Lorsque nous avons proposé à Jeanne Ashbé et Geneviève Damas de se rencontrer pour un entretien croisé, elles nous ont appris qu’elles se connaissent très bien. Ce sont même de grandes amies depuis une rencontre à un salon du livre en Haute-Savoie, il y a quelques années. Elles disent s’y être comme « reconnues ». L’entretien entre une auteure pour enfants, ou plutôt pour bébés, et une romancière et dramaturge s’adressant à un public adulte, est ainsi devenue, très naturellement, plutôt une conversation spontanée qu’une enquête sur le métier qu’elles exercent.
Le carcan de l’interview structurée en question-réponse a complètement sauté, laissant place à une joyeux échange où il est question de noirceur et de bonté, de l’importance de la musique du texte, de passages à vide ou de l’écriture comme temps à soi. Il est vite apparu qu’un parallèle se dessinait entre leurs deux parcours, et que, quel que soit l’âge de leur public, elles traversent les mêmes épreuves et ont la même exigence ainsi que la même joie lorsqu’il s’agit de raconter des histoires.
Fanny Deschamps : Qu’est-ce qui vous a amenées toutes deux au métier d’auteure ?
Geneviève Damas : Quand j’étais petite, mon père nous lisait énormément de livres, d’albums illustrés puis de romans. Le plaisir que j’avais à entendre cela, puis à apprendre à lire et à ne plus être dépendante des adultes pour accéder à une histoire, a abouti à mon envie d’inventer moi-même les histoires que je voulais lire, et que je ne trouvais pas. Mon premier lecteur, c’est moi. Je me raconte des histoires.
Jeanne Ashbé : Pour ma part, ce qui m’a amenée à raconter des histoires, c’est le dessin. J’étais une petite fille très sage et secrète, pour qui le dessin et l’écriture étaient un refuge. Mes parents ont refusé que je fasse les Beaux-Arts. J’ai étudié la psychologie et la logopédie à l’université, puis fait de la recherche en linguistique. Comme j’étais « empêchée de dessiner », je suivais des cours de fusain le soir et ce désir de dessin n’en a grandi qu’avec plus de force.
G.D. : C’est comme moi : je voulais faire du théâtre mais mes parents m’ont imposé un parcours classique (Geneviève Damas a étudié le droit, ndlr). Le théâtre, la littérature, mes parents m’y ont éduquée, mais cela n’était pas, pour eux, un vrai métier.
J.A. : Ce détour a développé ma curiosité pour apprendre, et ma capacité à le faire. Je rends aujourd’hui grâce à mes parents de cet empêchement. Est-ce aussi ton cas ?
G.D. : Absolument. C’est « l’art de différer » dont parlait Jacques Lassalle. On arrive avec un désir très fort, et puis on engrange beaucoup de choses dans les difficultés : on fait des rencontres, des apprentissages. On a dû chercher en soi une grande force pour faire ce qu’on désirait faire.
J.A. : J’ai commencé par illustrer des livres d’école. J’ai fait ça pendant huit ans, avant de rencontrer Christiane Germain, éditrice chez Pastel. Elle a tout de suite accepté mon travail et j’ai commencé par une série de quatre livres, publiés en même temps. J’ai eu beaucoup de chance. Mais après ces premiers livres, je ne pensais pas que j’en ferais d’autres. Et toi ?
G.D. : Moi non plus, après mon premier livre, je ne pensais même pas que j’étais écrivain.
J.A. : C’est mon éditrice qui m’a dit : « Jeanne, tu es un auteur. » Qu’elle me donne ce blanc-seing m’a permis de me sentir autorisée à raconter d’autres histoires.
FD : Comment vous êtes-vous rencontrées ?
G.D.: Nous nous sommes rencontrées à un salon du livre. J’étais enceinte, en tout début de grossesse. Et mes enfants et moi lisions tes livres, notamment Et dedans il y a [Album adressé aux tout-petits, il parle avec limpidité de ce qui se passe dans le ventre d’une mère pendant la grossesse, ndlr].
J.A. : C’est le livre que j’ai fait le plus rapidement, quand j’étais moi-même enceinte de mon cinquième enfant. C’est aussi le plus traduit et vendu. Et dedans il y a est né quand je voyais, pour la quatrième fois, les yeux de mes enfants plantés dans les miens, interrogateurs. Je voulais parler de l’invisible. J’ai lu une critique du livre, qui disait : « À préférer à toutes les niaiseries sur le sujet ». C’est drôle, cela m’a touchée. J’ai si souvent cette étiquette de mère de famille nombreuse qui fait des livres mignons pour les bébés.
G.D : Je ne trouve pas que tes livres soient juste « mignons ». Quand tu montres l’intérieur de la télé ou le nounours éventré, ce sont des images fortes, c’est une manière de dire l’irréversible. Amener cette notion, de manière non-anxiogène, c’est parler à l’enfant de la vie et de la mort. Tes livres sont très pertinents, il y a toujours plusieurs strates.
J.A. : Il me semble que c’est un lien entre nous deux : nous avons accès à la noirceur des destinées humaines, et elles sont présentes dans nos livres tout autant que l’est la bonté.
G.D. : Ce qui est génial avec tes livres, c’est que parents et enfants découvrent toujours de nouvelles choses. On peut les lire et les relire. Et ta technique graphique évolue de livre en livre, comme dans La fourmi et le loup.
J.A. : Dans ce livre, le crayonné, la gouache ou l’encre sont des langages linéaires, qui ont une signification narrative. Représenter des maisons, en très grand, ou en tout petit… Je pense que les bébés voient tout ce travail graphique. Si les enfants rentrent dans la lecture d’un livre, c’est aussi parce qu’ils ont accès à cette langue des images.
En relisant tes livres, Geneviève, j’étais fascinée par le fait qu’outre cette richesse de ton écriture, il y a dans ton œuvre une présence à la fois de la bonté et de la noirceur. Ce qui fait aussi la force de tes livres, c’est ton empathie complète avec tes personnages. Je considère comme un don du ciel le fait que j’arrive à me mettre à la place d’un bébé. Je ne sais pas comment, ni pourquoi, mais j’y ai accès. De ton côté, Geneviève, tu es dans une empathie bouleversante avec des personnages tellement divers, que tu places dans des contextes si différents… Comment arrives-tu à être dans une telle connexion avec eux ?
G.D. : J’imagine que c’est la même chose que pour toi avec les bébés : ma faculté serait peut-être d’arriver à quitter ma vie pour entrer dans celle d’un autre. J’ai clairement plus de facilité avec les adolescents. Peut-être qu’il y a quelque chose en moi qui est resté à cette période de la vie, ce qui expliquerait pourquoi tant de mes personnages, comme François, Vanessa ou Nourredine, sont adolescents.
Pour ma part, ce qui me touche dans ton travail, c’est quelque chose que j’essaie moi-même d’atteindre : plus j’avance, moins j’aime qu’on voie le style. J’aime quand le travail d’écriture ne se voit pas. Chez toi, il y a une apparente simplicité, une épure, qui est en fait le fruit d’un long travail. Tu te débarrasses de tout le superflu, tout ce dont on n’a pas besoin pour raconter une histoire. Avec un minimum de moyens, tu fais passer tellement de choses ! Tant de créateurs se sentent obligés de prouver ce qu’ils sont capables de faire, en ajoutant des détails. Or, les livres qui me touchent sont ceux où l’auteur ne cherche pas à montrer ce qu’il est. On est simplement dans l’histoire, avec lui.
J.A. : C’est vrai que je suis dans ce souci-là : que ça ne se voie pas. Il y a dans mon écriture une cadence, à laquelle je suis très attachée : j’essaie de donner à mon texte ce rythme qui lui permettra de sortir comme un chant. Il peut y voir une rime dans une phrase, mais cachée. Si elle se voit trop, je l’enlève. Je passe beaucoup plus de temps à enlever qu’à mettre. Je n’aime pas que ce soit trop bien écrit.
G.D. : La façon dont tes textes sonnent, quand on les scande, c’est génial !
F.D. : La dimension orale est en effet un trait commun : Jeanne, les livres pour tout-petits sont destinés à être lus à haute voix. Vos textes, Geneviève, sont des monologues, même quand ils ne sont pas destinés au théâtre.
G.D. : C’est tout un travail sur la musique du texte. Il faut l’entendre, le lire à haute voix. Il faut que ça coule. Ça ne doit pas juste être beau, ça doit faire sens. Si le personnage est rugueux, le texte doit être rugueux. L’auteur ne doit pas être vu. Sinon, c’est se mettre soi-même dans le livre au détriment de l’histoire, des personnages.
J.A. : Ce qui est important dans le fait de ne pas trop mettre, c’est de laisser la possibilité au lecteur de s’approprier le livre. Mettre trop de mots, c’est fermer des portes. Pour moi, tout le plaisir est dans ce travail. Tout ne doit pas être dit. La langue est là, dans toute sa complexité. Pour un bébé, tout est sonore dans le langage qu’il ne décode pas encore. Il entend chanter la langue. Ce qu’elle recèle de mystère, c’est ça aussi qui est intéressant. Il n’a pas besoin de tout comprendre.
G.D. : Il faut de l’implicite pour que le lecteur puisse faire un travail. C’est chouette pour lui de faire ces découvertes par lui-même. C’est important de ne pas assoir le lecteur uniquement dans une position de récepteur, mais d’en faire un véritable acteur. C’est aussi ce que j’aime dans tes livres.
J.A. : Et c’est ce que j’aime dans les tiens. J’ai été marquée par un passage au début d’Histoire d’un bonheur dans lequel, de page en page, on entre en empathie avec le personnage d’Anita, on accède à sa bonne volonté. Aucun de tes personnages n’est présenté uniquement sur son mauvais versant.
G.D. : C’est le théâtre qui m’a appris ça. Même quand tu joues un personnage foncièrement mauvais, tu dois l’aimer, sinon tu n’en fais qu’une caricature. Il faut essayer de le comprendre.
J.A. : Je suis profondément touchée par cette bonne volonté, et je veux lui faire honneur. On vient au monde avec de bonnes intentions. Et tu nous donnes ça dans tes romans, cette envie d’être bon qui nous habite tous. Dans Si tu passes la rivière, malgré les choses dures que tu relates, tu laisses le personnage de François sur une ligne de bonté. Ça correspond à ce que j’essaie de montrer dans mes propres livres : une bonne volonté. Quand je montre Lou qui fait du bruit, il est en train d’éprouver quelque chose et ne cherche pas à ennuyer ses parents. Quand Petit éléphant prend une sucette au supermarché, il ne vole pas, il n’arrive pas à contrôler cette envie.
G.D. : Est-ce toi qui choisis la typographie, l’emplacement du texte ?
J.A. : Je préfère toujours monter le livre moi-même sur ordinateur. Ça n’était pas le cas au début, mais j’ai tout de suite été sensible à ça dans mes tout premiers livres. Il m’est parfois arrivé d’avoir des désaccords avec le graphiste en charge de mes livres, mais c’est un aspect important pour moi, en particulier dans mes livres s’adressant aux bébés.
G.D. : Ce n’est pas toujours facile d’accepter les changements lors du travail d’édition. Quand il s’agit de corrections orthographiques, syntaxiques, il n’y a pas de souci, mais lorsque ce sont des modifications qui touchent au style du livre, là je peux défendre mon texte. Parfois je veux que mon écriture ne soit pas lisse, mais l’éditeur peut vouloir imposer ce qui lui semble mieux.
J.A. : C’est difficile de gérer ces désaccords alors qu’on vit notre création avec nos tripes, on s’investit dans ce qu’on fait très profondément.
G.D. : Ça devient essentiel, presque une question de vie ou de mort ! Pour ma part, il y a un moment où je ne négocie plus : si mon texte ne convient pas, tant pis, il ne sera pas publié là.
F.D. : Jeanne écrit avec des mots et des images. Et pour vous, Geneviève, y a‑t-il une dimension visuelle quand vous écrivez ? Je pense notamment à la mise en scène.
G.D. : Pour ma part, le point départ est, plus que des images, une langue que j’entends, une voix. Je suis à l’intérieur du personnage, mais je n’ai pas de vision globale. En revanche, ce que toi, Jeanne, tu mets en place, l’espace que tu construis, ta façon de raconter tellement avec des images si équilibrées, ça me fascine, parce que je m’en sais incapable.
J.A. : Cela ne passe pas du tout, chez moi, par la logique. Cela s’impose à moi. Par la suite, je dois prendre des décisions et faire intervenir une réflexion. Ce qui me parait fascinant, à moi, c’est qu’au lieu de créer des images, tu les suscites par ton écriture. Tu décris pourtant très peu, puisqu’il s’agit de monologues, mais tu mets tes personnages en situation. Le lecteur se représente tout : le chemin de la ferme dans Si tu passes la rivière, je le vois.
G.D. : C’est vrai que je décris très peu. Quand j’écris, je vois des parties de décors. Mais ce n’est pas ce que j’ai envie d’écrire. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir où sont les gens, quel est le contexte. Parfois, il peut s’agir juste d’un mot d’atmosphère, mais pas de détails, de contours précis.
J.A. : La force de ton écriture n’est pas là, et elle n’en a pas besoin. Des descriptions seraient de trop. Comment fais-tu pour te projeter dans le vécu de tes personnages ?
G.D. : Comme toi, j’ai plein d’enfants. Et dans mon quotidien chargé, paramétré, c’est comme si la vie s’élargissait avec l’écriture. Écrire, c’est comme prendre l’air.
J.A. : Pour moi aussi : m’isoler pour dessiner, c’est prendre des vacances. Quel plaisir énorme pour moi que de prendre un temps juste pour ça.
G.D. : En créant, on voyage. J’ai l’impression que les auteures mères de famille nombreuse ressentent la même chose. Entrer dans le personnage de Jean Iritimbi (un des personnages de Patricia, ndlr), c’est vivre une autre vie, tout en pouvant retourner à la mienne à tout moment. C’est prendre une indépendance. Même si ce n’est pas que du plaisir : il y a des moments de doute, d’inconfort.
J.A. : J’ai fini par accepter le fait qu’écrire, c’est aussi ces moments où l’on n’écrit pas. Dessiner, c’est aussi passer des jours et des jours à ne pas dessiner… pour ensuite terminer une illustration en cinq minutes ! C’est terriblement difficile d’accorder une légitimité à ce temps. Pourtant, il fait partie de la gestation du dessin. Mais c’est d’autant plus difficile que nous avons des emplois du temps surchargés.
G.D. : Toutes ces choses à faire, s’occuper des enfants, aider un ami à déménager, ce n’est pas perdu pour l’écriture. Le livre s’écrit aussi dans ces moments, dans ma tête. On écrit avec la vie qui nous traverse.
J.A. : Absolument. J’ai longtemps travaillé au cœur de la maison. J’ai probablement fait tous ces livres parce que j’étais au cœur de la vie quotidienne de notre famille, qui a nourri mes livres.
F.D. : Avez-vous pensé l’une et l’autre à écrire pour « l’autre » public : Geneviève, pour les enfants, et Jeanne pour les adultes ?
G.D. : J’ai écrit une histoire jeunesse, avec un illustrateur. C’est l’histoire d’une sorcière sous un lit. Un petit garçon la rencontre lorsque son doudou tombe sous le lit. Il ramène la sorcière et elle devient comme une mamie.
J.A. : J’ai aussi un projet d’histoire illustrée pour adulte. Mais c’est plus difficile à publier : ça ne rentre pas dans les catalogues de maisons d’éditions. Comme ce n’est pas mon domaine, je ne sais pas où et comment elle peut être reçue.
G.D. : C’est un univers inconnu, donc ce ne sont pas les mêmes contacts, pas les mêmes codes.
J.A. : C’est incroyable, ce parallèle entre nos deux histoires, dans nos réponses à cette question, comme dans le fait que nous ayons toutes les deux été empêchées par nos parents.
G.D. : Est-ce que le fait d’avoir des petits-enfants a nourri tes histoires ?
J.A. : Oui, certaines sont nées de situations vécues avec mes petits-enfants, comme le livre Ton histoire, né de l’attrait de mon petit-fils pour un dessin de visage. Mais je sais que, même sans bébé dans ma vie, mes histoires continuent à arriver. Malgré les passages à vide, que tu connais peut-être aussi.
G.D. : Oui, avant la publication de Patricia, j’avais l’impression que c’était fini. Et on ne s’habitue pas à ces moments. On fait un travail merveilleux, mais rien ne se fait tout seul. Ce n’est pas parce qu’on a écrit dix bonnes pages que les dix suivantes le seront aussi.
J.A. : Les auteurs jeunesse sont peu sollicités sur le sujet, sur le processus d’écriture, les passages à vide. Alors qu’on vit notre travail exactement de la même manière, même si nous faisons des livres de quatorze pages.
G.D. : Les livres pour enfants sont déterminants, car ce sont les premières entrées dans la littérature. Écrire pour enfants ou adultes, c’est le même métier.
Fanny Deschamps
Leur dernier livre
Jeanne Ashbé : Bon…, Pastel, 2017

Bon… est un petit livre tout simple distribué aux bébés dans le cadre d’une initiative conjointe de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de l’ONE visant à promouvoir la lecture. Jeanne Ashbé a niché dans l’album la célèbre comptine « Un petit canard au bord de l’eau », qui invite à une lecture chantée. L’album raconte la naissance, la rencontre de l’autre, la découverte du monde environnant et enfin l’envol, comme un élan vers la vie. L’album est épuré et tout y fait sens : jeux de langage, couleurs, rien n’est laissé au hasard. Comme toujours chez l’auteure, c’est le fruit d’un travail précis et juste, dirigé vers les petits lecteurs qui en sont babas !
Geneviève Damas : Patricia, Gallimard, 2017

Jean, un Centrafricain sans papiers, rencontre Patricia, une Parisienne blanche. Ils s’éprennent l’un de l’autre mais, tout au long de leur histoire, il lui tait l’existence de sa famille restée au pays. En évitant les clichés et les facilités, Geneviève Damas donne la parole à trois personnages tout en nuances et ne cède jamais aux facilités. Elle raconte avec une grande justesse les douleurs de l’exil et la perte des siens.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°198 (2018)