Les enfants la connaissent sous le nom de Gudule, les fans de fantastique sous celui d’Anne Duguel. C’est une des écrivaines les plus prolifiques du moment. Cette année, elle aura publié pas moins de vingt romans pour la jeunesse et son œuvre, commencée en 1987, compte aujourd’hui plus de cent cinquante titre parus chez une dizaine d’éditeurs différents. Et si la romancière n’a pas la reconnaissance de certaines de ses consoeurs moins prolixes, c’est qu’elle n’a pas encore publié de livre de littérature dite générale. Mais cela ne saurait tarder…
Le Carnet et les Instants : Vous habitez Paris depuis de nombreuses années, pourtant la Belgique garde une place très importante dans vos livres. Pourquoi ?
Gudule : Je crois que c’est avant tout parce que les souvenirs les plus pugnaces sont ceux de l’enfance, et que les miens se situent en Belgique. L’inspiration varie tout au cours de la carrière. Mes premiers livres étaient plus immédiats, je les situais dans les lieux où j’habitais, ils étaient toujours en prise avec ce que je vivais. Plus ça va, plus je vais rechercher loin mon inspiration, que ce soit dans mes fantasmes d’adolescente, ou parmi des expériences ou des situations que j’ai vécues dans mon enfance. Plus ça va, plus je suis exigeante sur l’authenticité. Je ne peux plus parler que de ce que je connais bien, et j’ai le sentiment que la Belgique, c’est ce que je connais le mieux. Dans le prochain livre qui sort chez Grasset, Notre secret à nous, il y a même des termes en wallon. Dans La mort aux yeux de porcelaine, j’ai été jusqu’à inventer un village belge.
Quelles sont les influences belges que l’on retrouve dans votre œuvre ?
Dans tous mes livres pour adultes il y a un souffle fantastique et ça, ça me vient de la Belgique. Comme si chez nous, on était imprégné d’un regard sur les choses un peu extra-lucide, comme si on avait le désir de voir ce qui se cache derrière les choses. Je crois qu’en Belgique tout le monde est comme ça, que c’est culturel. Ce souffle fantastique, on le retrouve chez Ghelderode, les peintres flamands, Hugo Claus, Benoît Poelvoorde… Il n’y a pas de cartésianisme dans ce que j’écris. Les auteurs français sont cartésiens, même en fantastique. Chez nous, même dans le cartésien on est fantastique. Je crois qu’on a une culture constituée de bric et de broc, mais essentiellement de deux choses, de mystique terrien flamand et de la flamboyance espagnole. La réalité de chacun se complique encore. Il y a l’influence de la France à travers la langue et ce qu’on a pu lire. Moi, comme j’ai vécu au Liban, j’ai en plus une fascination pour tout ce qui est oriental.
Qui a décidé de classer vos livres en fantastique ?
Il se fait que c’est plus facile de se faire publier en littérature de genre qu’en littérature générale. La littérature de genre se publie généralement en livres de poche, les risques financiers sont moins grands et les éditeurs n’ont pas peur d’éditer des auteurs inconnus. J’ai commencé à publier en fantastique chez Denoël. Comme mes bouquins ne sont pas trop mal vendus, j’ai été classée une fois pour toutes sous cette étiquette. Quand je présentais mes manuscrits à un éditeur de fantastique, il voyait qui j’étais, tandis qu’en littérature générale, il me les renvoyait, comme cela se pratique généralement. Là je suis très contente car Flammarion et Albin Michel vont commencer à me publier en littérature générale. Le revers d’être classé en littérature de genre, c’est que cela réduit le lectorat et la presse, surtout si vous faites de la SF et du fantastique.
Il y a un marché plus grand pour la littérature de genre américaine que pour la francophone. La littérature ou le cinéma américains ont familiarisé le public avec une certaine idée du fantastique, avec ses critères particuliers notamment une volonté d’efficacité très rentre-dedans ; Moi, je fais un fantastique plus subtil. J’évoque les mondes et les vertiges que l’on a tous à l’intérieur de nous, qui flirtent avec la folie, avec toutes ces choses qu’on contient tous. En jeunesse, je donne davantage dans la grosse batterie car les gamins aiment avoir peur et ça me plait de faire peur aux gamins. Là, je suis plus conventionnelle. Je fais appel aux fantômes, à la magie…
Vous êtes née en 1945 et n’avez commencé à publier qu’en 1987. Quand avez-vous commencé à écrire ?
Adolescente, j’écrivais des poèmes. Quand on a l’imagination et la plume qui vous démangent, c’est plus facile d’écrire des poèmes que des romans. Le poème évacue l’instant. Il est un matériau brut. J’ai dû écrire mon premier roman en sixième latine. Depuis toujours, je n’ai envie que d’une chose, écrire. Mais la vie en a décidé autrement. J’ai fait les Arts-Déco, cela avait à voir avec l’imaginaire, cela me satisfaisait. Puis je suis partie en Orient où j’ai travaillé comme journaliste et comme créatrice de costumes de théâtre. Donc j’étais contente, j’écrivais et je dessinais. Je me suis mariée, j’ai fait des gamins. Je n’ai pas pu me lancer tôt dans une carrière littéraire. Quand je suis revenue en France, je pigeais à droite à gauche, j’ai dirigé un journal de télévision, cela n’avait aucun intérêt. J’avais toujours cette envie d’écrire mais je n’avais pas la disponibilité pour l’entreprendre. Un jour, j’ai décidé que j’allais écrire. Pendant mes quatre ou cinq premiers livres, je me suis mise à mi-temps. J’ai dû écrire environ cent cinquante livres. Et j’ai la chance que La bibliothécaire soit un best-seller, cela me permet de vivre. Cela fait quatre ans que j’en vends quatre-vingt mille chaque année. Il porte mes autres ouvrages.
Comment est-ce possible d’écrire autant ?
J’écris tout le temps et aussi beaucoup la nuit. Hier je me suis levée à deux heures du matin et j’ai écrit jusqu’à huit heures du soir sans m’arrêter. C’est parce que je suis dans un livre qui me plait. Il ne se passe pas une journée où je n’écrive pas quelques heures. Mais je n’écris qu’un seul livre à la fois. Ce qui se passe, c’est que j’ai des livres à divers stades de leur fabrication. Aujourd’hui, j’ai dû interrompre ce que j’étais en train d’écrire pour relire des épreuves que l’éditeur m’avait envoyées en urgence. J’ai sur ma table de travail un manuscrit qu’un autre éditeur m’a demandé de remanier un peu. En même temps, je suis occupée à chercher une autre idée pour un prochain livre. Il faut préciser que les livres pour la jeunesse s’écrivent plus vite que les livres pour adultes parce qu’ils sont moins longs, mais aussi parce que le souffle pour les écrire n’est pas le même. En général, j’ai toujours sept ou huit éditeurs qui attendent un livre de moi. Je n’ai que l’embarras du choix.
Craignez-vous parfois de ne plus avoir d’histoire à raconter ?
Je n’ai pas cette peur. Quand je commence à écrire, je sais toujours où je vais. Je fais un plan très strict pour ne pas être perdue. Mais il faut que l’envie soit là, que je me sente comme un poisson dans l’eau. Si au bout de vingt pages, je ne décolle pas, je m’arrête. Le plus dur pour moi, ce sont les trois ou quatre premiers jours, quand je commence un roman. Là, j’ai l’impression de pédaler dans la semoule. Je ne suis pas encore entrée dans mes personnages, dans l’histoire. Parfois l’envol peut être brisé par un déplacement, un événement qui arrive dans ma vie. Quand on perd l’état de grâce, c’est difficile de le retrouver.
Est-ce que cela vous gênait d’être classée comme une auteure de paralittérature ?
Je ne crois pas. J’aime le côté artisan. La mentalité de l’écrivain avec un É majuscule, cela me fait chier. Ce ne sont pas des gens modernes, drôles. Il y a une espèce d’autosatisfaction. Moi je fais bien mon boulot, point. J’ai constaté très souvent que les auteurs de ce qu’on appelle la paralittérature ont une rigueur dans leur travail qu’il n’y a pas en littérature. Un polar ça ne se torche pas comme ça, il faut être hyper rigoureux dans son scénario pour que la mécanique fonctionne. Je pense souvent à l’écriture en termes de boulot, de bel ouvrage.
Comment avez-vous commencé à novelliser le feuilleton L’instit ?
C’est à l’époque où j’en avais vraiment marre du métier de journaliste. J’écrivais et je publiais deux ou trois livres par an, ce qui ne me permettait pas de vivre. Un jour, on m’a téléphoné de chez Hachette car ils cherchaient des novellisateurs. J’ai tout de suite dit oui, je ne l’avais jamais fait avant, je ne vois pas pourquoi j’aurais craché dessus. Cet apport de commande m’a permis d’arrêter le métier de journaliste. J’en ai fait 26 ou 27. Cela a duré trois ans. J’ai stoppé quand cela a commencé à me sortir de partout. Je ne considère pas que ce sont mes livres même si j’y mettais beaucoup de moi. Très exactement, on m’a demandé d’adapter les scénarios du feuilleton qui étaient destinés aux adultes en livres pour la jeunesse. Il y a des différences. Entre autres, pour qu’il y ait une identification possible du jeune lecteur, il fallait développer beaucoup le rôle des enfants au détriment de celui de l’adulte. Je développais leurs monologues intérieurs, leurs systèmes de pensée, leurs raisonnements et leurs sentiments. Je gommais aussi les intrigues amoureuses de l’instit. Quand on voit le feuilleton et qu’on lit le livre, on voit la même histoire. Ce que je vous dis, ces sont des subtilités qu’on ne perçoit pas au premier regard. Il n’y a que deux scénarios que j’ai vraiment modifiés car je ne voulais pas signer de mon nom quelque chose auquel je n’adhérais pas complètement. J’effaçais aussi les invraisemblances car il y en a que l’on ne remarque pas à la vision du film mais qui deviennent trop flagrantes à la lecture. Certains dialogues étaient impossibles à retranscrire tels quels. Je réécrivais tout. Je n’utilisais le scénario d’origine que comme une vague tram.
Vous n’avez jamais écrit de scénario ?
Non. Ma série « Les frousses de Zoé » va devenir un dessin animé. On m’a demandé d’en écrire le scénario. Mais je n’en suis qu’au début du travail.
Qu’est-ce que cela vous a fait de sortir des livres dans les fameuses Bibliothèques verte et rose ?
Cela m’a fait un effet terrible. Parce que gamine j’étais une dévoreuse de livres. Comme à l’époque il n’y avait pas beaucoup de livres pour la jeunesse, j’ai évidemment lu tous ceux de la Rose et de la Verte. Ma grande héroïne était Fifi Brindacier. Je l’ai aimée à la folie quand j’étais enfant. La petite fille rousse impertinente qui hante la moitié de mes livres pour la jeunesse, c’est elle. Elle a d’autres noms, d’autres vies mais pour moi c’est toujours Fifi. La littérature jeunesse quand j’étais enfant était ultra-conventionnelle, très manichéenne. Les héros étaient toujours des chics types et des chiques filles, très soumis à toutes les formes d’autorité. L’arrière-plan éducatif était très présent. Et tout d’un coup est arrivée cette petite fille qui bouleversait les idées reçues, qui remettait tout en place, qui mettait le doigt sur les incohérences du pouvoir adulte, elle était anticonformiste. Moi qui étais très soumise, très obéissante, cela me l’a rendue très attachante. C’était fabuleux, une graine de révolte qui naissait au milieu de la littérature de jeunesse.
Quand vous écrivez pour les enfants, il y a des thèmes que vous vous interdisez d’aborder ?
J’aborde beaucoup de thèmes différents, certains avec de la retenue, car je sais me tenir. J’ai tout de même la fierté d’avoir publié l’année dernière L’amour en chaussettes, un livre érotique pour les jeunes. Il marche très bien et personne ne m’est tombé dessus. C’est le journal intime d’une fille de quinze ans qui dit tout, avec ses mots d’adolescente. Elle raconte en détail une première expérience sexuelle. C’est un livre qui peut se lire à partir de douze ans. Je ne l’aurais pas écrit pour des gamins de huit ans, de toute façon ils s’en foutent. Je n’ai pas peur d’aborder la mort, de remettre les adultes en question, jamais. Évidemment, il y a ma conscience derrière. Même si le discours que je tiens est le même dans tous mes livres, j’appuie sur certaines choses ou j’en gomme en fonction de la sensibilité de mon lectorat, de son âge mais aussi de l’éditeur. Je peux dire chez certains des choses que je ne peux pas dire chez d’autres. Chez Grasset, je peux dire beaucoup, avec les mots que je veux. Chez Nathan, je ne peux pas me le permettre car ils s’adressent à un lectorat plus traditionnel. Si dans la Bibliothèque rose, j’employais un gros mot, l’éditrice me le barrait au stylo rouge, comme dans une copie de sixième.
Michel Zumkir
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°115 (2000)



