Rémy Gallart et Francis Saint-Martin, Bob Morane. Profession aventurier

Le bon genre d’Henri Vernes

Rémy GALLART, Fran­cis SAINT-MARTIN, Bob Morane. Pro­fes­sion aven­turi­er, Les Belles Let­tres — Encrage, 2008

gallart et saint martin bob morane profession aventurierL’oeu­vre d’Hen­ri Vernes est depuis quelques années l’ob­jet d’é­tudes qui met­tent l’ac­cent sur l’in­térêt spé­ci­fique­ment lit­téraire de la série des Bob Morane. Gal­lart et Saint-Mar­tin en pro­posent une approche sys­té­ma­tique qui part de cette évi­dence pour en déclin­er toutes les con­séquences : Morane est, au moins au départ, un héros de série pop­u­laire. Le héros n’a donc rien de révo­lu­tion­naire, est un «héros con­venu», clas­sique qui partage avec ses «mod­èles» quan­tité de traits, par exem­ple son goût pour l’aven­ture ou ses mul­ti­ples capac­ités. Mais ce héros est aus­si plus com­plexe : il peut être vain­cu — même par une femme —, devenant ain­si plus vraisem­blable. La série innove aus­si par le fait que Vernes passe d’un genre à l’autre, alors qu’un héros pop­u­laire est la plu­part du temps can­ton­né dans un seul. Si le mod­èle du roman d’aven­ture, surtout l’aven­ture post­colo­niale, pré­domine large­ment, il se teinte de la couleur d’autres gen­res. Le réc­it est sou­vent cen­tré sur la décou­verte de ter­ri­toires incon­nus, de lieux d’ac­cès dif­fi­cile; si elle se déroule sur l’océan, l’aven­ture ouvre aus­si bien à une dimen­sion sci­en­tifique que fan­tas­tique. L’his­toire peut com­porter une dimen­sion d’es­pi­onnage, le héros, por­teur des valeurs de l’Oc­ci­dent chré­tien, devant déjouer les plans d’une puis­sance hos­tile (qui n’est pas nom­mée, car il ne fal­lait pas fâch­er l’URSS); le roman peut pren­dre encore un aspect polici­er, ou met­tre en scène des com­plots et révo­lu­tions; s’in­sér­er dans les mod­èles de la sci­ence-fic­tion. Et plus encore, jouer avec les fron­tières du fan­tas­tique, que Vernes ne révo­lu­tionne pas mais auquel il «reste fidèle en con­den­sant une par­tie des thèmes qui ont fait son suc­cès».
Tel est l’en­jeu lit­téraire : épouser la tra­di­tion du roman pop­u­laire, celle des séries en par­ti­c­uli­er, avec les règles con­traig­nantes qu’elles imposent, mais en en trans­gres­sant les codes de façon douce». C’est donc plutôt en ter­mes de repris­es, con­tin­u­a­tions, recadrages qu’il faut appréhen­der la démarche de Vernes. Conçues comme un pro­duit de con­som­ma­tion des­tiné à des lecteurs qu’il fal­lait fidélis­er par l’ef­fet de sur­prise, les aven­tures de Morane s’in­spirent de tous les gen­res de la lit­téra­ture de l’imag­i­naire. Et il n’é­tait pas si évi­dent de «brass­er tous ces mythes sans que [le] per­son­nage ne s’y noie».

Gal­lart et Saint-Mar­tin étu­di­ent encore les rap­ports entre Vernes et Jean Ray, qui out­re des clins d’oeil ami­caux, parta­gent une atti­tude de démar­quage par rap­port à leurs antécé­dents lit­téraires. Et surtout, avant une par­tie où ils pro­posent d’in­téres­sants résumés-analy­ses de cha­cun des Bob Morane, ils abor­dent la ques­tion de «Vernes & C°» : Dewismes n’a pas écrit lui-même tous les titres de la série. Dépas­sant la sim­ple curiosité de «qui a fait quoi», les auteurs en envis­agent les con­séquences lit­téraires, par exem­ple les dif­férences par rap­port à la struc­ture clas­sique en treize étapes. Ce qui ouvre à de promet­teuses pistes d’é­tudes futures, sur ce qui fait la cohérence et le suc­cès d’une série.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)