Gudule, La vie en Rose

La sublime duperie de la littérature

GUDULE, La vie en Rose, Gras­set jeunesse, 2004
GUDULE, Soleil rose, Gras­set jeunesse, 2004

gudule la vie en roseC’est aux édi­tions Gras­set, dans la col­lec­tion Lampe de poche, que pa­raissent les aven­tures de Rose, une ado­les­cente de presque seize ans qui vient d’en­tr­er en troisième latine chez les Sœurs de la Trinité, au début des années soix­ante, à Brux­elles. Les par­ents de Rose sont à la tête d’une petite quin­cail­lerie. Rien de bien exal­tant pour leur fille, d’une nature folle­ment romanesque, qui ingur­gite tous les livres qui lui passent sous la main, « chefs-d’œu­vre comme nanars ». Rose se sent un infâme laideron : une petite tête aux che­veux ras, un cou mince de vic­time, pas de seins, pas de hanch­es, une allure pitoyable­ment androg­y­ne… Comme beau­coup d’ado­les­centes, Rose se sent mal dans son corps, s’in­ter­roge sur son apti­tude à séduire un garçon, à se faire aimer. Elle est née quelques années trop tôt, avant la mode lancée par Twig­gy qui lui ressem­blera étrange­ment. C’est au con­traire, cette année de ses seize print­emps, le règne de BB, Gina Lol­lo­b­rigi­da et autres Marylin Mon­roe… Ron­des là où il faut, pourvues d’une cheve­lure flam­boy­ante, d’une extra­or­di­naire dé­marche chaloupée… exacte­ment comme sa copine Monique…

Peu de gens pos­sè­dent une télévi­sion, on écoute la radio, on lit les jour­naux. Les nou­velles ne vont pas vite, les idées sont bien ar­rêtées. Aus­si, lorsque les deux amies lient con­nais­sance sur le chemin de l’é­cole avec un relieur un peu artiste, un peu poète et to­talement anti­con­formiste, les voici dans un autre univers.

C’est un être étrange, bedon­nant, le poil clairsemé que les deux gamines remar­quent à la vit­rine de son ate­lier, 22, avenue Vic­tor Hugo. Monique le surnomme Polo­chon et lui invente les aven­tures d’un Ubu Roi.

Polo­chon est rigo­lo, il leur fait décou­vrir Lor­ca, la pein­ture mod­erne, la sen­su­al­ité… Jamais per­son­ne ne s’é­tait occupé si bien d’elles. Rose passe du dégoût pour les chairs molles et flétries à un intérêt non dis­simulé. Voici un remake de Clau­dine. C’est la su­blime duperie de la lit­téra­ture, déclare Gud­ule. Monique devient Clau­dine et Polo­chon, Renaud ; Rose adore les livres de Colette ! Monique largue Polo­chon, il tente de se sui­cider, quel roman­tisme ! Quel bon mode d’emploi pour embobin­er les jeunes filles en fleur !

Rose rem­place Monique, placée en pen­sion par ses par­ents. Mais les pul­sions du quin­quagénaire ne se lim­i­tent pas au partage du thé à la berg­amote, il apprend à Rose l’or­gasme et le plaisir. La petite fille moche se sent aus­si belle que les héroïnes de ses ro­mans, Angélique, Ambre et autres Car­o­line. Lit­téra­ture à l’eau de rose ? Très vite, on tombe dans un autre reg­istre. Rose est enceinte. Une fille-mère de seize ans, ce n’est pas bien vu aujour­d’hui. Une fille enceinte, dans les années soix­ante, d’un type de cinquante ans soupçon­né de dé­tournements de mineures,… Nous voici plongés à présent dans un cha­pitre des Mis­érables ou de L’As­som­moir. Rose tra­verse toutes les épreuves, le désamour, la veu­lerie, la tromperie, la vio­lence, dans une surenchère de péripéties misérabi­listes.

Gud­ule nous avait prévenus : la réal­ité dé­passe la fic­tion, cette his­toire est autobio­graphique. On a pour­tant du mal à y croire. Et peut-être plus encore à la suite, Soleil Rose. On a beau replac­er les choses dans le con­texte du début des années soix­ante, cette saga n’est pas crédi­ble : en deux ans, une petite fille de moins de seize ans tombe amoureuse d’un quin­quagé­naire bedonnant qui se joue d’elle, devient fille-mère, trou­ve du boulot, vit seule à Bey­routh et épouse un jeune musi­cien libanais dont elle est éper­du­ment amoureuse… Certes, les ado­les­centes trou­veront ici les sujets qui les tra­cassent. Certes, elles peu­vent voir sous un autre angle la vie amou­reuse au temps de leur grand-mère, un peu comme un roman his­torique. Elles peu­vent com­pren­dre où mènent les idées roma­nesques puisées directe­ment dans la littéra­ture. Ces deux romans offrent aus­si nom­bre de sujets intéres­sants pour une dis­cus­sion en classe — la sex­u­al­ité pré­coce, le racisme, l’u­nivers du tra­vail, le plaisir, la mater­nité… — vus par une ado­les­cente. On peut pari­er que, pour toutes ces raisons, ces livres trou­veront leurs lec­tri­ces. Mais je préférais quant à moi la cohérence romanesque de La mort aux yeux de porce­laine pub­lié en 2001 chez Flam­mar­i­on, avec une écri­t­ure moins famil­ière et une plus grande intéri­or­ité.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°133 (2004)