Guy Goffette, Partance et autres lieux

Voyages immobiles

Guy GOFFETTE, Par­tance et autres lieux suivi de Nema prob­le­ma, Gal­li­mard, 2000
Guy GOFFETTETacatam blues, Cadex, 2000

goffette partance et autres lieuxCa fait belle lurette que j’at­tendais de lire une ode, et je me serais con­tenté d’une odelette, à la gloire de la cara­vane. La voici qui ouvre le dernier livre de Guy Gof­fette, et de façon d’au­tant plus épatante que la car­a­vane de l’au­teur res­semble comme une sœur (j’ai lu attentive­ment la descrip­tion qu’il en donne) à la mienne ; l’odeur qu’on y reni­fle tendre­ment, fût-elle en repos, invite à la par­tance ; on peut par­tir sans un tour de roue. On peut par­tir muni d’un mince bagage. Néces­sité de s’al­léger. Une mémoire faible­ment oublieuse pour­voira au néces­saire, et la nos­tal­gie.

Gof­fette ne guéri­ra jamais — le souhaite-t-il ? — de son Ardenne. Même si, penché à sa fe­nêtre, il attend indéfin­i­ment la mer. Elle fini­ra bien par le pren­dre dans ses vagues, surgie de der­rière les peu­pli­ers. Famil­ière­ment com­plice comme l’écrivain qui, au détour d’une phrase, prend son lecteur par le coude : « vous savez… » Gof­fette au doux pays de sa mémoire. La Semois comme « une chair de femme qui on­dule en marchant. » Le tabac que cul­ti­vait sur sa rive le grand-père caresseur de pipe en écume ne fait pas, lui, tou­ss­er les anges, ce n’est pas comme les « herbes blondes ou rouss­es qui sen­tent la pin-up et le chameau. » Les 896 (Gof­fette écrit qua­tre-vingt-seize) mètres que le maître d’é­cole Gof­fette devait naguère par­courir, qua­tre fois par jour, pour aller et revenir de sa mai­son à la salle de classe, étaient une bonne occa­sion pour devis­er avec le jars qui danse le blues.

Nos­tal­gie d’un « Belge par rac­croc », peut-être pas tout à fait con­tent de l’être, qui sig­nale que « tous les manuels du roy­aume se sont bien gardés de rap­pel­er cette Com­mune de Vir­ton, si impro­visée et si peu sanglante, il est vrai, et l’af­front jamais lavé au pre­mier roi » cette Com­mune con­tem­po­raine de la parisi­enne — 1848. L’Ar­den­nais peut bien avoir, de temps en temps, la bougeotte et nous envoy­er des cartes postales de Roumanie ou de Macé­doine, il n’empêche que ces lieux exo­tiques ne le sont guère : silos, vach­es, potagers, arbres fruitiers de basse tige, arpents de foin, colza, coqueli­cots. La touche exo­tique, c’est le poète Gof­fette sur lequel là-bas on se re­tourne quand il a coif­fé son bor­sali­no au milieu des toques et des bon­nets de four­rure à la russe. Il n’empêche : il est un peu chez lui : « en roumain, âme se dit suflet (pronon­cez souf­flette) » ; ça rime avec Gof­fette.

goffette tacatam bluesParaît, en même temps que Par­tance, dans une élé­gante pla­que­tte sur vergé, Tacatam blues, un texte bref et frag­men­té, ini­tiale­ment pub­lié, mais ici légère­ment retouché, dans la NRF, en 1992 ; il est aujour­d’hui illus­tré de dessins fausse­ment naïfs d’O­livi­er Gro­jnows­ki. Ces pages sont d’une écri­t­ure obsé­dante, répéti­tive quoique de phrase en phrase légère­ment mod­i­fiée, pour décrire le face-à-face d’un voyageur et d’une jeune voyageuse (trop ?) sage ; l’é­carte­ment et le resser­re­ment des voies de chemin de fer redou­blent ceux des jambes des pas­sagers : « Elle aime voy­ager les jambes ser­rées […], aime qu’il en soit ain­si entre les jambes grandes ouvertes d’un homme qui fait mine de dormir. « Tout n’est-il que feinte, apparence ? La voyageuse sait que « rien ne peut arriv­er qu’elle n’at­tende. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°113 (2000)