Marcel-Sylvain Godfroid, Le bureau des reptiles

Leurs mains à couper

Mar­cel-Syl­vain GODFROID, Le bureau des rep­tiles, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2014

godfroid le bureau des reptilesAvec le pre­mier roman du jeune sex­agé­naire Mar­cel-Syl­vain God­froid, un vent dumasien souf­fle sur nos Let­tres. En effet, la démarche adop­tée par ce jour­nal­iste et scé­nar­iste n’est pas sans évo­quer le principe énon­cé par le père des Trois Mous­que­taires : « Il est per­mis de vio­l­er l’Histoire, à con­di­tion de lui faire un enfant. »

À l’instar du Comte de Monte-Cristo, Le Bureau des rep­tiles s’ouvre par l’entrée d’un bateau au port. Mais la car­gai­son de L’Albertville, qui arrive d’Afrique en ce 29 juin 1897, est autrement exo­tique – et dérangeante à l’esprit con­tem­po­rain – que celle du Pharaon… Out­re d’étonnants spéci­mens d’animaux et de volatiles bigar­rés des­tinés à gar­nir les cages du plus grand zoo d’Europe, ses cales recè­lent une attrac­tion très con­voitée : les Con­go­lais, représen­tants des divers­es eth­nies de leur con­trée d’origine, qui seront exhibés au pub­lic à Ter­vuren dans le cadre de l’Exposition colo­niale.

Voilà en tout cas la nou­velle que nous apprend l’article du quo­ti­di­en L’Étoile, repro­duit en incip­it du roman. La prose de son sig­nataire, dis­simulé sous le pseu­do­nyme de Caton, vibre de la curiosité fébrile qui s’empare du peu­ple belge à l’idée d’enfin pou­voir éprou­ver de visu l’authenticité de la sauvagerie noire. Le dis­cours est égale­ment gal­vanisé par la fer­veur qui se doit de con­t­a­min­er l’opinion dès qu’il s’agit d’approuver la noblesse du pro­jet colo­nial, porté par le seul génie civil­isa­teur de Léopold II.

C’est donc avec un art con­som­mé de l’écriture apoc­ryphe que God­froid lève le rideau sur la tragédie qu’il va dérouler sous nos yeux. Le pacte – périlleux mais telle­ment stim­u­lant pour l’imaginaire – qui lie vérité et fic­tion se noue d’emblée, avec une aisance décon­cer­tante.

La den­sité du réc­it se nour­rit tout autant de la con­sis­tance des per­son­nages. Le prin­ci­pal pro­tag­o­niste, Léo (tiens, tiens…) Dover, est l’une des plumes, de sec­ond rang, de L’Étoile. Bien décidé à par­venir, il se fait le col­por­teur de la vision idyllique dic­tée par sa direc­tion quant à la par­faite ges­tion des affaires africaines. Au fil de con­flits qui l’opposent à cer­tain col­lègue (l’imbuvable Mauss, qui pré­tend dén­i­gr­er les bonnes inten­tions du sou­verain), d’investigations qui l’amènent à décou­vrir des doc­u­ments par­ti­c­ulière­ment acca­blants, ain­si que d’un douloureux chem­ine­ment per­son­nel, Léo se rend à l’évidence qu’il y a quelque chose de pour­ri au roy­aume de « Sali­gaud II ». Ces affaires putrides, dénon­cées de longue date par la presse bri­tan­nique ain­si que par de rares voix courageuses, sont étouf­fées par une antenne idéologique du Palais, en cheville avec la presse offi­cielle : l’obscur « Bureau des rep­tiles ».

God­froid nous pro­pose bien davan­tage qu’un roman mémoriel sur le Con­go belge : un roman, tout court, sur la Bel­gique con­go­laise. Sa réus­site est de situer exclu­sive­ment son pro­pos sur le ter­ri­toire « mét­ro­pol­i­tain », ce qui per­met au final de bien mieux pénétr­er les rouages du pou­voir et de mesur­er l’impact désas­treux qu’ont sur d’innocentes pop­u­la­tions les déci­sions pris­es dans le con­fort des anticham­bres min­istérielles. Aucun exo­tisme de pacotille, pas de lyrisme brous­sard ni de scènes manichéennes ; mais la ter­ri­ble con­fes­sion recueil­lie au chevet du glo­rieux mil­i­taire Fon­ck, ramené en secret dans un hôpi­tal de la cap­i­tale pour soign­er l’infamante affec­tion vénéri­enne qu’il a con­trac­tée à si bien cajol­er les jolies autochtones ; mais la sécher­esse des rap­ports sta­tis­tiques qui en dis­ent long à qui sait lire entre les lignes ; mais cette pho­to, dev­enue légendaire tant elle con­stitue une bombe médi­a­tique, d’une indigène au moignon accusa­teur.

Des défauts ? On en trou­vera, comme dans toute œuvre d’importance. Ils se font très vite oubli­er, tant le fris­son est savoureux et l’envie de tourn­er la page, pres­sante. Out­re son habileté de con­teur, il faut soulign­er le brio de God­froid à camper le por­trait de la société brux­el­loise fin-de-siè­cle. Là, ce n’est plus Dumas mais Balzac ou Sue qu’il faudrait con­vo­quer : des soirées orgiaques du « Café Riche » aux trot­toirs han­tés par les « filles », des salles de rédac­tions bouil­lon­nantes aux clair­ières à duels de la Forêt de Soignes, le lecteur évolue sans cesse d’un milieu, d’une classe, d’un monde à l’autre.

Un romanci­er est né. À quoi peut-on l’affirmer ? Peut-être au fait que le livre qu’il nous offre, de par­faite­ment inat­ten­du qu’il était, nous appa­raît, une fois refer­mé, comme indis­pens­able.

Frédéric Sae­nen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°179 (2013)