Roger Foulon, Les jardins de Giverny

Les jardins de Roger Foulon

Roger FOULON, Les jardins de Giverny, Luce Wilquin, 2007

foulon les jardins de givernyAuteur de plus de cent vingt livres — cent vingt livres, vous avez bien lu —, mem­bre de l’A­cadémie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es de Bel­gique depuis 1999, le regret­té Roger Foulon nous invite à décou­vrir un univers qui lui est fam­i­li­er, celui de nos régions pro­fondes où les hommes se mari­ent à la nature, pour le meilleur et pour le pire.

En vingt-deux nou­velles de deux à dix pages, il crée en quelques mots une atmo­sphère, un cli­mat, une tonal­ité. Sans effet de manche tapageur, il nous dit la vérité de ses per­son­nages dans une langue rigoureuse, poé­tique, recher­chée, usant d’un vocab­u­laire choisi à l’im­age de ces élodées et myrio­phylles, basanes et vélins, et autres gaulis et raidil­lons… Sou­vent, à l’in­star d’un Jean Ray, d’un Mar­cel Thiry, d’un Franz Hel­lens ou encore d’un Jean Muno, il fran­chit cette fron­tière sub­tile entre le réel et le fan­tas­tique, entre le vécu et la représen­ta­tion qu’en donne l’art dans ses divers­es formes, mais aus­si entre des objets inan­imés et des êtres vivants. Ain­si, la nou­velle titre, «Les jardins de Giverny», invite à une vis­ite d’un lieu pres­tigieux, auquel Roger Foulon apporte une touche de sen­su­al­ité, d’hu­mour, de poésie et de fan­tas­tique : «Je me sen­tais gliss­er au coeur même d’un tableau, com­prenant qu’il n’ex­iste en défini­tive guère de fron­tière entre les réal­ités peintes ou les pein­tures dev­enues elles aus­si réal­ités.» Il y ajoute son regard de con­tem­platif. Une forme de mys­ti­cisme, au sens où un mys­tère religieux se super­pose par­fois à des phénomènes naturels ou des événe­ments humains, tra­verse cer­tains réc­its comme «Les croix blanch­es» ou «L’herbe et les ros­es», qui tis­sent un monde de légen­des et de croy­ances : «Il ne croy­ait guère à tout cela quoique la nature dans laque­lle il vivait sans cesse l’in­vitât à imag­in­er l’ex­is­tence d’une force supérieure gérant le monde et ryth­mant la vie des plantes, des ani­maux et des hommes. Mais à quoi bon penser à ces prob­lèmes? L’essen­tiel n’é­tait-il pas que la sève monte et descende au gré des saisons, que les oiseaux pon­dent et cou­vent au bon moment, que les bêtes s’ac­cou­plent et se repro­duisent?» La nature man­i­feste ain­si d’é­tranges famil­iar­ités avec le monde des humains, des com­plic­ités, à l’im­age de ce vio­loniste qui n’a pas con­nu le suc­cès chez les hommes et s’est trou­vé un pub­lic auprès des oiseaux.

Ce recueil appa­raît égale­ment comme une suite d’hom­mages de l’au­teur à des univers qui lui tien­nent à coeur. Celui de la nature, des oiseaux, mais égale­ment celui des livres comme dans «Le poème mutilé», où les mots d’un texte ont déserté le livre pour se matéri­alis­er dans la bib­lio­thèque du Musée de Mariemont, un lieu cher à l’écrivain. Hom­mage égale­ment à des per­son­nes comme André Goosse (qui vient de pub­li­er la qua­torz­ième édi­tion du célèbre Bon usage), auquel Roger Foulon adresse un clin d’oeil dans «La révolte des nénuphars» où il se lance dans une nou­velle guerre des orthographes (avec une «f» pour ban­nir cet archaïque «ph»?). Il nous y fait égale­ment revivre ce moment mag­ique de l’im­pres­sion d’un texte sur une vieille presse, une Vic­to­ria Merkur. Moments que Roger Foulon a bien con­nus en réal­isant depuis 1956 Le Span­tole, revue lit­téraire et artis­tique qui a pub­lié plus de 9 000 pages de textes et d’il­lus­tra­tions d’artistes con­fir­més mais aus­si novices aux­quels il a don­né leur chance. Ce réc­it sen­si­ble rap­pelle égale­ment com­bi­en tout artiste reste un arti­san, que sa matière soit le bois, la pierre ou la langue, les mots.

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)