Roger Foulon, Les douze mois d’un jardin

Le bonheur est dans le pré…

Roger FOULONLes douze mois d’un jardin, Mem­or, 2004

foulon les douze mois d'un jardinAux édi­tions Mem­or, dans la col­lec­tion Trans­parences, voici un livre de chroniques de Roger Foulon, Les douze mois d’un jar­din. Loin des tumultes de la ville, des his­toires douloureuses et des aven­tures trou­bles, Roger Foulon trou­ve le bon­heur et le plaisir de philoso­pher en ob­servant ce que cha­cun d’en­tre nous peut regarder : la nature et ses mod­i­fi­ca­tions au fil des saisons. Cette force de vie qui trans­forme une petite graine toute sèche et toute ridée en plante vigoureuse pour­voyeuse à foi­son des fleurs et des fruits, n’est-ce pas un mir­a­cle ? Certes le jar­dinier peut avoir des jours mau­vais où il ne voit que les cour­gettes qui fleuris­sent sans fruc­ti­fi­er, les mira­belles far­cies de guêpes, les lis­erons et les orties qui étouf­fent les capucines et les frais­es des bois. Roger Foulon, lui, voit dans le lis­eron éphémère le sym­bole même de la vie : « il naît, s’ac­croche, lutte, s’é­panouit, ray­onne et meurt ».

Com­ment ensuite arracher ces fleurs de neige « aux pétales soudés en une espèce de coupe frag­ile, qui repose sur une flûte d’un vert léger qua­si translu­cide » ? Les limaces ont dévoré les salades, les pavots d’Is­lande, les frais­es et les pous­ses de pot­iron ? Un instant d’aver­sion passé, l’écrivain observe la bête, les cornes qui se rétractent le man­teau plus pâle mar­qué de gran­u­la­tions cal­caires… et nous con­seille de la « replac­er dans son antre. Les êtres les plus déshérités, les plus mon­strueux peu­vent inspir­er at­tention et sol­lic­i­tude ». Mais regardez ailleurs : « Cent fleurs font de la pivoine une plante rouge de con­fu­sion (…) Quand on fourre le nez dans le tulle des pétales, on croit pénétr­er dans le plus intime d’une chair ». Le jardin est tout autant gri­moire ma­gique qu’évo­ca­tion sen­suelle et mé­moire du plaisir. Songez au rite ances­tral de la cueil­lette : « Céré­monie, liturgie ? (…) Plaisir gour­mand de gourmet de mor­dre à pleines dents une pulpe d’où suinte et dégouline le jus ». On vous le dis­ait, le bon­heur est dans le pré. L’air est d’une douceur d’ange, nous dit le poète, ou d’une douceur de miel, de main de femme qui caresse. Il suf­fit de se laiss­er habiter par la vie du jardin. Enlevez une pierre, vous bouscu­lez un monde de four­mis, de clo­portes, de ver­mis­seaux qui s’agi­tent. Ne serait-il pas temps de renon­cer à notre agi­ta­tion fébrile, aux stress inutiles ? Les images inhab­ituelles d’un micro­scope poé­tique nous mènent de jan­vi­er à décem­bre. Entre le jardin figé par le gel et trans­for­mé en « un morceau d’âme qui attend » et le jardin « voué à l’ob­scur » du sol­stice d’hiv­er, il y a les promess­es des bour­geons vert ten­dre, l’ex­plo­sion des par­fums de mai, la pro­fusion des fruits et la cer­ti­tude que tout cela recom­mencera sans fin. De quoi en tir­er une cer­taine philoso­phie. Ce n’est pas inno­cent si Roger Foulon a cité en tête de ses chroniques une phrase de Georges Duhamel : « Un jardin peut vivre à la face du ciel, en cher­chant chaque jour le sens de la jus­tice, de la paix, de l’har­monie. »

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)