Gudule, Géronima Hopkins attend le Père Noël

Le Père Noël bande dur !

GUDULE, Géron­i­ma Hop­kins attend le Père Noël, Albin Michel, 2001

gudule geronima hopkins attend le pere noelGud­ule est une écrivaine à l’imag­i­na­tion tor­due. Aux fan­tasmes bizarres. À l’hu­mour noir. Comme Nadine Mon­fils, rien ne lui fait peur, ne la retient d’in­ven­ter les pires hor­reurs. Même une extase sex­uelle entre une roman­cière sex­agé­naire à l’eau de rosé et le Père Noël. Mais il n’y a pas que ça. Le Père Noël, elle l’a tué, la vieille, après le sep­tième ciel at­teint. Et de se deman­der ensuite : qu’est-ce qui a jail­li le pre­mier, le sang ou le sperme ? À moins que l’é­jac­u­la­tion n’ait pas eu lieu. En tout cas, elle est sûre d’avoir joui, elle, et pas qu’un peu. Et que le Père Noël est un bon coup !

D’ailleurs il en a pris trois dans le bide — trois coups de feu, va-sans-dire. Il faut pré­cis­er qu’il ne fal­lait pas qu’elle le rate, le vieux gredin. Cinquante ans qu’elle l’at­tendait. Rien que ça. Depuis qu’elle avait eu douze ans trois quart. En descen­dant de la chem­inée, il s’é­tait couché sur elle, l’avait embrassée. Voire un peu plus, mais pas jusqu’au bout. Elle avait aimé. Elle attendait la suite. Elle le lui a écrit sou­vent. Dans des let­tres de plus en plus enflam­mées, au point de s’en mon­ter la tête et de croire qu’il a été son seul amour. Lui n’a ja­mais répon­du, n’est plus jamais redescen­du la voir, à aucun Noël. Fini, les cadeaux dans la chem­inée, la dis­tri­b­u­tion était dev­enue l’œu­vre des par­ents. Le lecteur com­prend évidem­ment cer­taines choses, établit des liens et s’in­ter­roge : ne serait-ce pas le père de la nar­ra­trice qui, en ce Minu­it chré­tien de 1949, a… ? Géron­i­ma sem­ble ne pas se pos­er cette ques­tion (ou ne pas vouloir). Car elle a remar­qué que les deux hommes pos­sé­daient quelques points com­muns : des mains iden­tiques et une même manière de l’ap­pel­er « fifille ». Mais alors, qui a‑t-elle tué, cinquante ans plus tard ? Là, inter­vient la deux­ième intrigue du livre. La ren­con­tre de l’écrivaine bcbg avec une de ses lec­tri­ces, une cra­do enceinte et son copain, Nono qui de temps en temps lui fout des beignes. Nono comme Noël ? Non, comme Bruno. N’empêche qu’il est baraqué comme l’hom­me en habit rouge et barbe blanche et qu’il se ferait bien l’ar­gent de la vieille… Peut-être qu’en pas­sant par la chem­inée, un soir de réveil­lon…

Oui, on rit et grince des dents en lisant le por­trait de Géron­i­ma Hop­kins qu’a brossé, à grands traits Gud­ule. Qui, avec espiègle­rie, s’est amusée à retourn­er, détourn­er tout ce qu’on a dans la tête quand on pense à des auteur(e)s comme Bar­bara Cart­land. Elle a rem­placé les bons sen­ti­ments par un cy­nisme dévas­ta­teur. Le livre est d’ailleurs écrit à con­tre-courant, à rebrousse-poil, tout en verve, en lan­gage fam­i­li­er et non en langue asep­tisée comme dans la col­lec­tion Har­le­quin. De plus, en choi­sis­sant pour hé­roïne une roman­cière, même de pacotilles, Gud­ule réflé­chit (peut-être de manière un peu super­fi­cielle) sur la créa­tion lit­téraire et l’i­den­ti­fi­ca­tion du lecteur, de la lec­trice. Et si la voca­tion peut naître comme c’est le cas ici, à force d’écrire des let­tres au Père Noël (d’ac­cord c’é­taient des let­tres d’amour fou, d’amour plus fort que tout, des let­tres comme les jou­joux, par mil­liers), on peut être ras­suré, la lit­téra­ture est loin d’étein­dre ses derniers feux.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°121 (2002)