Colette Nys-Mazure dévoilée
Mathieu GIMENEZ, Colette Nys-Mazure, accordée au vivant, Luce Wilquin, 2014
Il est des phrases attendues et entendues. « On ne présente plus Colette Nys-Mazure » est de celles-là. Figure majeure de la littérature francophone de Belgique, Colette Nys-Mazure a développé, depuis la publication de La Vie à foison en 1975 (prix Froissart), une œuvre importante et variée, passant de la poésie à la prose, de l’essai à la nouvelle. Pourtant, « si on ne présente plus Colette Nys-Mazure », c’est bien à cette tâche délicate et complexe que s’attèle Mathieu Gimenez avec la parution d’une première monographie consacrée à l’auteure, Colette Nys-Mazure, accordée au vivant, parue dans la collection « L’œuvre en lumière » aux Éditions Luce Wilquin. Une tâche qu’il a accomplie avec beaucoup de rigueur qui, de prime abord, n’avait rien de facile : « Écrire la biographie de Colette Nys-Mazure est une gageure. Sa vie transparait dans tous ses écrits. Chaque essai, chaque poème et chaque recueil de nouvelles est nourri de ses expériences. »
À entrer dans le texte, on est frappé par la grande scientificité du texte et la connaissance de l’œuvre qui y transparait. Le premier chapitre du livre, intitulé « Merveille d’être au monde », évoque – avec extraits à l’appui – l’importance de la spiritualité chrétienne dans l’œuvre de la poétesse et sa « vibrante féminité » : « Les figures de femmes peuplent l’imaginaire de C. Nys-Mazure et particulièrement la partie narrative de son œuvre où la femme est omniprésente, souvent fêlée, abandonnée dans l’attente de quelque chose ou de quelqu’un, cherchant un écho près des autres. » Dans le deuxième chapitre Gimenez propose une lecture de l’œuvre, en dichotomie : une « lecture hantée par les ténèbres » et « une lecture lumineuse », intéressante et originale et qui ouvre plusieurs pistes d’explications de la poétique de l’auteure. La pratique de l’écriture et son travail quotidien constitue la troisième section de cet essai (« Les travaux et les jours »). Si la question de la posture et de la scénographie est un sujet à la mode dans la sociologie de la littérature, la réflexion de l’essayiste est originale. Il part du principe que l’œuvre de Colette Nys-Mazure est marquée par la nécessité. « Nécessité de dire, de créer, de célébrer. Tout porte à croire qu’elle devait écrire, non pas pour combler un manque, mais pour susciter la merveille. » Dans cette section, la pratique – singulière – de l’écriture de l’auteure est mise à jour, à nu. On y apprend l’importance de la double écriture des poèmes, en prose et en vers, le choix du mot juste et l’accent accordé à la mise en page des poèmes. Aussi, transversalement, Gimenez évoque-t-il dans l’ensemble de l’essai les filiations et affinités entre l’œuvre de Colette Nys-Mazure et celles de ses contemporains, parmi lesquelles Françoise Lison-Leroy occupe une place particulière : c’est grâce à cette amie, cette deuxième main, qu’elle a écrit Les Lettres d’appel (1998) depuis sa chambre d’hôpital. Dans le chapitre iv (« Poésie du quotidien »), l’essayiste se risque au jeu des comparaisons et des filiations de manière plus précise, en revenant sur la dette que Colette a envers une certaine littérature, celle de Christian Bobin, celles des réalistes du xixe siècle ou encore de Marguerite Yourcenar. Une œuvre donc qui trouve ses sources d’inspiration auprès des grands écrivains de notre littérature, mais qui, comme le rappellent les deux derniers chapitres de l’essai (« Écriture et spiritualité » et « Une poésie au cœur du monde »), possède une vraie singularité qui fait donc de Colette Nys-Mazure une figure unique des lettres francophones de Belgique.
L’importante bibliographie qui clôture l’ouvrage le prouve : c’est un travail précieux auquel Mathieu Gimenez s’est attelé : celui d’écrire un premier essai synthétique sur l’œuvre et la vie de Colette Nys-Mazure. Il a produit un texte particulièrement complet et étayé par de nombreuses références à l’œuvre. Enfin, l’entretien qu’il propose pour terminer l’ouvrage éclaire le processus de rédaction de celui-ci et la complicité entre l’essayiste et son objet d’étude. L’essai Colette Nys-Mazure, accordée au vivant a donc de quoi ravir les étudiants et amateurs de littérature belge : cette monographie de Mathieu Gimenez remplace un blanc dans l’histoire des lettres belges. On précisera que la lecture et la compréhension de cet essai présuppose une vraie connaissance de l’œuvre de Colette Nys-Mazure, et c’est peut-être le seul bémol de l’ouvrage, qui ne se lit pas aussi facilement qu’un poème. Mais la bibliographie de l’auteure est telle qu’il serait étonnant que le lecteur ne possède pas quelques poésies ou recueils de nouvelles…
Primaëlle Vertenoeil
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°182 (2014)