon jar­din, une cham­bre prêtée à Paris…) et his­toires brodées sur un canevas que l’on devine authen­tique (L’ar­bre en héritage, L’empire des tach­es…). Impro­vi­sa­tions au­tour du réel, sans cesse répétés et affinés, ces con­tes ont fait le bon­heur de soirées pu­bliques en com­pag­nie des traits d’ar­chet d’une con­tre­basse, avant de se couler en livre. De Julie, fleur frag­ile et grêle, à « l’ad­miratrice aiman­tée, en quête d’ini­ti­a­tion lit­téraire et plus si affinités », de Claire, ab­sente, à la femme de l’écrivain qui inspi­ra la Mel­lie du Cœur dans sa gousse, Jean-Pierre Otte nous livre avec un vis­i­ble plaisir du verbe toutes ces « pas­santes » de la vie qui inven­tent les moments trou­blés du désir, ceux qui révè­lent le plaisir d’ex­is­ter.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°97 (1997)