Yvon Givert, Un billet pour l’Australie

Miroirs sans tain

Yvon GIVERTUn bil­let pour l’Aus­tralie, Luce Wilquin, 1995

givert un billet pour l'australieQue s’est-il passé ? Décidée à se met­tre au vert, Car­ole Dance, l’ac­trice bien con­nue, a‑t-elle réelle­ment entre­pris de retrou­ver la mys­térieuse île des Mutants, ou a‑t-elle rêvé ce voy­age ? En ce cas, quand s’é­tait-elle endormie, à quel moment s’est-elle réveil­lée ? Il en va ain­si dans les nou­velles d’Yvon Givert. Non seule­ment on n’ap­prend jamais ce qui s’est vrai­ment pro­duit, mais on se demande s’il est arrivé quelque chose, fût-ce dans la tête du héros. Tout au plus entrevoit-on une en­trée dérobée vers un monde par­al­lèle qui dou­ble le nôtre. Cher entre tous à la littéra­ture fan­tas­tique, Le thème du dou­ble, du sosie, hante tout le recueil. Yvon Givert le tra­vaille à sa manière, qui est ellip­tique, nerveuse, rapi­de, en phase avec la fébril­ité qui ani­me fréquem­ment ses per­son­nages. Rien n’est plus act­if que le délire d’interpré­tation. Dans « L’Enigme de Dres­de », c’est à coups de meurtres en série qu’un tim­bré cherche à pli­er le sens de l’u­nivers à une équa­tion math­é­ma­tique. Alors, une succes­sion de signes se nouent les uns aux autres dans une atmo­sphère de faux roman poli­cier, où le dou­ble tient le pari para­dox­al de la simil­i­tude et de l’é­trangeté. On ne sait ja­mais qui l’on ren­con­tre dans son miroir. Croy­ant affron­ter l’autre, c’est soi-même que l’on croise, au risque de la schizophré­nie. Bien­tôt, le tueur n’est autre, à son insu, que le témoin du meurtre. Ce qui se déploie ici, c’est moins l’énigme d’une ressem­blance que la mise en ques­tion, en scène, du reflet. Le monde et ses dessous sont comme l’en­vers et l’en­droit d’un même ruban de Moe­bius, le réel se retourne comme un gant et expose sa dou­blure, mais celle-ci n’a pas de « fond ». L’u­nivers d’Yvon Givert n’est le théâtre d’au­cune ré­vélation, d’au­cun sens caché sous la trame ser­rée des apparences. Les per­son­nages n’ont aucune opac­ité. Ils sont par­faite­ment trans­par­ents. Ils n’ont rien à cacher et n’ar­rêtent pas de s’ex­pli­quer. S’ils se per­dent, c’est en pleine lumière, lorsque, pris de ver­tige ou de dis­trac­tion, ils lais­sent se défaire la cohérence de leur per­son­ne. Ils sont, à la let­tre, hors d’eux-mêmes.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°88 (1995)