A. Goldschläger et J. Lemaire, L’imaginaire juif

L’imaginaire juif

Alain GOLDSCHLÄGER, Jacques Ch. LEMAIRE, L’imag­i­naire juif, Édi­tions de l’U­ni­ver­sité de Liège, 2008

godlschläger lemaire l'imaginaire juifQuels sont les grands traits de l’imag­i­naire que les com­mu­nautés juives dis­per­sées à tra­vers le monde occi­den­tal, vic­times durant deux mille ans de dis­crim­i­na­tions et de per­sé­cu­tions, ont réus­si à préserv­er, «ces valeurs essen­tielles com­munes et ces manières de penser sim­i­laires»? Gold­schläger et Lemaire ont choisi d’é­tudi­er cet imag­i­naire chez des écrivains, Spin­oza, Simone Weil, Kaf­ka et Pri­mo Levi, con­fron­tés à une dou­ble réal­ité. L’in­ter­dit mosaïque de la représen­ta­tion de la divinité a con­duit le judaïsme à con­cevoir «un Dieu ambu­la­toire sans image et sans stat­ue», et dès lors à priv­ilégi­er la lec­ture de la parole divine. La con­nais­sance du livre et l’é­tude devi­en­nent des valeurs essen­tielles et mod­è­lent pro­fondé­ment la vie des com­mu­nautés. L’autre com­posante tient au malaise à se situer : sans patrie, donc sans pro­jet poli­tique qui aurait pu fonder une iden­tité, errants ou main­tenus en marge des sociétés et des nations, les Juifs sont néces­saire­ment partagés entre deux visions du monde, la judaïque et celle de la cul­ture dans laque­lle ils sont, plus ou moins, accep­tés. Cela entraîne d’emblée un porte-à-faux dans l’ex­pres­sion : l’écrivain doit-il ne par­ler qu’aux Juifs ou nier des parts impor­tantes de son appar­te­nance juive pour s’adress­er à la cul­ture que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’emprunt (on n’oserait par­ler «d’ac­cueil»). Cela se traduit par une ques­tion pri­mor­diale : en quelle langue écrire? Kaf­ka en est sans doute un des exem­ples les plus mar­quants, hési­tant entre alle­mand, tchèque, yid­dish ou hébreu. Ce sont là les prin­ci­paux traits déclinés en de nom­breuses con­séquences.

Aus­si ingénieux et sub­til qu’il soit, le livre nous sem­ble cepen­dant appel­er quelques réserves. D’abord, l’imag­i­naire tel qu’il est envis­agé reflète une con­cep­tion très abstraite : l’imag­i­naire, c’est sans aucun doute une atti­tude men­tale, mais ce sont aus­si des con­tenus, des con­créti­sa­tions, qui ne sont pas, ici, pris­es en compte. En choi­sis­sant «cer­tains auteurs», peut-être les plus intel­lec­tu­al­isants, et en en nég­ligeant d’autres, tel I. B. Singer, Gold­schläger et Lemaire restent à un niveau très général et une part de leurs affir­ma­tions reflè­tent la sit­u­a­tion de tous les écrivains, ou des écrivains qui pour des motifs divers sont aux marges, sans être pour autant mar­qués le judaïsme.

D’autre part, le pro­pos est sou­vent qua­si apologé­tique. Com­para­i­son est faite avec la reli­gion et la cul­ture chré­ti­ennes. La descrip­tion en est fréquem­ment sans nuance et mono­lithique, presque car­i­cat­u­rale; élu­dant aus­si la ques­tion de l’at­ti­tude laïque et de la prise de dis­tance que celle-ci représente dans une cul­ture occi­den­tale il est vrai mar­quée par le chris­tian­isme. La com­para­i­son est tou­jours à l’a­van­tage du judaïsme, selon un sché­ma très dichotomique, vie/mort, modernité/passéisme. Par con­tre, des aspects plus dérangeants ou moins mod­ernes du judaïsme sont banal­isés, comme la notion d’im­pureté de la femme durant ses men­stru­a­tions : l’ex­cuse avancée alors est l’u­ni­ver­sal­ité de cette cou­tume.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)