Retour à soi, retour au monde
Bernard GHEUR, Un jardin dans les Rocheuses, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2013
Les lecteurs qui ont suivi avec attention le parcours de Bernard Gheur se souviendront d’un roman attachant paru en 1985 sous le titre de Retour à Calgary. Voici qu’il est réédité avec un intitulé neuf dans une version augmentée d’une postface de l’auteur. Bien des écrivains attendent le crépuscule de leur vie pour livrer leurs souvenirs, comme on mesure le chemin parcouru au terme d’une ascension, avec la distance qui permet de deviser sans trop s’égarer. Bernard Gheur s’est acquitté de cette tâche juste avant la quarantaine et force est de constater, à la relecture, que le texte n’a pas pris une ride.
Il y a, dans ce roman centré tout d’abord sur sa relation à sa grand-mère, Marthe, toute la saveur des meilleurs récits d’enfance. Ces moments cruciaux où la vie se construit peu à peu au fil des expériences et sous l’œil d’autrui. Avec lui, nous découvrons la ville de Liège dans l’après-guerre, au temps de l’industrie florissante. Sous la plume enjouée de l’auteur, la Cité Ardente se livre au fil des trajets en tram et des promenades. Nous savourons un avant-goût d’infini dans les broussailles du bord de Meuse, là où débute le canal Albert, terrain de jeux privilégié des deux frères. A l’heure où les récits du Far West envahissent les esprits des jeunes garçons d’alors par livres et films interposés, ils trouvent dans la maison familiale une peau de grizzli empoussiérée et d’autres objets insolites.
Marthe leur chante des airs traditionnels canadiens et ils revendiquent fièrement cette part en eux de Nouveau Monde face à leurs camarades de classe. Mammy se prête de bonne grâce aux jeux des enfants, rejointe en cela par un oncle Eugène conteur d’histoires. Elle remplit ainsi à merveille son rôle de grand-mère comme si elle savourait des moments manqués autrefois. Mais elle recèle une part d’ombre sur laquelle elle se fait discrète, animée d’une retenue que les enfants respectent. Ce n’est qu’au travers de liasses de lettres retrouvées plus tard en rangeant la maison que les deux garçons auront le fin mot de leur part de racines canadiennes, du rêve formé par leurs grands-parents et que le destin a brisé net.
Rassemblant ses propres souvenirs et des extraits des échanges épistolaires entre Marthe et Ernest, Bernard Gheur a dénoué avec précaution les fils du mystère et il en fait un récit d’une rare présence. Confrontant son propre imaginaire d’enfant à la recherche des faits authentiques, il marche documents à l’appui sur les pas de ceux qui prenaient le bateau pour le Canada et y développaient l’industrie minière tout en bâtissant des villes. Ils exportaient le savoir-faire liégeois et assuraient de nouvelles sources d’approvisionnement en minerai. Ces aventures à l’inconfort total étaient surtout affaires d’hommes, femmes et familles ne trouvant place que lorsque la civilisation avait pris pied.
Dans cet univers nourri par l’espoir de la découverte de nouveaux filons où les fortunes se font rapidement pour ceux qui savent y faire, il mesure le désarroi de la séparation prolongée, le décalage dû à l’acheminement du courrier postal, la joie des retrouvailles. Cette situation de distance nourrit l’intensité des échanges épistolaires, le souci de précision dans les informations données, la force des sentiments exprimés. Et à l’aune des informations de première main dont il aime à parsemer son propre texte, il nous fait revivre le fil de sa propre recherche et prend pleinement la mesure de la force de cette Marthe qui lui a donné les meilleures heures de son enfance.
Au moment où se clôt le récit initial, une surprise attend le lecteur. La postface jointe à la réédition ajoute une dimension neuve sous la forme d’un journal que l’auteur a tenu lors d’un récent voyage en famille dans les Rocheuses, à la recherche des traces souvent enfouies de l’œuvre des pionniers et du passage de sa propre famille. Il donne ainsi un éclairage nouveau à sa propre démarche qui ajoute du relief au récit initial. Le croisement de ces trois écritures qui s’étendent sur près d’un siècle – récit, correspondances et journal – donne un livre fort et juste aux lignes de continuité singulières. Loin de pouvoir se résumer à un recueil de souvenirs privés, Un jardin dans les Rocheuses prend des allures de mémoire collective en même temps qu’il met en valeur des lignes de force du parcours de l’auteur et de l’imaginaire qui le sous-tend. La fidélité à l’univers de l’enfance n’est-elle somme toute pas à la source d’une bonne part des plus belles aventures littéraires ?
Thierry Detienne
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°176 (2013)