Guy Goffette, Un manteau de fortune

Coup de blues

Guy GOFFETTEUn man­teau de for­tune, Gal­li­mard, 2001

goffette un manteau de fortuneClau­dio Magris pré­tend quelque part (dans Danube, beau livre fausse­ment flâneur) que la poésie, comme le vent, souf­fle où elle veut, qu’elle ne naît pas de celui ou de celle qui signe le poème. J’ai peine à le croire : qui d’autre que Guy Gof­fette pour écrire ces poèmes qui se sont pris un méchant coup de blues ? Ou alors : serait-ce qu’on y entend le « vieil enfant re­belle » que l’au­teur porte en soi comme un dou­ble tan­tôt, un étranger par­fois ? Chiche­ment emmi­tou­flé dans Un man­teau de for­tune, il trem­ble encore, cet enfant dont les larmes ont séché — comme plus tard sé­chera son foutre : plus de quoi faire débor­der sa vie…

Il trem­ble, cet enfant, et imprime à l’écri­ture du poète le trem­blé qui empêche de « trou­ver la bonne lumière »… On rêve com­bi­en « par­tir est doux », mais on obéit à Rim­baud : « On ne part pas. » On s’in­quiète : vaut-il mieux avoir ses deux jambes, ou du génie ? Que faire quand les mots « ra­bougrissent », que le dérisoire encalmine jusqu’au « Bateau ivre » : « le fleuve aux ba­teaux impas­si­bles, / où des demoi­selles à pe­tits culs rosés, / qui craig­nent les Indi­ens, s’ex­posent nues / aux flèch­es canic­u­laires, et rôtis­sent » ?

Que faire ? Le jeu des mots gomme le désar­roi : si « un drame en cache tou­jours un autre », quelle mer­veille si « un sein peut tou­jours en cacher un autre… » Si la pluie gifle la vit­re, on s’es­saie à y déchiffr­er la dacty­lo­gra­phie de signes embrouil­lés qu’elle y trace. L’essen­tiel : ne pas s’habituer, ni se rouiller, ni s’en­dur­cir : il faut croire qu’I­care noyé fini­ra bien, mal­gré sa fragilité, par émerg­er, rien n’é­tant jamais con­clu ; il faut aller à con­tre-courant du trou­peau, être à l’é­coute du silence, garder un œil vif qui perçoive « la vivac­ité de l’ablette / dans le courant », une cheville enser­rée dans la ré­sille d’un bas noir, l’a­jouré et le frémisse­ment d’une den­telle ; il faut assidû­ment pra­ti­quer ce « vice impuni, la lec­ture » (Lar­baud) — acte d’amour où un livre s’ou­vre et s’of­fre comme une fille, « au blanc creu­set des cuiss­es » : si ce n’est pas chang­er la vie, c’est chang­er de vie. Mal­gré la mort tapie, toute proche ; mal­gré les hommes de l’om­bre et de l’ar­gent — le marc­hand, le bour­reau —, on ose alors écrire : « J’aime, et le jour est tout neuf. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°118 (2001)