Francis Dannemark : “J’ai cent ans” — 13 avril 2055

Francis Dannemark

J’ai l’im­pres­sion que ce que l’on retient des gens lorsque le temps a passé, c’est essen­tielle­ment une image et que cette image risque fort de ne guère cor­re­spon­dre à la réal­ité. Ne recon­stru­isons-nous pas les écrivains du passé selon nos besoins et nos envies? Ain­si donc, il m’est dif­fi­cile de penser à ce que j’aimerais que l’on reti­enne de moi. Une bonne image? Une mau­vaise image? Qu’im­porte.

Quant aux textes… J’ai quar­ante-deux ans. J’écris depuis longtemps de petites choses et je n’ai pas l’am­bi­tion de devenir un grand écrivain. D’ailleurs je n’en ai pas les moyens. J’écris comme d’autres font des aquarelles. Je ne suis pas sûr qu’elles résis­teront au temps mais ce n’est pas cela qui m’in­téresse. Mon plaisir est de les offrir aux gens que j’aime. À usage per­son­nel, j’écris parce que c’est une façon qui me con­vient de met­tre un peu de paix dans le désor­dre des jours. Ma morale, quand j’écris un roman, c’est d’es­say­er de sauver mes per­son­nages, de leur ouvrir des portes. Si plus tard quelqu’un veut retenir quelque chose de moi, qu’il oublie mon nom et reti­enne quelques vers d’un de mes poèmes. Quelqu’un l’a dit avant moi : le plus bel hom­mage qu’on puisse faire à un écrivain, c’est de citer une phrase qu’il a écrite, un vers, en dis­ant : “Je ne sais plus qui a dit ça mais c’est telle­ment juste”.

Fran­cis Dan­nemark


Texte paru dans Le Car­net et les Instants n°100 (1997)