Kenan Görgün Fosse commune

Route 666

Kenan GÖRGÜN, Fos­se com­mune, Fayard, 2007

gorgun fosse communeDeepC­i­ty, petite cité des États- Unis dans les années 60, sor­tie des pro­fondeurs de l’en­nui pour plonger dans celles du drame. Tout com­mence par un viol col­lec­tif dans un orphe­li­nat pour jeunes filles dont l’u­nique témoin est Ran­dall Hol­lis­ter, un jeune camé à un point tel qu’il croit venir du futur. Le shérif, aver­ti par l’é­trange étranger, met un point d’hon­neur à ce que sa ville reste her­mé­tique­ment préservée du mal­heur et de l’anor­mal­ité, surtout à l’aube du 4 juil­let, jour de fête nationale. Il con­va­inc ses hommes de la néces­sité de con­tenir cette hor­reur et de régler le cas en cati­mi­ni. Les policiers arrê­tent les vio­leurs, main­ti­en­nent les vic­times à l’abri des regards, exé­cu­tent les uns d’une balle dans la nuque, réduisent les autres au silence dans un immense brasi­er… Mais qui trop embrasse mal étreint, la putré­fac­tion ne reste pas con­finée au charnier, les cen­dres s’échap­pent du cré­ma­to­ri­um. Le chaos peut com­mencer, la boule de feu s’a­bat­tre sur DeepC­i­ty et le mor­bide éclabouss­er ses habi­tants.
Cette «fos­se com­mune» rassem­ble les vic­times et les bour­reaux, elle recueille les rêves qui ont à peine eu le temps d’être for­mulés qu’ils peu­vent déjà être enter­rés, piét­inés par le des­tin, dénaturés par les tra­vers per­son­nels qui font que le fétu de paille se trans­forme en poutre puis en rouleau com­presseur et éventuelle­ment en arme à feu, tournée vers soi ou braquée sur autrui. La vie qui n’en veut pas davan­tage à cer­tains qu’à d’autres, mais qui, pas plus que la mort, ne lâche prise. Elle com­mence par une mise au monde dif­fi­cile, que d’au­cuns ten­tent de reculer, poussés par l’in­stinct que le pire est à venir, puis dont ils s’ac­com­mod­ent fatale­ment avec les moyens du bord jusqu’à ce que vienne la fin. Il en est ain­si des per­son­nages du roman : de Ran­dall Hol­lis­ter (drogué, acces­soire­ment mat­ri­cide et pour­tant nar­ra­teur héroïque), à Sourire moqueur (chef d’une bande de vio­leurs dont le père l’a à ce point tabassé qu’il a réus­si à lui refaire au sens pro­pre le por­trait), en pas­sant par Jim Thomp­son (le shérif que son obses­sion du bien faire pousse à accom­plir l’ir­ré­para­ble), Alvin, (le flic dont l’am­bi­tion le rend par­ti­c­ulière­ment doué pour l’ex­ter­mi­na­tion), Regi­nald Jones (le prêtre qui ne sait défini­tive­ment plus à qui adress­er ses prières), Ger­ald Thomas (le maire qui saisit toute l’é­ten­due de son incom­pé­tence), ou Marie Hol­lis­ter (la mère aus­si for­tu­ite que peu investie de Ran­dall)…

Entre west­ern, road movie (qui n’au­rait peut-être pas été moins bon, si la route avait été moins longue), polar et livre de sci­ence-fic­tion, le roman offre une alter­nance de points de vue nar­rat­ifs, pas­sant sans prévenir du «je» au «il», qui con­tribue à installer un hori­zon de rel­a­tiv­ité et présente un indé­ni­able tal­ent pour les descrip­tions. Kenan Görgün sort ain­si de son cha­peau (s’il en porte un) une palette très large de per­son­nages chaque fois habile­ment dépeints, tan­tôt en quelques traits, tan­tôt de manière plus pro­longée à tra­vers dif­férents moments du réc­it.

Kenan Görgün éla­bore une tragédie qui pour­rait se définir comme le cham­boule­ment absolu, le car­nage de tout ce qu’on peut avoir la faib­lesse de penser comme acquis : la police comme garante de l’or­dre ; la mort comme défini­tive; le passé, le présent, le futur comme des entités séparées ; les méchants comme défini­tive­ment pour­ris et les gen­tils comme sem­piter­nelle­ment angéliques… Tout cela se dresse dans un cadre améri­cain, d’hi­er et d’au­jour­d’hui, une Amérique qui se con­stru­it sur des cer­ti­tudes : ordre, famille, reli­gion, tra­vail, respect, etc., mais qui perd les pédales quand le ver­nis se fis­sure, ce qui arrive sou­vent, car les cer­ti­tudes, dans le meilleur des cas, ne tien­nent qu’à un fil.

Un style ryth­mé, non dénué d’hu­mour, sou­vent noir, basé entre autres sur les jeux de mots et les enchaîne­ments ver­baux qui ressem­blent à l’en­chaîne­ment des faits empris­on­nant les per­son­nages dans un piège inex­tri­ca­ble, com­pa­ra­ble à une toile d’araignée, où ils se retrou­vent pieds et poings liés, mar­i­on­nettes réu­nies pour assis­ter aux pre­mières loges à leur descente aux enfers.

Lau­rence Ghigny


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)