Gudule, La mort aux yeux de porcelaine

Un roman à risques

GUDULE, La mort aux yeux de porce­laine, Flam­mar­i­on, 2001

gudule la mort aux yeux de porcelaineAprès avoir refer­mé La mort aux yeux de porce­laine de Gud­ule — qui cette fois ne pub­lie pas pour les grands sous le nom d’Anne Duguel mais sous celui dont elle signe ses œuvres pour la jeunesse — on est épous­tou­flé, on s’in­ter­roge : com­ment a‑t-elle fait pour nous emmen­er jusque-là, avec quels trucs et quelle dex­térité ? Alors on relit les deux pages lim­i­naires et on se rend compte que tout y était : le parc, le vieil homme, la jeune fille, l’en­fant, et la scène qui manque à la com­préhen­sion totale de l’his­toire. En écrivant cela, on ne déflo­re rien — on va ten­ter d’ailleurs d’abor­der ce roman en en dis­ant le plus et le moins pos­si­ble, pour préserv­er l’aven­ture de la lec­ture.

Avant d’en écrire le meilleur, il nous faut avouer qu’avec les pre­mières pages, on s’est mis à crain­dre le pire, et que le livre nous est presque tombé des mains. Il sen­tait la thèse pseu­do-soci­ologique et moral­isatrice, mal écrite à force de vouloir l’être bien (les adjec­tifs pul­lu­laient sous la plume de Gu­dule). Mal pen­sante à force de vouloir l’être bien. On se trompait ; peut-être qu’on était déjà mené en bateau. Le genre adop­té n’é­tait pas celui que l’on croy­ait, plutôt un roman noir à sus­pens qu’un livre oppor­tuniste sur les crimes pédophiles qui ont se­coué la Bel­gique, qu’une diva­ga­tion de pa­cotilles dans le monde du show­biz. Tout est beau­coup plus sub­til que cela.

La mort aux yeux de porce­laine alterne donc deux his­toires. L’une tourne autour d’une bande d’en­fants qui ont bien assim­ilé qu’il n’ex­iste qu’une et une seule sorte d’indivi­dus dan­gereux : les pédophiles. Sauf qu’ils ne savent pas exacte­ment ce que c’est. Dans la cour de récréa­tion, ils ne cessent de s’in­ter­roger, d’imag­in­er. Après l’é­cole, ils n’osent plus aller jouer au parc, ils préfèrent ren­tr­er sans traîn­er à la mai­son. Ils sont tel­lement trau­ma­tisés que l’un d’eux fini­ra même par. L’autre his­toire est celle d’une créa­ture chan­tante, sorte de croise­ment entre Elvis Pres­ley (pour l’éro­tisme dégagé) et Michael Jack­son (pour le corps trans­formé et blanchi), une sorte de Mar­i­lyn Man­son de la fin des six­ties, en quelque sorte. Quand il n’est pas sur scène, en pleine lumière, il vit reclus, mélan­col­ique. Il passe ses nuits seul, dans la blessure d’un amour passé et déchiré. Ou avec des gar­çonnets qu’on lui amène. Que plus tard on lui con­stru­ira. Mais n’allez pas imag­in­er que ! Il ne se livre à aucun attouche­ment vi­cieux sur eux. Il ne fait que les aimer de son cerveau-tombeau, qui ne peut oubli­er. Jusqu’à ce que. Si, pen­dant longtemps, on peut penser que ces deux his­toires avan­cent en par­al­lèle, elles ne cessent, imperceptible­ment, de se rap­procher, pour finir par se pré­cip­iter l’une dans l’autre. Le passé a fini par rejoin­dre le présent. Et le dérè­gle­ment ne venait peut-être pas d’où on le pen­sait. Le tour de force est déjà énorme. On n’en dira pas plus. Juste que Gud­ule a réus­si à fuir la moral­ité poli­tique­ment cor­recte sans jamais tomber dans le cynisme con­traire, dans la provo­ca­tion vaine, à trou­ver une li­berté d’imag­i­na­tion et de morale en puisant à l’un des plus grands trau­ma­tismes qu’a con­nu la Bel­gique, qui con­tin­ue à la trou­bler. Ce roman pour­rait-il être un anti­dote, un médica­ment pour retrou­ver une libre pen­sée ?

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°117 (2001)