Thomas Gunzig, 10000 litres d’horreur pure

Morceaux de pur cauchemar

Thomas GUNZIG, 10 000 litres d’hor­reur pure, mod­este con­tri­bu­tion à une sous-cul­ture, Au dia­ble vau­vert, 2007

gunzig 10000 litres d horreur pureEn soi, la cou­ver­ture de ce dernier roman de Thomas Gun­zig est déjà tout un pro­gramme. Avec une illus­tra­tion toute dégouli­nante de sang, un corps hap­pé par des ten­tac­ules, un vis­age aux yeux exor­bités et une bouche béante. Avec un titre à ral­longes, 10 000 litres d’hor­reur pure, on ne peut plus clair. Et un sous-titre, mod­este con­tri­bu­tion à une sous-cul­ture, comme si l’au­teur avait estimé néces­saire de pré­cis­er sa démarche. Ce que vient immé­di­ate­ment con­firmer une «Petite intro­duc­tion en guise de jus­ti­fi­ca­tion », qui rend hom­mage aux films de son ado­les­cence, quelque part au milieu des années 80, quand les «dégénérés en devenir que nous étions» recher­chaient «du trans­gres­sif, du sale, de l’é­pais, du nauséeux, du nauséabond et plus encore si pos­si­ble, de l’in­nom­ma­ble, des films telle­ment ter­ri­bles que nous n’avions pas les mots pour les décrire, des films qui, si pos­si­ble, allaient faire de nous des hommes». Et l’au­teur de citer des réal­isa­teurs comme Dario Argen­to, Wes Craven, Tom Savi­ni, Neil Mar­shall, Alexan­dre Aja, Kim Chap­iron et le Belge Fab­rice du Welz.
Pas de sur­prise donc : le roman s’in­spire des règles du «sur­vival». En l’oc­cur­rence, un groupe de jeunes, biberon­nés de cul­ture urbaine, qui s’é­cla­tent à tra­vers l’al­cool, la drogue et bien sûr et surtout le sexe. Ils s’of­frent une escapade à la cam­pagne, dans un lieu com­plète­ment opposé à leurs habi­tudes de citadins. On retrou­ve à cette occa­sion la tru­cu­lence de Gun­zig pour nous camper des per­son­nages bour­rés de mal­adress­es, de com­plex­es et de névros­es, avec plein de bou­tons à l’âme, et donc capa­bles de se révéler éton­nam­ment courageux face à leurs peurs, au point que l’on se demande s’il n’y a pas eu erreur de cast­ing. Cha­cun incar­ne un pro­fil stéréo­typé comme la bim­bo qui garde mal­gré tout un côté fleur bleue, la bour­geoise bohème à qui on ne la fait pas, le macho bel­lâtre qui va en pren­dre plein la gueule, le faible fier de se trou­ver au milieu de ces amis de choix, etc. Gun­zig les dépeint avec humour, les pousse dans leurs derniers retranche­ments et man­i­feste à leur égard un brin de ten­dresse quand il explore leur passé.

Leur appar­ente insou­ciance, leur indif­férence au monde qui les entoure va éclater face aux «épreuves» qui les atten­dent, une descente dans l’hor­reur où le rationnel n’a plus droit de cité. Là aus­si les codes en vigueur dans le genre abon­dent : la mai­son au fond des bois, la trappe dis­simulée qui con­duit vers les tré­fonds de la terre, les êtres venus d’un autre univers, un ani­mal mi-chat, mi-rat, une baig­noire sans fond, des bébés morts flot­tants dans une soupe immonde, des odeurs pesti­len­tielles et surtout des indi­vidus soli­taires, mys­térieux, inquié­tants, dont la cam­pagne pro­fonde est le refuge, et qui sem­blent sur­gir de nulle part, sans oubli­er une revenante, sœur hand­i­capée d’un des pro­tag­o­nistes, qui est comme le retour du passé dans le présent de nos anti-héros. Les épisodes se suiv­ent à un rythme soutenu, dans un monde où le mal domine, les corps sont tor­turés et la peur est omniprésente. On devine que les choses ne vont guère s’arranger et, après une débauche de chairs découpées et d’hé­mo­glo­bine, les per­son­nages dis­parais­sent les uns après les autres, absorbés par cet out­re-monde, pour laiss­er une impres­sion étrange de calme et de vide. Un peu comme si les choses étaient ren­trées dans l’or­dre, mais un ordre du monde com­plète­ment inver­sé par rap­port à celui du début du livre. Une sorte de grande lessive dont on sort soi-même quelque peu lessivé, si on a l’âme sen­si­ble et le rationnel trop bien accroché.

Thomas Gun­zig s’est claire­ment amusé à nous entraîn­er dans cet hom­mage aux séries B et aux films d’épou­vante dont on a peu (voire pas) de cor­re­spon­dant en lit­téra­ture belge. Ceci dit, ses pre­miers livres, et notam­ment ses recueils de nou­velles, avec des titres qui en dis­aient déjà long comme Sit­u­a­tion insta­ble pen­chant vers le mois d’aoûtIl y avait quelque chose dans le noir qu’on n’avait pas vuA part moi per­son­ne n’est mort, annonçaient déjà la couleur par leur humour, leur cynisme amusé, leur noirceur, la manière espiè­gle de se moquer de nos con­tem­po­rains.

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)