Gudule, Valentin Letendre

Paula, Valentin, Kiekebish et les autres

GUDULE, Valentin Letendre, fris­son, amour et malé­fice, Plon, coll. “Jeunesse”, 2008
Alain DARTEVELLE, Les cail­loux de Sat­urne, Aver­bode, coll. “7 en poche”, 2008
Éva KAVIAN, La dernière licorne, Mijade, coll. “Romans”, 2008

gudule valentin letendre frisson amour et maleficeSi la roman­cière Gud­ule — pseu­do­nyme d’Anne Duguel — est loin d’être une nou­velle venue en lit­téra­ture de jeunesse, son per­son­nage Valentin Letendre naît en 2006, dans une pre­mière suite d’aven­tures cat­a­loguées héroïc fan­ta­sy par l’édi­teur. À ce pro­pos, Gud­ule con­fi­ait au Car­net voici quelques années : «Les gamins aiment avoir peur et ça me plaît de faire peur aux gamins» (Le Car­net et les Instants n°115, 2011). Elle comp­tait alors déjà plus de cent cinquante titres parus, dont quelques gros suc­cès, comme La bib­lio­thé­caire ou L’amour en chaus­settes… Entre-temps, elle s’est aus­si fait un nom avec ses romans pour adultes. Cette auteure chevron­née nous donne avec Fris­son, amour et malé­fice un roman d’une grande lis­i­bil­ité com­binée à une effi­cac­ité dra­ma­tique impec­ca­ble, orig­i­nal par son ingénieuse com­po­si­tion, qui con­siste à faire se suc­céder trois his­toires liées au sein d’un seul et même roman.
Il est vrai que Valentin Letendre, treize ans, sem­ble très doué pour se retrou­ver au coeur de mul­ti­ples aven­tures où la panoplie du fan­tas­tique et de l’hor­reur se déploie volon­tiers. Dans le pre­mier volet de ce triple roman, appelé à la rescousse de sa grand-mère, dite Mamie Blou, il annule un stage de plongée, non seule­ment pour retrou­ver sa cou­sine aux lèvres si douces, mais aus­si pour par­tir à la chas­se au fan­tôme. Grâce à une zapette prov­i­den­tielle, Valentin remon­tera le cours du temps jusqu’à se retrou­ver en France pen­dant l’Oc­cu­pa­tion et mod­i­fi­er in extrem­is la des­tinée de sa grand-mère Adri­ana…

Au retour de ces vacances mou­ve­men­tées, notre jeune héros, vic­time d’un acci­dent de la route, se voit trans­porté dans un vil­lage mys­térieuse­ment coupé du monde. Y habitent des morts plutôt attachants qui «vivent» tant qu’ils sont présents dans les pen­sées des vivants, et sinon dis­parais­sent… Valentin ne se sor­ti­ra pas sans heurts de ce mau­vais pas puis cour­ra de nou­veau au sec­ours de sa Mamie Blou. Cette fois, cette dernière est tombée dans les bras — et entre les griffes — d’un écrivain biographe dou­blé d’un savant fou qui vide sa mémoire ! Enfin, et surtout, Valentin aime beau­coup les bais­ers, ceux de Kyo sa cou­sine, dite «le péril jaune», et aus­si ceux de Lili, pour chang­er un peu!

C’est peu dire qu’on ne s’en­nuie pas à la lec­ture de ce livre vif et drôle à con­seiller aux jeunes pour qui lit­téra­ture est for­cé­ment syn­onyme de corvée.

dartevelle les cailloux de saturneAlain Dartev­elle n’en est pas non plus à son pre­mier écrit pour la jeunesse, puisque Océan noir avait été repub­lié voici une dizaine d’an­nées chez Espace Jeunes Labor. On ren­con­tre dans ce roman-ci l’en­vie d’une pure récréa­tion lit­téraire. Les cail­loux de Sat­urne ont pour cadre une cité du futur — on est au XXIVe siè­cle — où humains, extrater­restres et grenouil­lards vivent en bonne entente et font ensem­ble affaires, magouilles et trafics. Et cela donne un bien curieux roman jeunesse, puisque l’on n’y croise pas un seul ado­les­cent, mais seule­ment des adultes, dont quelques cen­te­naires. Un flic débon­naire, sorte de Mai­gret inter­galac­tique, et son adjoint mutant, enquê­tent sur un marché sus­pect de pier­res de Sat­urne. Ils vont crois­er en chemin un robot agent secret, mais aus­si le mys­térieux doc­teur Nox, un des par­rains de la mafia inter­sidérale, qui sem­ble en savoir long…

Au terme de divers­es tribu­la­tions allu­sives et réjouis­santes, Dartev­elle pro­pose une plaisante vari­a­tion sur le thème de l’élixir de jou­vence. Car cet auteur atyp­ique, voire dérangeant dans le petit monde de la sci­ence-fic­tion fran­coph­o­ne, s’a­muse et nous amuse aus­si avec ce texte qui se joue déli­cieuse­ment des clichés d’un genre dans lequel il ex-celle depuis vingt-cinq ans. Grâce à cette habile remise en ques­tion des stéréo­types de la SF, ce roman se lit aus­si comme une par­o­die.

À ne pas man­quer, cette page d’an­tholo­gie qu’est le fes­tin au Gem’s, une des meilleures tables de Gigapo­lis, avec au menu des mets aus­si fins que le clafoutis au con­cassé de gril­lons ou la crème au sang de chien lunaire… De quoi se léch­er les mandibules ! Un seul regret lié aux «don­nées tech­niques» de la col­lec­tion (100 000 signes !) : on a à peine le temps de s’at­tach­er à l’in­specteur Kieke­bish, à Cricky, à Gina Madri­gal, alias Gui­do Magirus, que déjà le charme est rompu. On espère bien les retrou­ver dans de nou­velles aven­tures…

kavian la derniere licorneDepuis quelques années, Eva Kavian nous a habitués à de courts romans à l’écri­t­ure nerveuse et flu­ide. Elle en est à son pre­mier livre de jeunesse – bien qu’elle affirme ne pas l’avoir écrit pour un pub­lic ciblé – et livre un texte dense, qui met en scène, non sans humour, des sujets graves, puisque l’aphasie et l’euthanasie sont au cen­tre de La dernière licorne. Il s’ag­it ici du jour­nal d’une ado­les­cente en crise. Un jour­nal ponc­tué de bilans : Paula cherche sa place entre sa soeur Anna, aphasique depuis une chute dans l’escalier, et sa mère qu’elle trou­ve trop peu atten­tive. Depuis l’ac­ci­dent, plus rien n’est comme avant dans cette famille. Et voici que le grand-père, qui lui non plus ne par­lait plus, après plusieurs attaques, meurt étouf­fé. Entre lui et Anna s’é­tait dévelop­pée une vraie affec­tion, une rela­tion pro­fonde. Dans un pre­mier temps, c’est le père de Paula qui va s’ac­cuser d’être le respon­s­able de cette euthanasie. Mais au cours de la céré­monie funéraire, la cul­pa­bil­ité d’An­na appa­raît au grand jour et celle-ci se voit impos­er un séjour, en obser­va­tion, dans une insti­tu­tion psy­chi­a­trique. La «stéréo» – c’est ain­si que Paula appelle ses par­ents, cou­ple har­monieux s’il en est – ne sait absol­u­ment pas com­ment réa­gir à cette sit­u­a­tion. Paula pro­pose alors de pren­dre la place de sa soeur, de jouer son rôle… S’en­suit pour cette généreuse ado­les­cente une plongée dans le quo­ti­di­en d’une clin­ique psy­chi­a­trique où elle par­ticipe, muette, à la vie de Marie-Rose, Jacque­line, Jill, et de quelques autres «débiles sévères»… En échange de ce renon­ce­ment, elle retrou­vera les mots et l’amour de sa mère. Anna trou­vera le bon­heur et Paula la promesse d’un pre­mier amour. Il y a beau­coup d’hu­man­ité et de com­pas­sion dans ce beau livre ponc­tué d’épisodes poignants. Éva Kavian signe un réc­it boulever­sant sur la com­mu­ni­ca­tion mère-fille, sur l’amour frater­nel et sur l’al­ié­na­tion. À coup sûr, elle touchera en pro­fondeur tous les jeunes ama­teurs de ques­tions d’éthique et de sujets graves traités sans com­plai­sance. Un livre qui tourne le dos à la super­fi­cial­ité ambiante. Kavian, Gud­ule, Dartev­elle; com­ment ne pas se réjouir que de plus en plus d’écrivains «adulte» parta­gent leurs univers fic­tion­nels, élar­gis­sent et font grandir l’hori­zon des livres de nos ado­les­cents?

Karel Logist


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)